Haïti : l’échec d’une démocratie de façade

Publié le 2020-07-31 | Le Nouvelliste

La littérature et l’observation des «grandes démocraties occidentales » nous renseignent que toutes  démocraties modernes reposent, du moins en théorie, sur une division du travail politique entre les élus (les représentants) qui ont pour tâche de diriger les affaires publiques; l’administration de l’État qui est censée charger d’exécuter les orientations émanant du politique, et les citoyens qui ont pour rôle principal de sanctionner et légitimer l’ensemble au travers des élections ou par le biais de l’opinion publique. De ce point de vue, la démocratie est donc une forme politique procédurale dont la force repose sur l’efficacité de cette division du travail qui doit être éclairée par la réflexion, l’esprit critique et une communication suffisante entre l’État et le reste de la société (Durkheim, 1990).

Comment fonctionne notre démocratie  en Haïti depuis trente ans?  

En Haïti, notre modèle démocratique, tel qu’il est pratiqué depuis plus de trente ans, n’a été, dans les faits, qu’une caricature de l’idéal-type de démocratie représentative. De prime abord, je veux prendre en exemple la question des élections qui, tout le monde l’admettra volontiers, n’a été qu’un facteur de discorde politique et social durant les trente dernières années, alors qu’elle est censée être le mecanisme institutionnel par lequel s’exerce le jeu de l’alternance politique. Le constat est clair : en Haïti, les règles du jeu démocratique les plus élémentaires sont systématiquement mises à mal par les acteurs politiques, créant ainsi un système (d’action) où l’exception tend à institutionnaliser. À titre d’illustration, Haïti a déjà compté pas moins de six (6) conseils électoraux provisoires dont la quasi-totalité a grandement souffert de déficit d’indépendance et de crédibilité, alors que la Constitution haïtienne de 1987 prévoit un Conseil électoral permanent (CEP). À  chaque nouvelle élection, un nouveau CEP qui doit se former au gré de la conjoncture et des rapports de force politique. On est plutôt dans un modèle de gouvernance où les arrangements politiques et les combines l’emportent le plus souvent sur les solutions institutionnelles. Dans ce contexte, les acteurs politiques deviennent de plus en plus imprévisibles, la compétition électorale devient presque un jeu à somme nulle dans lequel les compétiteurs n’acceptent que rarement leur défaite.

En outre,  l’exercice du devoir démocratique des citoyens consistant à renouveler, par le suffrage universel, les représentants de la nation au niveau de l’État a été  systématiquement escamoté par des acteurs aux intérêts multiples (nationaux et internationaux) qui colonisent les rouages institutionnels tracés par la Constitution. Tout un corpus de preuves a été constitué progressivement autour de cette thèse qui est de plus en plus admise même parmi les observateurs les plus sceptiques. En effet, des témoignages écrits d’anciens conseillers électoraux, de fonctionnaires du CEP, d’anciens experts internationaux en Haïti, d’anciens candidats à des postes électifs sont venus étayer au fil des ans cet accaparement  du système électoral haïtien par des groupes d’intérêts et des acteurs cachés qui imposeraient leur véto sur le choix de nos gouvernants. Tout cela a pour effets principaux de reléguer au second plan le droit de sanction légitime des citoyens à l’égard des gouvernants, d’aboutir à des élections toujours contestées, de donner au peuple des dirigeants politiques toujours en déficit de légitimité, de générer l’instabilité politique chronique et le conflit social, bref d’anéantir toutes conditions de possibilité d’un développement économique et social durable dans le pays.

Pourquoi notre modèle démocratique fait faillite ?

Si pour certains penseurs politiques, le citoyen est censé être aux fondements de la politique, peut-on envisager une démocratie représentative qui ne respecte guère  la volonté et  le droit de sanction des citoyens dans la gestion de la cité ? L’expérience démocratique  d’Haïti durant les trois dernières décennies renseigne une cassure funeste entre nos gouvernants qui sont censés servir l’intérêt général et la nation où réside leur fondement. Et cette cassure est, du moins partiellement, l’une des principales sources de conflit social dans le pays depuis son indépendance jusqu’à nos jours. Notre modèle de démocratie, tel qu’il est pratiqué depuis trente ans, souffre de cette pathologie qu’entraîne l’absence de canaux de communication efficace entre les citoyens et les gouvernants. E. Durkheim disait, plus la communication devient étroite entre la conscience gouvernementale et le reste de la société, […] plus la société a un caractère démocratique », car « Trop séparé des besoins et des sentiments populaires », l’État perd alors  un élément essentiel de ses délibérations (Durkheim, 1990).

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la faillite de notre modèle démocratique, mais ici je me limite à en souligner deux principaux. En premier lieu, la mauvaise gouvernance, qui gangrène l’administration, de l’État détourne celle-ci de sa finalité première : celle de servir les citoyens et de contribuer au bien-être de la collectivité. Ainsi assiste-t-on à l’édification d’une bureaucratie de façade (Mock bureaucracy) au sein de l’État où le respect de la règle et le contrôle démocratique ne sont que des illusions, où le fonctionnaire est généralement motivé par la satisfaction de ses ambitions individuelles, au détriment de l’intérêt général  et des besoins des citoyens. Il suffit de regarder ce qui se passe généralement dans nos administrations comme  à la Direction Générale des Impôts (DGI), aux  bureaux de l’immigration et de l’émigration (DIE), dans nos hôpitaux publics, à la douane, entre autres, pour se rendre compte des déboires des administrés, tantôt face à l’indifférence et l’arbitraire de certains fonctionnaires, tantôt face à la cupidité d’autres qui exigent en marge de la loi des pots-de-vin pour faire leur travail. Se développe donc une administration bureaucratique d’État qui, d’une manière générale, n’est pas à l’écoute des besoins des citoyens qu’elle est censée servir. Or, dans une démocratie qui fonctionne c’est  en  grande partie cette réceptivité qui permet le retour de la communication de la société vers l’État, de prendre le pouls des administrés, de recueillir  leurs doléances et de les intégrer dans les décisions publiques. Cette cassure explique en grande partie pourquoi notre modèle démocratique n’a cessé de se heurter contre des expressions citoyennes de plus en plus imprévisibles et souvent émaillées de colères et d’indignations (peyi lòk, manifestations violentes, etc.) L’opacité dans la gestion des affaires publiques, la corruption, le mépris des administrés/citoyens ne rendent pas service à la démocratie, bien au contraire ils la conduisent à la faillite.

L’insuffisance de l’éducation civique en Haïti est le deuxième facteur qui, à mon sens, peut expliquer cette faillite de  notre modèle démocratique. Certains sont nostalgiques, à juste titre, des enseignements de l’instruction civique et morale pratiqués jadis dans nos écoles fondamentales ; d’autres déplorent, légitimement, une perte généralisée de confiance des citoyens vis-à-vis de l’État. Face à cela, il demeure incontestablement vrai qu’une éducation civique adaptée à l’évolution de nos mœurs, inscrite dans un agenda national pour l’instruction publique, est une nécessité impérieuse pour mettre nos citoyens en capacité d’agir dans l’espace public. Mais si l’on veut faire parler des chiffres, on notera que moins de 70% des enfants scolarisés en Haïti achèvent chaque année le cycle d’instruction primaire (PNUD, 2013); alors que près de 90% des écoles qui forment les enfants de la nation sont des établissements privés très faiblement contrôlés par l’État et que près de 15% des jeunes de 15 à 24 ans sont analphabètes, il est clair que nos gouvernants n’ont pas su mettre le cap sur la massification de l’instruction publique de qualité qui est aussi un marqueur des grandes démocraties modernes. Je reviens, encore une fois, à Durkheim qui disait, à propos de la démocratie, pour réconcilier le nombre avec l’intelligence, il faut répandre l’instruction (Durkheim, 1987). Car, le capital intellectuel est l’un des biens collectifs qui permet à chacun et à tous de jouer pleinement et sans danger leur rôle dans la vie publique. C’est l’instruction (au sens de service public) qui donne les bases permettant aux individus d’être à même de construire en collectivité la pensée critique sans laquelle notre démocratie ne restera qu’un leurre. C’est aussi la participation citoyenne active à des collectifs (comité de quartiers, associations volontaires, syndicat, etc.) qui contribue à rendre l’individu (l’électeur) compétent pour se prononcer sur des questions d’intérêt général et juger avec modération les actes de nos gouvernants. L’échec de notre modèle démocratique est, en partie, lié au fait que nos gouvernements successifs, n’ont pas priorisé l’investissement dans l’élévation de l’âme citoyenne par l’éducation, l’instruction et le développement de la pensée critique.

Conclusion

L’expérience «démocratique » d’Haïti durant les trente dernières années sous l’égide de la Constitution de 1987 demeure, sans conteste, une période de troubles politiques et de régression économique et sociale. Cette situation reflète la faillite d’un modèle : notre modèle démocratique consacré par cette Constitution, tel qu’il est pratiqué depuis plus de trente ans, ne parvient guère à s’élever à la hauteur des aspirations du peuple haïtien qui ne cesse de réclamer, depuis la révolution de 1804, plus de justice sociale, plus de dignité, plus de transparence et de participation citoyenne. Il est temps de tirer les leçons de cet échec collectif pour construire dans le dialogue et la sincérité républicaine un autre modèle démocratique capable de réconcilier l’État et la nation. Le paradigme démocratique qui domine le système politique haïtien depuis les trente dernières années s’est révélé inapte à se mettre au service du développement économique et social du pays et, en bout de ligne, à contribuer au bonheur des citoyens. Les scandales de corruption à répétition et le manque de transparence au sein de l’État, la récurrence des conflits sociaux souvent mal gérés par nos dirigeants, l’inefficacité de l’administration bureaucratique, la fracture vertigineuse entre nos gouvernants et les citoyens constituent tant d’indices parmi d’autres qui révèlent la faillite d’un modèle incapable d’innover pour répondre aux attentes légitimes de la nation. Notre démocratie est à restaurer ; l’intérêt général et le bien-être collectif  des citoyens doivent être replacés au centre d’un nouveau projet démocratique.

Gervely TÉNÉUS, Master Sociologie des Organisations et de l’Action Publique, Université Toulouse II

Gervely TÉNÉUS Auteur

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