Donaldzie Théodore et son piano : une lune de miel sans fin

PUBLIÉ 2020-08-10
Lorsqu’on a grandi en regardant son père redonner vie à de vieux pianos amochés ; quand l’atelier de son père luthier est devenu sa véritable oasis et l’endroit où pour la toute première fois, ses doigts ont caressé un clavier ; quand on a commencé à prendre des cours de piano à l’âge de 6 ans ; il est normal que cet instrument soit devenu partie intégrante de sa vie. L’âme sœur qui n’est jamais trop loin. Oui, il serait inconcevable que Donaldzie Théodore et son piano ne fassent pas qu’un.


Pour toujours et à jamais. Dans mon enfance comme dans ma jeunesse. Dès mes 6 ans et aujourd’hui encore à mes 33 ans. Telle une belle promesse à laquelle on ne peut manquer, car elle a fini par s’imposer à soi. En 2020, Donaldzie Théodore choisit encore son piano, parce qu’en définitive, malgré les hauts et les bas, rien n’a changé. « À part quelques centimètres de plus, une meilleure compréhension de la vie et des gens qui m'entourent, plus de conscience de ma place dans ma société et ma culture, les nombreuses leçons que j'ai apprises, mes expériences, les difficultés vécues et surmontées, je pense qu'il y a toujours en moi une partie de mon enfance », confie-t-elle.

Retourner en arrière. Vers cette enfant qui préférait tenir compagnie aux instruments de musique à cordes déglingués que fixaient son père au lieu de jouer en compagnie d'autres fillettes de son âge. Choisir à nouveau la musique. Si elle avait à le faire, Donaldzie le ferait encore. Sans broncher. « Surtout qu'à présent, grâce à la technologie, il est encore plus facile de partager son art, de se lancer, de se faire découvrir », dit-elle. Des années plus tard, sa passion sans bornes pour cet art n’a pris aucune ride. « Il reste toujours le côté rêveur, l'émerveillement et la confiance en la vie qui font que même dans les situations les plus sombres, je veux croire qu'il y a toujours une porte de sortie, un brin de lumière à trouver », affirme la pianiste.

La passion, à elle seule, n'aurait pas suffi. La formation et la discipline représentent ces alliées sur lesquelles elle a parié. « La première chose que je retiens de tous mes professeurs de musique c'est la discipline. Je consacrais deux à trois heures à pratiquer mes leçons de piano au quotidien ; à un certain moment, je suivais des cours de musique trois jours par semaine. Pour un jeune, c'était un travail immense en parallèle aux activités académiques. Mais mes professeurs attendaient que je présente un travail abouti et pour moi, c'était comme un engagement », raconte celle dont la carrière a été jalonnée par des musiciens de renom en Haïti. Citons : Nicole Saint-Victor, Loubert Léopold, Nathalie et Pascale Domond, Yves Chanoine, Roosevelt Fleurinord, Josué Pierre-Louis, Micheline Laudun Denis et Micheline Dalencour.

S’exprimer, sentir, s’échapper. Trouver un ailleurs à soi. L’essence de la musique de Donaldzie Théodore. Son identité. Cette identité, elle la doit particulièrement à Micheline Dalencour qui l’a encadrée pendant environ une dizaine d’années. « Je crois que la chose la plus importante que j'ai apprise d'elle est la passion. À côté de sa rigueur, elle avait cette manière de m'apprendre à décortiquer chaque œuvre comme on raconte un rêve, comme on décrit un voyage… Grâce à elle, je vivais la musique que j'exécutais. Je pouvais m'évader, imaginer, créer des univers, et vivre des émotions très fortes à travers des notes de musique. Aujourd'hui, je pense que cela a beaucoup d'influence sur ma manière de concevoir mes créations et aussi sur la façon de comprendre le travail artistique des autres et d'apprécier l'art en général. Que ce soit de la fascination, la révolte, l'espoir, l'amour, il faut que ce soit proche de mon vécu. Ma musique c'est mon identité », avoue la cofondatrice du groupe « Vwalib ».

Manque de structures et d’encadrement. La carrière de l’interprète d’« Ewa », comme celle notamment de tous les artistes évoluant dans son registre, n’est pas exempte de ce lot de difficultés. « Étant donné qu'il n'y a pas beaucoup de structures officielles d'encadrement des artistes dans le pays, je me suis souvent retrouvée à faire des démarches toute seule dans le souci de faire avancer mes projets. J'ai donc fait quelques rencontres décevantes. Ce qui fait que pendant un moment j'ai eu pas mal de recul et de méfiance. Par conséquent, j'ai décidé d'avancer avec d'autres projets professionnels et personnels en considérant ma passion comme une activité secondaire », indique la pianiste-chanteuse, qui rêvait de devenir concertiste. « Mes parents et mon professeur de musique Micheline Dalencour avaient entamé de longues démarches pour l'obtention d'une bourse et finalement ça ne s'est pas passé comme prévu », regrette-t-elle.

Cette déception, Donaldzie Théodore l’a transformée en opportunité. L’opportunité de se perfectionner davantage. S’ouvrir vers d’autres études sans s’éloigner de son activité de cœur pour autant. « La nature a horreur du vide. J'étais à un stade de ma vie où je ressentais l'urgence de me construire, et ce moment coïncide avec l'écriture de mes premières compositions pour piano et mes premiers textes. J’ai donc intégré la Faculté de Linguistique Appliquée, avec l'idée d'améliorer mes capacités en écriture, de mieux comprendre le mécanisme du langage et de la communication ; tout ça au bénéfice de mon art, et je pense que ça a été un bon choix », relate la championne du « Concours national de piano » organisé dans les années 2000 par « Promotion des jeunes talents de la musique ».

La compositrice de « Mwen renmen w » est consciente que le genre musical auquel elle a dédié toute sa vie est souvent mis en retrait en Haïti, au profit d'autres tendances plus faciles. Mais Donaldzie estime être là où elle devrait être. « La musique, pour moi, était toujours une activité que je prenais très à cœur et très au sérieux. Je savais déjà qu'elle aurait toujours eu une place importante dans ma vie, et évidemment j'envisageais d'en faire une carrière tout en étant consciente que ce ne serait pas une voie facile. La tendance que j'embrasse n'est peut-être pas celle qui est la plus offerte en ce moment, mais c'est la plus facile à présenter pour moi, parce qu'elle peint ce que je vis réellement », indique Donaldzie, qui croit toutefois en la pluralité des tendances musicales.

« Je crois aussi en la diversité et le dynamisme de notre culture, et je pense qu'il est nécessaire de donner la possibilité à tout le monde de découvrir et d'apprécier toutes les tendances afin de faire des choix selon ses goûts, ses affinités. L'essentiel c'est de valoriser et de rendre accessibles nos diverses tendances musicales, qu'elles soient traditionnelles ou nouvelles, qu'elles soient plus faciles ou plus épurées, et de donner la chance à tous de s'exprimer ou de choisir ses préférences », avance-t-elle. Accrochée à ses convictions, la musicienne accomplie promet un album à la fin de l’année. Rassurez-vous, vous retrouverez la Donaldzie Théodore de toujours. « Je ne me donne pas droit à la médiocrité », promet-elle.



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