Recension/poésie

«À partir du mensonge» et « Le symbiote sans hôte» de Mehdi Etienne Chalmers

Publié le 2020-08-03 | Le Nouvelliste

Roland Léonard

Ce recueil, paru en 2017 aux Éditions C3, est d’abord intriguant par le titre : « À partir du mensonge», qui n’est pas banal et attise notre curiosité. Pour quiconque n’est pas imbu des tours et des drames de la modernité poétique, son abord n’est pas très aisé. Mais la patience du lecteur paye par la relecture fidèle et persévérante de ces quarante-deux pièces ou chants à travers lesquels le poète manifeste sa sensibilité aux problèmes de la ville (sa ville ?), de la misère et de la faim, parle d’amour, d’érotisme et de sexe, de façon fort originale, réfléchit- à défaut de philosopher discrètement- sur les choses, sans pesanteur ni pédanterie, avec beaucoup d’humour et de perspicacité.

L’aède varie appréciablement le style de ses écrits, sa manière poétique, passant de l’onirisme avec ses associations libres, ses automatismes en apparence, ses incoordinations et inconséquences, à la pertinence et la cohésion habituelles, si rassurantes et confortables pour les lecteurs non initiés. Il y a des images surprenantes d’audace, des impertinences prédicatives et déterminatives intrigantes. Mystères touchant au symbolisme.

Poèmes en vers libres. Poèmes en prose. Prose poétique avec régularité métrique observable. Culte du blanc typographique et de l’ellipse assez fréquent. Jeux de mots et métaplasmes. Inversions et savants désordres des mots, frôlant l’agrammaticalité dans certaines phrases (deux à trois poèmes). Un ou deux chiasmes au passage.

Beaucoup de longs poèmes, avec des fragments rencontrant la sensibilité du lecteur.

Au sujet de la faim dans « La Ville» :

«Cinquante centimes de pitié pour des yeux couleur trou. Le nombre est cardinal d’ensemble vide. De même ces mots. Il manque ce bon morceau de pain doré sur un plateau central …»

…« Ça fait du bruit

Un bruit de fin du monde

À faire son trou de fin du monde

Dans le cerveau

Un mal de crâne de fin du monde

Fouille son trou comme montent les chants…»

…« La ville est un pouvoir / Ma ville-faim, tu es faite bien pour- et – par et – contre la faim…»

Il y a la grande dérision et le persiflage cinglant de «Pour prouver la poésie aux plus récalcitrants», poème à lire entièrement avec ces passages remarquables :

« Enfermez-vous dans un espace, tout au plus quelques mètres carrés avec des objets qui prennent de la place, se sentir à l’étroit avec un plafond ni trop bas ni trop haut…»

…« Le lieu idéal étant le cabinet d’aisance typique ou une latrine située en hauteur à la rigueur…»

Peut-on être plus cruel dans l’humour !?

Peut-on être plus provocateur !?

Il y a le doux délire de «Fluides» dans ces vers qui chantent et font rêver.

«Fluides»

Ta peau

n’est pas imaginable

C’est l’extase que le glaive répand sur la proie

Le sommeil dans tes bras

La nuit s’endort avec des mots et des rêves

accrochés à la gorge

à la manière

d’une profonde

déclaration d’amour.

Il y a cette dénonciation vigoureuse, ce cri de rage contre le traitre, le renégat ; paradoxe :

« Vestiges»

Une larme étouffée ce n’est pas tout à fait

le silence

le silence c’est le cri du parjure

sa langue fraîchement écartelée

et du sang plein les mains.

Mais le coup de cœur- notre coup de cœur-dans ce recueil à diverses tonalités thématiques, malgré des dominantes, nous a été donné par «Le symbiote sans hôte». L’ironie mordante de cette satire, imagée et allusive est appétissante. On partage la grande pertinence de cet épigramme dénonçant à notre sens, l’absence de caractère et de courage, de conséquence avec ses opinions. Enfin, c’est notre exégèse et elle n’engage que nous.

«Le symbiote sans hôte»

Ce n’est pas la langue qui manque

c’est l’estomac

les êtres sans ne savent pas qu’ils l’ont pas

Les estropiés confondent tout

avec le bruit de leur organe absent

les estropiés sont légion

une taxinomie correcte de la biomasse

ne comprendrait qu’une seule espèce

les estropiés

ils sont partout

ils grouillent sur terre

et la terre est immense.

Nous reprenons à notre compte et au sujet de ce recueil «Au-delà du mensonge», ces sentences de deux poètes célèbres et critiques, Marc Exavier et Claude C. Pierre, très applicables : « Entre le besoin de dire et le souci d’étonner, le langage de Mehdi Etienne Chalmers aborde l’un des drames essentiels de la modernité poétique».

 (Marc Exavier)

«Le texte se refuse à être une autre réalité que le texte lui-même, tout en donnant à lire en filigrane, angoissé, âme torturée, sensibilité à fleur de peau et par-dessus tout, générosité de la parole».

(Claude C. Pierre)

Roland Léonard Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".