En hommage à Jacques Antoine WASEMBECK

Publié le 2020-08-10 | Le Nouvelliste

Le département du Nord-Est vient de perdre un de ses meilleurs fils. Il est parti par ce temps dominé par le coronavirus, arrivant pourtant naturellement au bout de sa course. Retiré depuis des mois au milieu de sa famille. S’étant déjà mis en quarantaine bien avant. Du monde et de tout. Comme un oiseau qui se cache pour mourir.

Son départ, par sa discrétion, est exactement aux antipodes de ce que fut sa vie aux facettes multiples. Rien ne semblait prédisposer Jacques Antoine Wasembeck à cette fin apparemment si voilée. Je l’ai nommé puisqu’il s’agit bien de cet homme qui a marqué à l’encre forte la vie de Terrier Rouge et du département du Nord-Est de son empreinte au cours des  35 dernières années.

Jusqu’en 1986, Jacques Antoine était un technicien travaillant à la Plantation Dauphin. Difficile de savoir exactement quelle était sa profession réelle, tant il touchait à des domaines variés. Il était électricien, mécanicien, orfèvre ou ébéniste à ses heures,  et…. Bref un « toutiste » formé chez les Pères Salésiens. De par sa position, il connaissait comme le fond de sa poche les Plantations Dauphin et Dérac, cette immense exploitation de sisal dont les opérations se sont arrêtées en 1982, pour être cédée par l’État à un entrepreneur privé.

C’est donc tout naturellement qu’il se retrouva, après le départ de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986,  à la tête du mouvement revendicatif réclamant une partie des terres des anciennes plantations Dauphin, au bénéfice des paysans / petits planteurs de la commune de Terrier-Rouge et de ses environs. Pye kout pran devan, dès le 25 février 1986, il conduisit sur les fronts baptismaux une nouvelle organisation locale, dénommée : Association des Petits Planteurs du Nord-Est (APPNE), regroupant de petits paysans vivant en marge des plantations, d’anciens ouvriers de l’usine de Phaéton et des chômeurs, habitant notamment les villages ouvriers (bateys) de Phaéton ou de Paulette.

Cette initiative était loin d’être isolée. C’était comme une étincelle qui allait susciter d’autres mouvements revendicatifs ciblant, outre les terres de Phaéton, les  territoires  des Plantations de Dérac et de Madrasse. L’un de ces mouvements fut celui des « éleveurs » qui mirent en place la Coopérative des Éleveurs de Terrier Rouge (KOET), occupant dès ses débuts une superficie d’environ 200 carreaux de terre à l’est du bourg.

Sous la houlette de Jacques Antoine Wasembeck, l’Association des Petits Planteurs se voulait ambitieuse et visionnaire. Elle se voulait porteuse d’une politique agricole et sociale alternative. Le but de cette association était clairement de défendre la vocation agricole de la zone de Phaéton et ses environs. Les revendications étaient multiples :

Protéger les terres des anciennes plantations Dauphin et Madrasse des tentatives de morcellement, de prédation et d’appropriation privée,  lancées par certains cadres et hauts gradés de l’Armée du moment avec la complicité d’autorités de la capitale et du bureau de la DGI de Fort-Liberté;

Assurer la vocation agricole du territoire en combattant le pâturage libre du bétail bovin appartenant à des groupes nantis du Cap-Haitien, des communes avoisinantes et même de la capitale;

Donner l’accès à la terre aux petits paysans, petits planteurs et populations actives des villages devenus chômeurs depuis la fermeture de la Plantation Dauphin autour de l’année 1982.

De fait, la première requête des Petits Planteurs portait sur une surface de 6000 carreaux de terre qui seraient théoriquement répartis en 2000 pour l’agriculture, 2000 pour l’élevage, 2000 pour le reboisement. Le prix d’affermage proposé à l’État était de 5 gourdes par carreau par an (versus les 3 gourdes payées par l’ancienne compagnie)[1]. Mais les leaders du mouvement ont vite compris que l’occupation de l’espace serait une utopie sans l’installation immédiate de clôtures pour protéger les nouvelles cultures de la vaine pâture et l’application de mesures répressives contre le bétail vagabondant en pâturage libre sur le territoire de la Plantation.

La détermination des premiers dirigeants, catalysée par leur Président Jacques Antoine Wasembeck était exemplaire. Je ne me rappelle pas avoir vu exemple de dévouement aussi poussé dans des conditions totalement adverses, avec des moyens inexistants, à part la conviction que leur avenir, celui de leurs enfants et de cette vaste région dépendait essentiellement des sacrifices qu’ils étaient prêts à endurer pour aller jusqu’au bout de leur revendications.

Autour de Jacques Antoine Wasembeck, le premier comité de l’Association comportait des personnages célèbres pour l’époque : Dacius Régis, Denis Michel le calligraphe qui assurait avec brio la fonction de secrétaire, Jean Irénée, un ancien caporal des FAd’H, intègre jusqu’au bout des ongles, qui était trésorier, Luma Pierre qui faisait office d’« arpenteur » chargé de délimiter les lots d’1 carreau attribués aux premiers membres pour l’agriculture. On retrouvait aussi comme conseillers d’anciens animateurs/cadres de l’IDEA (Institut diocésain d’éducation des adultes) comme le futur Sénateur Delinx Pierre-Louis et l’Agronome Jean-Michel TESSONO.

Avec un premier support du Service Œcuménique d’Entraide (SOE), l’Association a lancé la  mise en place de clôtures, qui s’est tout de suite heurtée à l’opposition farouche des grands éleveurs absentéistes qui ont organisé des actions nocturnes de destruction de ces clôtures. C’était sans compter avec la détermination des Petits planteurs qui ont réagi avec la capture de tous les animaux dépassant les limites des clôtures établies. En même temps, les Petits Planteurs se sont mobilisés pour bloquer toute tentative d’arpentage initiée par la DGI de Fort-Liberté ou  du Cap-Haïtien pour attribuer des lots individuels à des particuliers.

Cette bataille pour le territoire a duré quasiment 5 ans de 1986 à 1991.  Sur le territoire théorique de 6000 carreaux occupés (sans arpentage légal au début), l’Association se prétendant déjà forte de 2000 membres  a commencé à distribuer  des lopins individuels d’environ 1 carreau à chacun de ses  membres.  Les petits planteurs, connaissant bien la région des plantations, ont occupé justement les zones reconnues comme bien fertiles avant le refoulement de l’agriculture paysanne pour la mise en place du sisal.  Une nouvelle expérience agricole s’est progressivement installée au cœur des anciennes plantations. Mais cette expérience s’est vite révélée décevante sans accompagnement de l’État, sans crédit, sans équipement.

En 1990,  a débuté une collaboration avec la Société de Développement International Desjardins (SDID),  avec un support de l’Agence Canadienne de Développement International (ACDI) qui a notamment réalisé la transformation de l’association à vocation initialement revendicative en une structure à caractère économique dénommée la Coopérative des Petits Planteurs du Nord-Est (CPPNE).  Cette transformation s’est opérée doucement sans parvenir pour autant à altérer l’âme du mouvement.

Depuis lors,  cette coopérative et l’Association marquent le paysage économique et sociopolitique du département du Nord-Est et même du Grand Nord. Elle est devenue un partenaire incontournable dans toute discussion ou planification relative à l’utilisation du territoire de l’ancienne Plantation Dauphin. Dans la foulée, les Petits Planteurs  ont vu une  consécration officielle de leur revendication, avec la reconnaissance officielle de leurs droits d’occupation sur une portion du territoire avec un bail formellement concédé par l’État en Avril 1995.

Toute l’histoire de l’Association et de la Coopérative des Petits Planteurs du Nord-Est est marquée de l’empreinte et des sacrifices de cet homme visionnaire, Jacques Antoine Wasembeck. Il a été l’initiateur, le fondateur et le Président inamovible de l’Association et de la Coopérative, réélu pendant des années par acclamation à chaque élection même lorsqu’il s’est caché pour ne plus se représenter. Il a bénéficié depuis le début de la confiance des Petits Planteurs et les a servis avec dévouement et désintéressement pendant de longues années jusqu’à ce que, sa force déclinante, il a passé le flambeau toujours étincelant à la nouvelle génération.

Jacques Antoine Wasembeck a été toute sa vie, et jusqu’à récemment, même un peu diminué par l’âge, un serviteur authentique de Terrier-Rouge et du Nord-Est. J’ai eu le privilège de le côtoyer de près entre 1992 et 1993 pendant le coup d’État, période au cours de laquelle j’ai eu à diriger le projet d’appui à la CPPNE. Je suis resté depuis lors fasciné par la simplicité et les grandes qualités de cet homme qui a été un leader exemplaire, patient, conciliant, toujours à l’écoute et mettant toujours au second plan ses intérêts personnels. La preuve est qu’au bout de ces 35 ans, avec une organisation devenue malgré elle une véritable force politique locale, Jacques Antoine ne s’est jamais présenté comme candidat à aucun poste électif officiel, et a toujours catégoriquement refusé toutes les offres de cooptation politique, malgré sûrement des amitiés et des sympathies avec certains leaders ou courants.

Il est  un  digne fils auquel la Nation toute entière doit un tribut de reconnaissance pour son engagement et  ses sacrifices au service de la cause paysanne et de l’agriculture nationale. Le pays tout entier ne peut qu’en être fier et le proposer comme modèle édifiant aux  générations présentes et futures pour leur épanouissement personnel et pour un pays digne, respecté et souverain. Monsieur Wasembeck a bien mérité de la Patrie.  Il s’est éteint paisiblement à son domicile le 5 août dernier, à l’âge de 76 ans, sans avoir reçu de son vivant le témoignage de la reconnaissance qui lui était due. 

..Mais « Man Pwa Pen »[2] est une terre fertile et Jacques y a semé du bon grain. La récolte viendra bien un jour ou l’autre et elle ne pourra être qu’abondante. Le Patriarche y veillera, toujours ferme au poste, comme au temps des nuits blanches consommées à défendre les clôtures. Pour la paix sur les champs de maïs, de manioc et de pois nègre. Pour la vie et la dignité des Petits Planteurs d’aujourd’hui et de demain.  

9 août 2020

Hugues JOSEPH

[1]Fritz DESHOMMES: Nord-Est: Entre paysans et compagnies agro-exportatrices, paru dans le Nouvelliste7-8 mars 1987, pp.7.

[2] Site des premières occupations et attributions de terres aux Petits Planteurs à l’entrée de Terrier-Rouge

Hugues JOSEPH Auteur

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