L’ère des « grands mangeurs » et de l’impunité

20

Publié le 2020-08-03 | Le Nouvelliste

Ce recul sociétal a certes donné les ferments d’une dépendance nationale accrue par rapport aux « pays amis » regroupés sous l’appellation de Core Group et d’un renforcement de l’ingérence étrangère (deux interventions onusiennes en 1994 et en 2004) même si cette dernière reste encore à expliquer : en retraçant le film historique des événements, des élections contestées et de l’adoption de certaines politiques économiques désastreuses, les observateurs et les analystes – tant nationaux qu’étrangers – ont démontré le rôle néfaste des puissances occidentales dans cette faillite colossale que représente Haïti aujourd’hui à tous les niveaux. Il a montré à quel point nous avions besoin les uns des autres et que seuls, divisés et sans vision, nous ne pouvions pas fonctionner efficacement. Cet échec sanglant et épuisant – les Haïtiens sont fatigués et déçus par tant de luttes sans effets positifs – résulte autant de l’impact d’une quelconque « démocratie encadrée » ou démocratie par procuration ou encore démocratie sous tutelle que de la sempiternelle dispersion des forces véritablement saines et démocratiques du pays sur lesquelles reposait la mise en œuvre du projet de l’État de droit, à commencer par le renforcement des mairies, l’utilité du Parlement et le fonctionnement de partis politiques organisés et constructifs. Il nous faut un sursaut national « miraculeux » en ce sens. Un leadership collectif en somme !  Ce qui n’est pas une mince affaire dans un pays comme le nôtre, peuplé de leaders médiatiques sans électorat, de leaders autoproclamés et de nombreux « particules », d’éternels candidats et de leaders narcissiques ! Mais si l’insécurité et l’instabilité, l’impunité et la corruption érigées en mode de vie et de gouvernance, la dégradation de notre environnement et le dysfonctionnement de l’appareil judiciaire persistent, favorisant l’accroissement des inégalités socio-économiques et des injustices sur tous les plans, ils voilent les opportunités qui, dès lors, demeurent inaccessibles, car invisibles au sein d’une population paupérisée qui ne cesse de croître.

En fait, c’est un modèle de société archaïque et guerrier dans son ensemble qui, après 1986, est remis en cause, un système économique improductif et non compétitif, les référents d’hier qui étaient source de certitude ne le sont plus. Mais c’est aussi le mode de vie des individus – surtout des plus pauvres et des laissés-pour-compte – qui s’est dégradé radicalement. Le lien existant entre les institutions et les traditions n’a jamais été aussi distordu et elles se nourrissent les unes et les autres, amplifiant encore ce sentiment omniprésent de changement improbable, impossible de société. Le sens du compromis, le bien commun, la paix sociale ou l’accord – même minimal (Govenors Island fut un accord imposé le 3 juillet 1993 par la force entre le président Jean-Bertrand Aristide et le général Raoul Cédras, elatriye) -ne sont jamais au rendez-vous. Les désaccords, oui ! A gogo ! Même l’accord signé sous la présidence de René Préval le 6 mars 1999 avec l’Espace de Concertation pour la sauvegarde de la démocratie avec Evans Paul comme porte-parole a fini par dérailler rapidement. Si l’on cherche à analyser cette crise permanente de société avec une approche psychanalytique et systémique, de quoi est-elle révélatrice ? Nous oublions trop souvent que nous sommes les créateurs de nos désaccords et, conséquemment, de nos malheurs. En continu. Ce qui prend forme dans la force de nos mauvaises décisions se concrétise dans la réalité en termes de conflit, de violation des droits humains, d’instabilité et de misère. C’est un continuum, comme les dirigeants (de toutes tendances) qui se sont enrichis avec cupidité et sans être inquiétés, mais qui leur permettent de développer plus de souffrances et de misère dans le pays meurtri, déboussolé, avili, fatigué où la lutte effective contre la corruption et l’impunité peine à prendre une vitesse incompressible. C’est l’ère des « grands mangeurs » et de l’impunité. Une autre « saison sauvage », pour faire référence au bouleversant roman de Kettly Mars.

Alors, à qui, à quoi allons-nous donner notre préférence pour répondre aux enjeux qui se présentent à nous aujourd’hui ? Au compromis ou, comme d’habitude, à la confrontation ? Ce manichéisme – sorte de piège congénital – a toujours prévalu chez nous, en toutes circonstances : anciens libres / nouveaux libres, Noirs / mulâtres, libéraux / nationaux, macoutes / lavalassiens, elatriye. On peut reconstruire l’ensemble de la problématique nationale à partir d’une haine (ancestrale) de l’autre, d’une incapacité à vivre ensemble en tant que nation. Car notre vraie crainte – l’obsession de tous nos hommes politiques (y compris nos parlementaires) et consorts – est toujours d’avoir plus à perdre qu’à gagner. Difficile de résumer tout cela en peu de mots. Contre-productif et inadapté, le modèle d’État issu de l’après-Duvalier – tout aussi manichéen que l’État duvaliérien – a piteusement échoué, puisque l’État de droit tant recherché et préconisé au nom d’un antimacoutisme hystérique inscrit dans la Constitution de 1987, par les Haïtiens et les étrangers, est resté jusqu’à nos jours une fiction, pour ne pas dire un cauchemar, avec ses différents pouvoirs assiégés par des oppositions rageuses. Telle est la situation actuelle. Ce qui peut entraîner en fin de compte un protectorat en bonne et due forme ! Personne n’est dupe désormais ! L’absence d’autorité est partout la règle avec l’impunité comme horizon.

Pierre-Raymond DUMAS Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".