Expression de l'« État Bandit» en Haïti

De la dominance des O.P à la prépondérance des bases dans les quartiers populaires

Mots clés : Démocratie, Mouvements populaires, État, Ordre politique, Violence

Publié le 2020-08-19 | Le Nouvelliste

La politique néolibérale qui prend en Haïti le visage d'une économie de la contrebande généralisée est le but recherché pour l'économie nationale. Elle est la continuation du duvaliérisme, car elle ne fait que pousser à son extrême limite ce qui avait été initié par l'État duvaliériste. Or, celui-ci apparaît bien comme l'obstacle principal au développement en Haïti. Il renforce le système de la corruption et les traditions du macoutisme sans pouvoir disposer de moyens de légitimation de la violence1.

La chute de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, marque une nouvelle ère dans l’histoire du pays et dans la redéfinition du mode d’appropriation du pouvoir, de nouveaux mécanismes de violence politique à tous les points de vue considérés .Ainsi, après 29 années de dictature et de domination macoute de l’État, le « retour à la démocratie » a été revendiqué par la clameur publique à un moment où les libertés individuelles se présentent comme des acquis irréfutables et non négociables. Par conséquent, les institutions démocratiques sont souhaitées et la Constitution du 29 mars 1987 se donne le droit de « démacoutiser » l’espace politique (2). Un ensemble d’acquis sont accordés au citoyen haïtien comme la liberté de la parole et d’association. La création de ce nouvel État se donne pour objectifs de faire respecter et rendre pérennes ces acquis. Toutefois, les vieux démons ont vite ressurgi après 1986, la tentation autoritaire persista et les couches populaires sont encore plus refoulées, le plus grave, dans l’exercice même de ces droits accordés par la Constitution de 1987 (3). Tout de suite après le départ de Jean-Claude Duvalier, la crise s'accentua davantage et prend la forme d'affrontements entre les partisans duvaliéristes réticents à céder leur position sur l'échiquier politique, comme c’est le cas d’une  grande partie de l’armée, et les secteurs démocratiques qui réclament une plus large participation dans les questions politiques et une amélioration considérable des conditions de vie.

En effet, dans cette conjoncture, les classes populaires sont un acteur important dans la période de transition démocratique comme le souligne Sauveur Pierre Étienne (4). Le mouvement populaire, durant cette période, sera un symbole de cette résistance des couches défavorisées et lésées depuis déjà deux siècles. De ce fait, les mouvements populaires peuvent être appréhendés comme une forme de participation citoyenne non institutionnelle qui met à mal le système social et politique haïtien en tenant compte de son caractère dépendant vis avis de l’international, surtout des États-Unis d’Amérique. Dans cette perspective, les revendications sociales fusent de partout. Le secteur démocratique et le mouvement populaire cohabitent quoique la diversité des acteurs qui représente, dans une certaine mesure, une diversité dans les idéologies. Pour comprendre cette diversification d'idéologie au sein des acteurs, il suffit de mettre en évidence les jeux d'alliances et de compromis au cours de cette période. Les secteurs populaires seront aussi partie prenante de ces alliances à travers les organisations paysannes, les syndicats et surtout les organisations populaires.

À ce sujet, Luc Smarth et Sauveur Pierre Étienne mettent l’accent sur le poids de ces organisations dans la période post 86. ÉEtienne considère les couches  populaires comme acteur important et les organisations populaires comme le lieu où elles véhiculent leurs revendications, sans faire un inventaire de celles-ci (5).Tout au contraire de Luc Smarth  qui consacre toute une étude sur les organisations populaires évoluant dans la région métropolitaine de Port au Prince (6).Son travail nous permet de cerner la question sous  plusieurs aspects. Il nous permet de comprendre leur contexte de formation caractérisé par la résistance à la dictature duvaliériste et  leur espace d’intervention caractérisé par une lutte constante à l’intérieur de celle-ci entre le politique et le social (7).

Toutefois, le mouvement populaire connaîtra, pendant les années qui suivirent, la chute de Duvalier et les coups d’État, des coups de toute sorte de la part d’autres acteurs importants dans cette période de transition .Dans une interview de Camille Chalmers, il cite l’implication des tenants de l’internationale communautaire(surtout l’ambassade américaine) dans le démantèlement de plusieurs organisations populaires par l’obtention de visas à certains membres influents sans compter d’autres facteurs internes liés aux acteurs locaux (8). Cette crise du mouvement populaire et le démantèlement de plusieurs organisations populaires qui en furent le symbole ont changé la donne dans les bidonvilles de Port-au-Prince qui deviennent depuis environ deux décennies le théâtre d’affrontements entre groupes rivaux et l’apparition de nouvelles formes d’associations connues sous la dénomination de base. Avec le déclin des O.P, les associations comme les Organisations Non Gouvernementales ont trouvé un terrain propice pour pénétrer dans certains quartiers dans le souci d’élaborer des projets de développement local et communautaire, ce qui  dans bien des cas consiste en une démobilisation des habitants et de l’émergence de nouveaux acteurs moins récalcitrants et prêts à collaborer, ce que, dans la grande majorité, elles trouveront dans les bases. En vertu de cette prolifération, on est en droit de se demander par quels moyens les bases sont-t-elles arrivées à être dominantes dans les quartiers populaires ? Quels sont les mécanismes qui favorisent cette prépondérance et à qui/ ou quoi profiteraient-t-elles?

Nous pensons, donc, que les bases seraient l'expression d'un ordre social inégalitaire et d’un ordre politique autoritaire qui, ne voulant pas sombrer, usent de mécanismes de violence sans pouvoir disposer des moyens de légitimation. Entre autre, elles (les bases) seraient aussi l'émanation de l'État anti-populaire, et de cet ordre politique centralisé en crise, qui se perpétuent après 1986 dans un contexte de « démocratie dirigée ». Dans cette optique, les objectifs que nous poursuivons dans la réalisation de notre travail sont de retracer les éléments pouvant expliquer la bidonvilisation en Haïti, comprendre les dynamiques sociales et politiques ayant favorisé l'apparition des couches et organisations populaires comme acteur important dans la période post 86 et cerner la prépondérance des bases dans les quartiers populaires sous l'impulsion de facteurs essentiels. En ce sens, il nous paraît primordial de comprendre comment la question populaire a été appréhendée par l’État, les élites locales et la communauté internationale à travers l’histoire du pays. Trois périodes nous paraissent importantes dans cette perspective : la première qui est marquée par l’ordre politique régionalisé et militarisé, la seconde dominée par l’ordre centralisé instauré par l’occupation américaine et la dernière période qui est l’ère post-86.

I -La question populaire et l'État post colonial: de l'esclavage au demi-servage

L’État qui prend naissance après la guerre de l’indépendance n’a pu se démarquer de l’héritage légué par l’État colonial français et l’État louverturien (9).Son caractère militarisé et dictatorial le prouve. En effet, au lendemain du 1er Janvier 1804, le pouvoir politique était dominé par des généraux de l’armée. De ce fait, l’ordre politique était axé sur le régionalisme et le militarisme. En se bâtissant sur les mêmes bases de l’État colonial, la superstructure qui prend naissance en 1804 révèle son caractère oppresseur et de bourreau des couches populaires, spécialement de la paysannerie. Cette catégorie sociale extraordinaire, qui, dans une certaine mesure, constituait en grande majorité la nation haïtienne, a toujours été lésée par l'État en Haïti (10) qui ne pouvait se démarquer au lendemain de l'indépendance de l'idéologie coloniale esclavagiste si l'on tient compte des conditions de sa création, des contradictions et des rapports de force. En ce sens, l’instauration de la grande propriété foncière rentrait en contradiction avec les aspirations des couches populaires qui conciliaient à certains égards liberté et petite propriété qui pourrait assurer leur subsistance (non pas accumulation) (11).D’autant plus, le souhait des dirigeants était de les attacher aux terres, les forcer à travailler (12). Des mesures leur interdisaient de laisser la campagne sans une permission accordée sans compter les conditions d’exploitation qui profitaient aux grands propriétaires terriens qui étaient souvent des hauts gradés de l’armée. Dans un second moment, il ne pouvait que se positionner du côté du caprice du capital international. Les politiques d’austérités envers la paysannerie haïtienne qui, pour la plupart, rappelaient les conditions de l’esclavage, rentrent dans cette dynamique de guerre continue entre l'État et la nation, mais aussi de renforcement des structures de dépendance.

1.1-La dépendance néocoloniale

Dès les premières décennies après l’indépendance,  Haïti a dû faire face au mépris de la communauté internationale en raison de sa révolution qui bouscula l’ordre mondial de l’époque et de son incompatibilité par rapport au système d’États émergents avec le capitalisme en expansion caractérisé par l’esclavage et le colonialisme (13). Le paiement de la dette de l’indépendance, les principales indemnités que lui imposèrent les grandes puissances européennes caractérisent cette volonté de la soumettre à une nouvelle forme de domination profitable aux barons du capital financier. Des auteurs qualifiaient cette situation de dépendance néocoloniale (14).Tout le long du XIXe siècle, en Haïti, est marqué par  cette situation de dépendance vis à vis des puissances et du capital financier via l’installation de plusieurs banques européennes en Haïti. Pour honorer ces dettes, les élites locales n’ont trouver mieux que de serrer les boulons de la paysannerie, via le code rural de 1826,la corvée, et des mesures encore plus austères. Toutefois, les paysans se sont toujours opposés à ces mesures et à cette vision arbitraire que charriait l’État. Les différents mouvements des piquets avec Jean-Jacques Accaau et de Goman dans la Grand'Anse symbolisaient cette résistance (15).

II- L’occupation américaine et centralisation en Haïti

Dans cette conjoncture de crise permanente, de mouvement populaire et d’hégémonie américaine dans la zone, les yankees débarquèrent en Haïti en 1915 avec, dans une certaine mesure, l’approbation de nos élites qui se plaignaient de la situation tendue que généraient ces « révolutions chroniques » que certains donnent pour responsables de notre modernisation manquée, et souhaitaient cette intervention américaine (16). Les Américains sont venus, en quelque sorte, pérenniser une situation d’inégalité et renforcer les structures de dépendance .

L’occupation américaine venait  bousculer l’ordre politique en Haïti. Par ordre politique, nous entendons un mode d’organisation, d’institutionnalisation et de structuration d’un ensemble de pratiques sociales, de relations politiques, de pouvoir, et la manière dont ceux-ci sont octroyés dans une société à une période déterminée de son histoire (17). Ainsi, l’importance que contenaient les régions dans la politique et l’économie du pays fut réduite quasiment à néant. Avant l’occupation américaine, le régionalisme et le militarisme qui caractérisaient en quelque sorte la colonie était les marques de fabrique de l’ordre politique haïtien de 1804 à 1915 (18). Pendant toute cette période, le pouvoir central est dominé par  des militaires et des grands propriétaires des régions qui usent du pouvoir politique pour asseoir leur domination. L’armée, institution essentielle dans la prise et la gestion du pouvoir, sera remplacée par la gendarmerie, une institution centralisée, dont les membres du haut état-major sont même des Américains.

La centralisation de l’espace est l’expression de cette volonté américaine  de contrôler le pays dans son aspect militaire, politique et financier mais surtout de neutraliser les mouvements paysans et d’en finir avec cette catégorie sociale. Aussi, ils entreprirent un processus de désarmement pour contrer la vague paysanne et la répression fut sanglante. Dans cette perspective, les vieilles mesures refont surface, la corvée, l’imposition des  taxes sur l’alcool et une répression excessive contre les paysans qui aboutirent à l’assassinat de Charlemagne Péralte et de Benoit Batraville qui symbolisa du coup la fin du mouvement paysan durant l’occupation américaine. Sans compter les différents massacres orchestrés par les Américains comme à Marchatterre. L’occupation américaine coutait dans le camp haïtien environ une dizaine de milliers de morts (19). Le processus de désarmement a annihilé le poids de la paysannerie dans la politique en Haïti. Ainsi, pour la première fois, les paysans étaient désarmés sans défense devant l’État (20). D’autant plus, l’occupation américaine a renforcé la dépendance du pays sur le plan international, et a favorisé la centralisation du pouvoir politique à Port-au-Prince. Aux côtés des conséquences politiques, l’occupation a eu des conséquences sociales aussi importantes telles que la pénétration du capital financier dans l’agriculture, l’implantation des industries du sisal, sans compter le départ par milliers des paysans dans les pays caribéens pour la coupe de la canne à cuba et en République dominicaine dans l’intérêt de l’ogre américain (21).

2.1-La domination impériale et néolibérale et le phénomène de bidonvillisation à Port-au-Prince

En fait, l’occupation américaine ne résolut pas la crise, elle l’a aggravée et augmenté la situation de précarité .C’est d’ailleurs éclairant que dans les deux décennies qui suivirent leur départ du pays, la crise s’amplifia à un point tel que, de Décembre 1956 à Juin 1957, cinq gouvernements se sont succédé à la tête du pays (22) et les élections de 1957, manipulées par l’impérialisme étasunien, donnaient pour gagnant le docteur François Duvalier alors que le vrai gagnant aurait été Louis Déjoie. François Duvalier ne tardera pas à imposer un régime de terreur dans le pays avec le soutien des Etats Unis dans le souci de contrecarrer l’expansion communiste de la région et surtout avec la révolution cubaine de 1959.Un auteur comme Gérard Pierre-Charles considère ce régime comme un cas singulier dans la région dans sa dimension répressive et terroriste (23). Rolph Trouillot et Sauveur Pierre Étienne (24) ne manquent eux aussi de noter cette différence  qualitative, considérant  que jamais auparavant un tel régime n’a occupé le pouvoir en Haïti. Expression de la crise des structures (25) le régime duvalérien a accentué notre dépendance vis avis de l’international si l’on analyse la seconde version du régime avec Jean-Claude Duvalier. Le jeune dictateur profita d’un contexte international favorable avec la montée du néolibéralisme pour amorcer une première vague de libéralisation sur le plan économique que le régime Lavalas compléta.

Cette situation permit la destruction des cochons créoles en Haïti qui représentaient une source de revenus importante pour les paysans, l’implantation d’industrie de sous-traitante dans les villes sous le couvert de quelques barons capitalistes, la chute de notre production agricole et l’ouverture du marché local aux produits importés, ce qui accentua d’avantage la centralisation et aussi l’exode rural vu que les paysans vivent dans l’extrême pauvreté ,et accéléra le phénomène de la bidonvillisation dans les grandes villes et surtout à Port- au-Prince. À ce sujet, Franklin Midi note : « L'exode rural inonde les villes : 300 000 personnes à Port-au-Prince en 1976,700000 en 1980[…] Les activités du pays sont concentrées à Port-au-Prince au détriment de la vie en région:90 % des emplois industriels,83 % des dépenses de l’État, 98 % des dépenses en énergie électrique, 90 % des trafics maritimes, 100 % des trafics aériens internationaux » (26). Ce qui représente un changement extraordinaire dans la situation sociale et surtout dans la dynamique politique à l’heure de la fameuse transition démocratique.

III-La question populaire et la démocratie dirigée : Entre contestation et légitimation d'un ordre  politique autoritaire

Les couches populaires haïtiennes ont toujours revendiqué de meilleures conditions de vie d’où leur  implication à chaque moment de l’histoire du pays dans les revendications et c’était le cas dans la lutte contre la dictature des Duvalier. On ne peut guère nier le poids des couches populaires, dans la chute de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, qui symbolise la chute d’une dictature de 29 ans dans le pays, et l’accession au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide lors des élections du 16 décembre 1990 malgré les manœuvres internationales et des élites locales, après, il faut le rappeler, les nombreuses tentatives de freiner un processus démocratique boîteux et empêcher les acquis démocratiques que les masses populaires réclamaient (27). À la faveur d’un contexte plus souple, Duvalier dû feindre une certaine libéralisation sur le plan politique à cause de la redynamisation de la politique étrangère américaine sous l’administration de James Carter (28) ce qui impliqua davantage la pénétration des secteurs politiques de l'opposition et de l’Église catholique dans les quartiers populaires.

3.1-Contexte d’émergence des O.P

Les organisations populaires prennent naissance dans un contexte de résistance à la dictature de Jean-Claude Duvalier .La littérature sur cette periode semble s’accorder pour dire que leur prolifération date de la chute du dictateur le 7 Février 1986 (29). Toutefois, on peut penser que certaines d’entre elles auraient pris naissance avant la période de transition .Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer leur apparition. Les auteurs se mettent d’accord pour mettre l’accent sur un revirement de l’Église catholique (30) et l’impact de la théologie de la libération sur le mouvement populaire haïtien au cours de cette période. La mise sur pied des comités ti Legliz (comite ecclésiale de base) rentre dans cette dynamique de l’Église catholique de « voler au secours des pauvres ». Des campagnes d’éducation et de sensibilisation sont organisées dans des quartiers défavorisés surtout les bidonvilles de Port –au-prince à un moment où le régime en place feignait une certaine libéralisation sur le plan politique .C’est ce qui nous pousse à penser que certaines organisations populaires auraient pu prendre naissance avant la chute de Duvalier.  Luc Smarth affirme : « Les organisations populaires en Haïti sont les sœurs cadettes du mouvement populaire haïtien qui éclata le 7 février 1986 avec l'expulsion du pouvoir de Jean-Claude Duvalier. En gros, les deux phénomènes suivent le même parcours, subissent les mêmes accidents de  terrain, nourrissent les mêmes espoirs et pâtissent des mêmes tourments, révèlent les mêmes atouts et qualités et affichent les mêmes déficiences » (31).

Or, ce mouvement populaire qui éclata le 7 Février 1986 est un long processus de plusieurs années de lutte et de contestation.  Au lendemain du départ de Jean-Claude Duvalier, les couches populaires se présentent comme un acteur important dans la transition démocratique et, pour une fois, l’armée, institution hautement centralisée, conséquence de l’occupation américaine, et qui jusque-là, était le principal acteur sur l’échiquier politique, se trouvait dans l’obligation de faire face à de nouveaux acteurs parmi lesquels le mouvement populaire haïtien (32). Le contexte mondial favorisait le départ de Jean-Claude Duvalier du pays, les principales dictatures de la zone succombaient à la nouvelle vague de démocratisation qu’on dénomme : « la troisième voie ».Outre le contexte international, la dynamique sociopolitique interne jouait à rayer la dictature de la carte. La situation de misère et de répression qui sévissait dans le pays atteignit son comble au cours des dernières années du régime ,et une bonne partie de la population dans ses différentes composantes, à quelques exceptions près, souhaitait changer la donne. Ainsi, immédiatement après le départ du dictateur, les conflits idéologiques, les alliances et la création de partis politiques se multiplient .

Nonobstant la diversité d’acteurs qui se réclament partisans de la démocratie, on peut déjà constater une différence dans les discours et les  modes d’action .Et dans cette perspective, les organisations populaires, symbole du mouvement populaire haïtien, étaient celles qui portaient le discours le plus radical, car les couches défavorisées sont celles ayant le plus souffert des principales exactions de l’ancien régime. À cet effet, Franklin Midi signale que, pour cet acteur(le mouvement populaire), l’objectif premier n’est pas de se substituer aux anciens dirigeants et d’occuper le pouvoir politique, mais de changer un système social axé sur l’inégalité et l’exclusion (33). Par conséquent, le mouvement populaire haïtien se heurtait à de nombreux ennemis ou adversaires, tant dans le secteur démocratique (partis politiques et autres) que dans le secteur de la bourgeoisie et le plus redoutable était sans doute les États Unis d’Amérique, à qui on peut attribuer grandement certains méfaits de notre système social et politique. De ce fait, les O.P dénonçaient ces barons du système et constituaient une mise en question de ce système social et politique et une menace pour sa survie. Donc, on peut affirmer que ces organisations étaient l’aile dure de l’opposition au plan macabre des régimes militaro corporatifs installés à la chute de Duvalier supportés par les États Unis qui empêchaient de toute leur force le dénouement du processus de transition. On peut donc dire que les O.P sont le symbole du mouvement populaire haïtien qui est une forme de participation citoyenne non institutionnelle et qui réclame la fin d’un ordre politique autoritaire et d’un ordre social inégalitaire dont les principales victimes ont été les couches défavorisées du milieu rural et des bidonvilles.

3.1.1-- Caractéristiques et décadence des O.P

Nous avons signalé plus haut que les organisations populaires ont pris naissance dans un contexte de résistance à la violence macoute ,de contestation et de mobilisation dans la foulée du mouvement populaire qui éclata le 7 Février 1986 à la chute de la dictature. Il est vrai que les revendications portées par ces organisations touchent en grande partie les conditions sociales dans lesquelles végètent les couches populaires, le politique semble avoir pris au fil du temps le dessus sur le social comme le souligne Luc Smarth (34), c’est peut-être l’un des facteurs pouvant expliquer leur déclin. À cet effet, les organisations populaires, dans leur grande majorité ne sont pas des structures formelles et en quelque sorte ne répondent pas le plus souvent aux normes d’organisation à proprement parler. Cependant, il serait abusif et autoritaire de notre part de dire que ces dernières n’étaient pas réellement des organisations en tenant compte que des critères sans considérer l’espace haïtien et la vision des membres. En ce sens, la formalité leur a souvent fait défaut. Ainsi, ces dites organisations se basaient surtout dans les bidonvilles de Port-au-Prince, là où logeait une bonne partie de la population marginalisée et les membres étaient surtout des résidents de ces quartiers (35).

En outre, depuis plusieurs années, leur décadence se fait à un rythme vertigineux. Selon des observateurs, ce déclin aurait commencé avant même le coup d’État de 1991 (36) et d’autres considèrent que le régime Lavalas a accéléré cette chute. Vu leur caractère contestataire, mobilisateur et l’origine socioéconomique de ses membres, les O.P se sont fait pas mal d’ennemis en Haïti, car en grande majorité, leurs revendications touchaient le cadre politique dominant. Elles ont dû faire face à la répression de l’appareil militaire, à une bonne partie de l’élite économique, mais aussi la communauté internationale, spécialement les États Unis d’Amérique, envers qui elles étaient souvent très acides (37). À la lumière de cette situation, un ensemble de mécanismes ont été mis en place pour accélérer la liquidation de plusieurs O.P et permettre l’apparition de nouveaux acteurs beaucoup moins récalcitrants. Mis à part la répression et l’intimidation, le pouvoir politique et la communauté internationale ont usé de la cooptation pour liquider certaines O.P. Dans une interview du professeur Camille Chalmers (38), il considère que plusieurs raisons sont à la base du déclin de certaines O.P. Selon lui, la répression, l’élimination physique de membres importants des O.P après le coup d’Etat de 1991, le commerce de la drogue sous la période de l’embargo sont des facteurs importants, sans compter le poids de l’ambassade américaine dans la détection des membres influents du mouvement populaire et dans l’octroi de visas à des dirigeants importants des O.P.

De plus, la cohabitation de certaines O.P avec des régimes politiques peut être appréhendée comme une cause de leur déclin. Par cette cohabitation avec l’appareil d’Etat, dont elles dénonçaient, plusieurs d’entre elles perdront leur essence en tant que groupe contestataire portant des revendications de fond qui pourraient permettre de changer les structures de dépendance du pays et d’oppression des couches populaires, et se convertiront en agents de développement local et communautaire. Plus d’un objectera que c’est une preuve de participation des couches populaires dans les affaires de l’État, cependant, à notre avis,  cet argument ne tient pas, car elle a seulement permis de ralentir la vague du mouvement populaire haïtien.  Beaucoup d’O.P ont été dénaturées et ont obtenu des projets d’assainissement en fonction de leur accointance ou non avec le pouvoir politique ce qui est pour nous une forme de cooptation puisque ces projets en réalité ne sont que des programmes bidons qui ne prennent en compte aucun besoin des populations des quartiers sans compter qu’il n’a pas réellement une grande participation des habitants de la zone. Dans cette perspective, une fois dans cette dynamique, ces organisations n’étaient populaires que de nom et entraient en conflit avec les aspirations des résidents des bidonvilles. Dans d’autres cas, en fonction de leur informalité, elles devenaient souvent l’apanage d’un militant politique, qu’il considérait comme son caciquat. D’où le terme O.P, dans certains cas, peut se rapporter aux membres de l’organisation.

Par conséquent, peut-on dire que le mouvement populaire haïtien connaîtra les coups tordus de toute sorte, répression, intimidation, cooptation sans compter les déficits organisationnels dont ils souffraient. Néanmoins ,l’expérience des O.P dans la foulée du 7 Février 1986 est assez éclairante pour comprendre les jeux et les enjeux auxquels doivent confronter les couches populaires dans leur combat contre le système social et politique en Haïti, mais aussi pour analyser la nouvelle dynamique des quartiers populaires avec les bases. Le déclin des O.P et l’apparition des bases comme structures dominantes dans les quartiers populaires sont le résultat du même processus, du même projet et de la même dynamique.  C’est donc l’essentiel de la prochaine section de notre travail.

3.2-Les bases : l’émanation de l’antipopulaire

Si, dans le cas des O.P, ce qui les caractérisait était leur capacité de mobilisation des masses, avec les bases, cette donnée n’est pas importante et c’est le contraire qui favoriserait leur survie. Et si, dans les premiers instants, les O.P étaient caractérisées par leur « antiétatisme », les bases, elles, au contraire, sont fondamentalement caractérisées par leur flexibilité avec l’appareil étatique et le cadre politicoéconomique qui va avec. Au fil des années, les organisations populaires ont perdu la domination qu’elles avaient dans les quartiers populaires. Certes, certaines d’entre elles existent toujours tant bien que mal. Toutefois, il est important de souligner que, depuis à peu près deux décennies, on peut affirmer que les bases sont les entités dominantes dans les bidonvilles et plusieurs raisons peuvent selon nous l’expliquer. Dans cette section de notre travail, il importe pour nous de présenter un ensemble d’éléments susceptible d’expliquer cette substitution de la prépondérance des O.P à celle des bases et par quoi se manifeste cette prépondérance.

Dans le précédent chapitre, nous avons présenté avec brièveté les organisations populaires comme une force mobilisatrice et contestataire. Il est difficile de dire à quel moment précisément les bases ont fait leur apparition dans les quartiers. Elles peuvent dans certaind cas être le résultat de la dénaturation de certaines O.P sous l’influence de groupes politiques et économiques. Dans la grande majorité des cas, elles sont une nouvelle forme d’organisation qui a pris naissance dans un contexte sociopolitique ayant connu des évolutions sous l’impulsion des régimes politiques. Cette nouvelle forme d’associations, apparemment dépourvues de structures formelles, est l’expression de la prolifération de la misère et de la délinquance qui sévissent dans les quartiers. En général, elles sont composées de jeunes gens  qui résident dans les quartiers et qui ont vécu dans cette situation de précarité. Elles auraient pris naissance avant tout dans le souci de se réunir, de partager ces moments de solitude puisqu’en général, leurs membres, en grande majorité, au début de leur création, sont dépourvus d’emploi .En outre, au début, certains  de ces membres ont été très proches des O.P (d’autres ont même été membres) et connaissent très bien ce genre d’organisation, et les accointances politiques.

Cette entité, opérant dans les quartiers, est dans ces dernières années la forme la plus dominante et revêt des caractéristiques et des marges de manœuvre que les O.P n’ont  jamais atteints. Selon nous, plusieurs éléments peuvent être présentés pour expliquer cette prépondérance et cette domination des bases comme par exemple la pénétration et l’accroissement de l’intervention des Organisations Non Gouvernementales dans les quartiers populaires qui se sont accentué après le tremblement de terre du 12 Janvier 2010, d’où la logique du « sosyal » et du développement communautaire, l’économie d’exportation et de  contrebande, accélérée par les politiques néolibérales, qui profite fort bien à  notre élite économique, l’aversion de la politique qu'on peut expliquer par une certaine dépolitisation de la société haïtienne. Une délégitimation de certaines organisations populaires dans ces quartiers qui furent le symbole du mouvement démocratique après 1986. De là étant, elles seront pointées du droit comme complices de certains régimes. Et le caractère autoritaire, dépendant et antipopulaire de l’État en Haïti symbolisé à travers les principaux régimes et pouvoir  politique après 1986 (notamment les régimes Lavalas et Tèt kale).

3.2.1-Les bases : « sosyal » ou banditisme ?

 Si les organisations populaires, à certains égards, se revendiquaient comme des structures opérant dans le domaine de la sensibilisation et de la mobilisation, les bases se présentent comme des structures de développement communautaire, d’où le discours « fè sosyal » qu’elles prônent depuis déjà plusieurs années .Selon nous, ce discours s’apparente fort bien à la logique des principales ONG installées (à quelques exceptions près) dans les quartiers populaires .Dans ce sens ,le chef de base se présente comme un leader communautaire, un bienfaiteur pour une communauté dépourvue des services de base. Dans bien des cas, en raison de l’indifférence de l’État à l’égard de ces populations, certains résidents peuvent même croire que cette structure représente une forme de protection du point de vue sécuritaire.

Par conséquent, il lui faut trouver des partenaires d’où la logique de la création des fondations (39). Les fondations se sont multipliées ces dernières années dans les quartiers populaires (c’est le cas principalement de Lasaline et de Cité Soleil) et répondent très bien à la logique de « développement local communautaire » prônée par les ONG et les bases. À travers elles, les bases obtiennent des projets et des fonds importants via des ONG, des hommes d’affaires du secteur privé et des hommes de la classe politique en Haïti pour « venir en aide » à des gens. Dans cette perspective, ils permettent en quelque sorte à des camps politiques, des groupes économiques d’avoir leur entrée dans ces quartiers très stratégiques comme c’est le cas des principaux quartiers du bord de mer de Port-au-prince qui sont entourés de ports et de grosses entreprises appartenant à des barons de la « bourgeoisie » locale. C’est un secret de polichinelle que les bases sont attachées à des groupes économiques et obtiennent d’eux des faveurs de toute sorte dans le but pour ceux-ci de continuer à fonctionner dans ces quartiers sans faire les frais des principales rivalités entre bases rivales en les contrôlant tous, mais aussi de pérenniser un ordre social  qui leur est favorable.

3.2.2-Bases  et « banditisme d’État »

Les bases se présentent dans une certaine mesure comme un « acteur » politique non négligeable en Haïti. Compte tenu de leur prépondérance dans des quartiers stratégiques, ces dernières ont non seulement des marges de manœuvres à ce qui attrait aux activités économiques des quartiers (contrôle des marchés et des stations de voiture), mais aussi détiennent un pouvoir politique (40). Dans cette perspective, durant la période post-86, nul ne peut nier la question électorale en Haïti comme un élément important dans notre « démocratie ». Souvent, ces dernières sont la seule préoccupation de nos élites politiques et de nos gouvernements qui sont souvent attachées à des mandats. En ce sens, contrôler les processus électoraux est  l’un de leurs objectifs affichés. Pendant cette période, le pays est le théâtre d'un ensemble d'élections truquées et contestées à cause des principaux incidents survenus le jour même du scrutin. Dans cette perspective, les groupes politiques usent de cette nouvelle donne que constituent les bases pour asseoir cette domination dans les quartiers et poursuivre des objectifs électoraux à court et à moyen terme, ce qui se passe actuellement à La Saline et à Cité Soleil est l’exemple le plus probant. Les conflits entre bases et  gangs rivaux sont en général des conflits territoriaux mais qui obstrue les luttes entre groupes politiques, et même parfois entre groupes économiques rivaux.

Les bases sont, alors, un élément important dans la prise du pouvoir actuellement en Haïti. D’autant plus, leur capacité de nuisance et leur flexibilité dans la participation dans des mobilisations, mais aussi les réprimer (dépendamment de leur position immédiate). Elles ont un contrôle parfait sur les quartiers et dans la grande majorité des cas, aucune activité ne peut être entreprise (manifestations, meeting, et autres) si la base ne donnerait pas son aval. Les bases sont  donc, en quelque sorte, une nouvelle forme d'expression de l'État autoritaire en Haïti exprimé à travers la classe politique avide de projet  et caractérisée par une paranoïa à occuper le pouvoir politique. Ainsi, à chaque moment dans l’histoire du pays, cet État use de stratagèmes et de mécanismes pour subsister au-delà des crises qu’elles génèrent. Dans cette perspective, il a besoin de forces répressives légales qui lui permettent de revendiquer la contrainte physique légitime qui est sans doute la caractéristique de l’État moderne (41). Une institution comme l’armée a été importante dans la pérennisation de cet ordre tout au long du XIXe siècle haïtien et après la période d’occupation militaire. Par la suite, la création de la police en 1995 rentre aussi dans cette dynamique de revendiquer cette qualité. En outre ,mis à part ces mécanismes légaux et institutionnels instaurés par la Constitution, cet État use de certains mécanismes encore plus arbitraires, et extrêmement violents (frôlant même le terrorisme) qu’il se trouve incapable de légitimer, qui cohabitent parfois côte à côte avec des forces légales (42) pour asseoir sa domination et pérenniser l’ordre social et politique, d’où la prolifération de groupes paramilitaires après 1986 et les bases sont à notre avis l’expression de cette tentation autoritaire qui est la marque de fabrique de cette  période .

Par la prolifération des bases et des groupes armés, le système politique en Haïti trouve un atout essentiel pour refouler le mouvement populaire haïtien qui ne réclamait que sa chute. De là étant, fort est de constater avec ce nouvel élément qu’on observe dans les quartiers populaires ,cette superstructure qu’est l’État en Haïti réitère sa volonté de réprimer d’une façon extraordinaire les plus démunis en la faveur d’intérêt de groupes économiques, politiques, mais aussi pérenniser un ordre social favorable aux économies impérialistes, et à d’autres pays de la zone comme c’est le cas de la République dominicaine, à travers la bourgeoisie compradore et consulaire (pour employer un terme de Rodolfo Stavenhagen) qui existe en Haïti, qui vit essentiellement de rente et de la caisse de l’État. D’où leur volonté de contrôler et d’influencer constamment  la dynamique politique dans le pays à tous les points de vue :financer les campagnes de candidats au Parlement et à la présidence quoiqu’incompétents et jouer de tous les stratagèmes pour triompher (même les options les plus violentes, comme c’est le cas avec les bases), et une fois ayant permis à leur poulain d’accéder au trône, ils pourront obtenir les faveurs nécessaires ,contrats et postes juteux qui leur permettront de consolider leur domination. Dans l'histoire du pays, l'État ne manque, donc, jamais d'enfiler son beau costume d'oppresseur et de bourreau par excellence du peuple qui lui va si bien.

Néanmoins, on ne peut nier la responsabilité de l'international communautaire dans l'accroissement des bases dans le pays. Les différentes missions onusiennes en Haïti à en croire la réalité actuelle n'ont rien résolu dans la crise sociopolitique en Haïti. On peut même en affirmer le contraire. Plusieurs milliers d'armes à feux sont en circulation dans le pays (43). D'autant plus, on ne peut passer sous silence les nombreuses exactions commises par la MINUSTAH après « le coup d’État » de 2004 dans des quartiers populaires de Port-au-Prince (surtout Bel-Air). À travers leur fameux plan de désarmement (il faut bien rappeler que ce fut un échec cuisant), la communauté internationale a aussi profité pour amorcer la dernière liquidation de certaines organisations populaires et favoriser le développement desdites bases.

 En guise de conclusion

L'épineuse question des quartiers populaires fait couler beaycoup d’encre en Haïti. Certains lient la question du banditisme à la précarité des quartiers et de ses habitants. Depuis plusieurs années, ces quartiers sont le théâtre de crimes abjectes, odieux, de rivalités entre bases ,gang rivaux, qui font du mal aux riverains et causent la tristesse dans les familles ,en les éloignant de leurs proches, abandonnant leur maison .En effet, les deux dernières années ont été l’ exemple parfait de cette situation de terreur dans les quartiers ,les différents massacres orchestrés dans des quartiers comme La Saline, Grand-Ravine et au Bel Air, avec l'implication des grands dignitaires au plus haut niveau de l'État, ont mis à nu le côté sanguinaire du régime en place  et la dimension  structurelle du phénomène du banditisme en Haïti (44). À quelques mètres du palais national, quatre massacres ont été commis dans l'intervalle de deux ans. Les rapports des principaux organismes de défense des droits humains et des Nations unies ont été accablants (45).Tous ont pointé du droit des hauts fonctionnaires d'État.

Nonobstant la volonté manifeste de ces organismes de dénoncer ces principaux événements, ces différents rapports obstruent cette dimension structurelle qui ont favorisé ces événements en accablant seulement des personnages  et un régime .Il ne fait aucun doute que la responsabilité des personnages impliqués doit être élucidée et qu’ils doivent répondre devant la justice, mais quelle justice !. L'implication du régime encore plus est évidente et palpable si l'on tient compte de l'attitude de l'administration  Moïse-Céant, pas même un mot de sympathie à l' endroit des  victimes .Aucune mesure n'a été prise pour freiner les bains de sang et accompagner les familles et les aider à regagner leurs maisons. Certaines ont fui ces zones, d’autres ont vu leur modeste résidence disparaître sous les flammes. En vertu de la prolifération de ce phénomène dans le pays, du silence complice des autorités, il n'est sans doute pas impossible de penser que le phénomène serait à certains égards le résultat d'une structuration sociale et politique qui, à la fois génèrent des inégalités et les crises qui mettent en péril son existence, mais aussi les mécanismes de violence qui garantissent sa pérennisation. Cet ordre social et politique usent de tous les stratagèmes possibles pour ne pas sombrer (46). Dans toute l'histoire du pays, les pratiques autoritaires et totalitaires ont toujours été la marque de fabrique de notre système politique (47).Dans cette perspective, même après la dictature des Duvalier, les pratiques dictatoriales ne disparaissent pas pour autant.

Ainsi, de nouveaux épisodes sont sans cesse rajoutés à la longue série de massacres perpétrés par cet ordre social au détriment des couches populaires en Haïti. Les différents massacres réalisés sous la dictature des Duvalier grâce à son corps macoute, ceux de Jean-Rabel, de Raboto orchestrés par l'armée et de ses groupes paramilitaires et néo-duvalieristes, les massacres de la Saline du 13 novembre 2018 (à 5 jours de la grande mobilisation prévue par l'opposition politique et les petrochallenger), celui du Bel Air réalisé dans un contexte de contestation, par des bases, sont différents éléments qui nous permettent de comprendre cette volonté de refouler sans cesse les classes populaires en Haïti et de freiner leur participation tant sur le plan institutionnel et non institutionnel par des mécanismes terroristes qui varient en fonction des régimes, administrations ou du contexte tout simplement. Ces événements traduisent une continuité d'un ensemble de pratiques qui se sont perpétués tout au long de notre histoire et qui se pérennise dans la période post-86 avec les dérives autoritaires des principaux régimes ayant accédé au pouvoir politique comme c'est le cas des principales dictatures militaires, du régime Lavalas et du régime Tèt kale, celui-ci dans ses deux versions, l'une encore plus rétrograde et dépendant, pathétique, antidémocratique et antipopulaire que l'autre. D’où leur incapacité et leur non-volonté affichée de ne réaliser aucune joute électorale pendant environ huit années au pouvoir et qui aboutit sans cesse à des crises de gouvernabilité comme ce fut le cas  en 2015 et c’est encore le cas en 2020.

Il est vrai que le système politique haïtien a souvent été confronté à ces problèmes qui sont l'expression des rapports sociaux encore plus inégalitaires, pérennisés par nos autoritarismes dépendants vis avis de l'international, spécialement des États- Unis d'Amérique, accentués pendant la période de « démocratie assistée et dirigée » sous l'impulsion du nouvel ordre mondial marqué par le néolibéralisme, c'est peut-être l'un des plus grands tares des principales démocraties de la troisième vague. Et à chaque moment, les violences armées sont l’expression de cet ordre  autoritaire en Haïti, ce qui nous montre qu’aucun projet alternatif et populaire n’est viable avec les bases, que ceux qui se réclament partisans des masses le sachent. Au moment où s’achève la rédaction de ce texte, les semeurs de deuil ont encore frappé à Tokyo et à ruelle Dessalines (zones avoisinantes de La Saline et de Cité Soleil), le 24 Mai 2020. À cet effet, ces fameux constats de Rouquié et de Sauveur Pierre Étienne (48) nous en dit long .Quand le premier analyse les démocraties restaurées en Amérique latine (pour utiliser ses propres termes), il dit: « Les dictatures ne disparaissent pas comme par enchantement […]. Les nouvelles démocraties sont toujours les héritières des régimes antérieurs, parfois, elles en sont les prisonnières » et le second en analysant  le cas d'Haïti spécifiquement note: « Mais c'est oublier le poids de la tradition et le fait qu'on ne peut pas imposer la démocratie par la force. La résurgence des pratiques de l'ancien régime et la longue et profonde crise institutionnelle et de gouvernabilité qu'elle a engendrée montrent la complexité du processus de construction de la démocratie en Haïti et les obstacles à vaincre pour atteindre ce but ».

Fritzer Charmant, étudiant en sciences humaines et sociales à l’Université d’Etat d’Haïti(UEH)

fritzercharmant@gmail.com

Port au Prince, Le 01/06/ 20

NOTES

Laennec Hurbon, Comprendre Haïti, Essai sur l’État, la nation, la culture, classiques des sciences sociales, Québec, 2010, p28.

Les anciens barons du pouvoir duvalérien qui ont été l’objet de plaintes ont été exclus de la dynamique électorale pour environ une dizaine d’années.

L’exemple du massacre de la ruelle Vaillant le 29 Novembre 1987, lors de la tenue des élections, est sans doute significatif pour comprendre la persistance d’autoritarisme après la dictature des Duvalier.

- Sauveur Pierre Etienne, Misère de la démocratie, Port-au-Prince/Paris, CRESFED/ L’Harmattan, 1999, p100.

Ibid, p107.

Luc Smarth, Les organisations populaires en Haïti, une étude exploratoire de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, CRESDIP-CIDIHCA, Port-au-Prince, 1998.

Luc Smarth, op cit, p106.

À ce sujet, consulter Ilionor Louis, La capacité d’action collective des populations marginalisées dans le cadre des stratégies de lutte pour la reconnaissance, Les cas de Cité de l’Éternel à Port-au-Prince (Haïti) et de la Sierra Santa Catarina à Iztapalapa (Mexico), Université de Montréal, 2009.

À ce sujet, voir Sauveur Pierre Étienne, L’énigme haïtienne, Échec de l’Éat moderne en Haïti, Les Presses de l’Université de Montréal, 2007, p109-110.

Michel Rolph Trouillot, Les racines historiques de l’État duvalérien, Éditions DESCHAMPS, Port-au-Prince, Haïti, 1986, p48-50.

Jean Jacques Doubout, Haïti, FÉODALISME OU CAPITALISME ?, Port-au-Prince, 1974.

 Benoit, Joachim, Les racines du sous-développement en Haïti. Port-au-Prince: Éditions Henry Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 1979, p123-132.

À ce sujet, voir Sauveur Pierre Étienne, L’énigme haïtienne. Échec de l’État moderne en Haïti, op cit, p113.

Benoit, Joachim, op cit, p165-180.

Ibid, p230-237.

Sauveur Pierre Étienne, L’énigme haïtienne, Échec de l’État moderne en Haïti, op cit, p148-149.

Voir Jean-Baptiste Chenet, Mouvements populaires et Partis politiques (1986-1996) : la restructuration manquée de l’ordre politique agonisant, UNIVERSITÉ SORBONNE NOUVELLE – PARIS 3, 2011, p57.

Sauveur pierre Étienne, op cit 135.

Jacques Barros, Haïti : de 1804 à nos jours, Tome I,  L’Harmattan, Paris, 1984, p230.

À ce sujet, voir Laennec Hurbon, op cit, p34.

 Jacques Barros, op cit, p35.

Gérard Pierre Charles, Radiographie d’une dictature, Editions NOUVELLE OPTIQUE, Montréal, 1979 Pour la traduction francaise, p17.

À ce sujet voir Sauveur Pierre Étienne, L’énigme haïtienne. Echec de l’Etat moderne en Haïti, op cit, p 224.

Michel Rolph Trouillot, op cit, p11.

Sauveur Pierre Étienne, L’énigme haïtienne. Echec de l’Etat moderne en Haïti, op cit, p229-234.

Cary Hector et Hérard Jadotte (dir), Haïti et l’après-Duvalier : Continuités et ruptures, Editions Henri Deschamps/CIDIHCA. 1991, p83.

Sauveur Pierre Etienne, Misère de la démocratie, op cit 134 -138.

Ibid, p67.

À ce sujet, voir Sauveur Pierre Étienne, Misère de la démocratie, op cit, p 107. Luc Smarth, op cit, p 60.  Ilionor Louis, op cit, p153.

Misère de la démocratie, op cit, p84-86.

Luc Smarth, op cit, p45.

Jean-Baptiste Chenet, op cit, p71.

Gary Hector et Hérard  Jadotte (dir), op cit, p87-88.

Luc Smarth, op cit, p106.

Luc Smarth, op cit, p69-70.

Jean-Claude Jean et Maesschalck Marc, Transition politique en Haïti. Radiographie du pouvoir Lavalas, cité dans Ilionor Louis, op cit, p158.

Luc Smarth, op cit, p44.

 Camille Chalmers, cité dans Ilionor louis, op cit, p157.

On notera surtout que toutes les fondations ne sont pas attachées à des gangs en Haïti. Dans le cas qui nous concerne dans les quartiers populaires, en général, les fondations sont attachées à des bases quand elles ne sont pas elles-mêmes l’expression de leur prépondérance et de leur puissance  dans ces zones. Bénéficiant de la reconnaissance de l’Etat, elles coiffent de nombreux projets d’assainissement, de « développement » et sont aussi le lieu de quelques activités  douteuses.

Selon des informations qu'on a pu recueillir, dans un quartier comme La Saline, les bases ont la capacité d’imposer des directeurs de marché comme c’est le cas depuis quelque temps à Croix-des-Bossales ou à marché Hyppolite. Celui-ci, une fois installé, se trouve sous l’emprise de ses bienfaiteurs. En outre, l’appartenance que pourrait avoir une base avec un groupe politique n’exclut en rien sa capacité de négociation et de cohabitation avec le camp adverse.

Max Weber, Le savant et le politique, classiques des sciences sociales, Québec, p29.

Au cours de plusieurs affrontements armés entre bases, certaines d’entre elles ont eu le support de chars blindés de l’institution policière (surtout de la BOID, du CIMO et de l’UDMO) pour déloger leur rivales. Le rapport du RNDDH sur les événements de La Saline fait état de cette situation.

En 2019, la Commission Nationale de désarmement, démantèlement et de réinsertion(CNDDR), mise sur pied par le président Jovenel Moïse, dit avoir répertoriée environ 300000 armes à feu en circulation dans le pays .Ce nombre est en nette progression, car, en 2004, elles étaient estimées à 200000. Elle affirme aussi que 76 bases opèrent dans le pays .À ce sujet, voir James Darbouze,  Ce que le massacre à La Saline nous apprend sur la société haïtienne et la nature actuelle de la crise de l’État, Alter Presse, 12 novembre 2019

De 2017 à 2019,ces trois quartiers ont été les victimes d’assaut répétés. À Grand-Ravine, c’est une opération policière qui s’est terminée en bain de sang qui causa la mort de plusieurs civils le 13 Novembre 2017. À La Saline, le 13 novembre 2018, une attaque de plusieurs bases qui seraient liées au pouvoir ont orchestré l’un des  massacres le plus retentissants contre des civils, quelques semaines après avoir reçu la visite de la première dame Martine Moïse et une visite ratée du Premier ministre Jean-Henry Céant, le quartier souffre encore de cet événement, les gangs  n’ayant pas chômé. Depuis le 13 novembre 2018, La Saline a été constamment attaquée ce qui cause souvent une situation de grande panique et la fuite massive des habitants, lors des offensives, à « kafou aviation » et les autres quartiers avoisinants, l’intronisation des bases rivales dans ce quartier peut être comparée à des chaises musicales. On peut constater une zone de plus en plus désertée. Le 13 Avril 2019, c’était au tour des résidents du quartier de Tokyo (située en face de St-Jean Bosco) de faire la douloureuse expérience. Au Bel Air les 6-7 novembre 2019, en pleine periode de contestation, les sbires du pouvoir en place ont encore frappé.

À ce sujet voir « Situation de terreur à La Saline : la Fondasyon Je Klere (FJKL) déplore l’incapacité de l’État à garantir la sécurité des citoyens et des citoyennes », Fondasyon Je Klere, novembre 2018, 8 p. et « Les événements survenus à La Saline : de la lutte hégémonique entre gangs armés au massacre d’État », Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), 1er décembre 2018, 16 p. et « Massacre à La Saline : Violations de droits humains et nécessité d’une intervention humanitaire », Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH), 10 décembre 2018, 35 p. Voir le rapport conjoint HCDH et MINUJUSTH, « La Saline : justice pour les victimes » publié le 21 juin 2019 ; et le rapport du Secrétaire général sur la MINUJUSTH du 20 mars 2018. Ces différents rapports déplorent selon eux une faiblesse des autorités policières qu’ils considèrent sous équipées à garantir la sécurité des habitants du quartier de La Saline et aussi la complicité de certains hauts commis de l’État comme par exemple un ex-agent intérimaire de la mairie de Port-au-Prince et ancien délégué départemental de l’Ouest  sous le régime Tèt kale.

Sauveur Pierre Étienne, op cit, p18.

Michel Rolph Trouillot, op cit.

À ce sujet, voir Alain, Rouquié, À l’ombre des dictatures : La démocratie en Amérique latine, Éditions Albin Michel, Paris, 2010, et Sauveur Pierre Étienne, Misère de la démocratie, op cit, p221.

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