Les Editions de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) viennent de publier, sous la direction du professeur Watson Denis, un ouvrage de référence consacré à un aspect non moins déterminant des relations haïtiano-dominicaines. Le livre s’intitule « La négation du droit à la nationalité en République dominicaine : la situation d’apatridie des Dominicaines et Dominicaines d’ascendance haïtienne ». Il s’agit en effet d’une démarche visant la restitution, sous une forme ordonnée et intégrée, des différentes interventions d’auteurs et spécialistes de la question haïtiano-dominicaine au cours d’un symposium organisé par le Centre Challenges autour des composantes et implications de l’Arrêt TC-0168-13 du 23 septembre 2013 de la Cour Constitutionnelle dominicaine. Un sujet difficile, passionné qui a fait l’objet de nombreuses interventions des deux côtés de l’Ile et constituant, à bien des égards, une évolution majeure dans les relations entre les deux pays. Cependant, dans le déferlement des passions concomitantes à la publication de cet arrêt, il faut reconnaitre que la sérénité n’était pas toujours au rendez-vous. D’où la démarche d’identifier des spécialistes, des acteurs de premier plan en vue de fournir au public une information correcte, pertinente et intégrée sur la question. C’est ainsi qu’avait pu se tenir, sous les auspices du Centre Challenges et de l’Université d’Etat d’Haïti, un symposium les 19, 20, 21 mars 2014 à l’hôtel Montana et dans diverses Facultés de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) sur la question avec entre autres des interventions et discussions permettant, comme l’indique le professeur Watson Denis dans l’avant-propos de l’ouvrage, « d’étudier les relations haïtiano-dominicaines à la lumière de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, du droit, de l’économie et des relations internationales contemporaines » et « d’expliquer l’arrêt TC : 0168-13 de la Cour constitutionnelle de la République dominicaine et ses conséquences juridiques, politiques et économiques ». Les intervenants sont connus dans le milieu universitaire haïtien et dominicain et se passent de présentation en ce qui a trait à leur implication dans les actions pour l’amélioration des relations entre les deux pays et les deux peuples. Nous retrouvons l’Ambassadeur Guy Alexandre malheureusement décédé en février 2015, Lisane André, Jean Robert Argant, Jean Baptiste Azolin, Watson Denis, Monferrier Dorval, Sauveur Pierre Etienne, Colette Lespinasse, R.P. Antoine Lissaint, César Pérez, Jean Marie Théodat et Bridget Wooding.
L’ouvrage comporte quatre parties et s’ouvre avec un vibrant hommage à l’Ambassadeur Guy Alexandre. Il est à noter que M. Guy Alexandre, dans la pure tradition du Dr. Jean Price Mars, avait impulsé un tournant qualitatif certain dans la représentation d’Haïti en République Dominicaine, tournant qui manque de continuité pour des raisons diverses. D’abord, nous avons les aspects protocolaires du symposium avec les discours de M. Watson Denis, Coordonnateur du Centre Challenges, de M. Jean Vernet Henry, Recteur de l’Université d’Etat d’Haïti, de M. Fritz Deshommes, Vice Recteur à la Recherche, de M. Jean Poincy, Vice-Recteur aux Affaires Académiques et de M. Jean Marie Théodat du Comité Mémoire 1937. La deuxième partie s’intitule Regards croisés sur l’histoire, l’économie, la politique et les relations dominicaines. Elle regroupe les travaux de Guy Alexandre, de Colette Lespinasse, de Jean Marie Théodat, de César Pérez et de Bridget Wooding, soit cinq chapitres.
Dans le premier chapitre, l’Ambassadeur Guy Alexandre expose, dans un texte posthume communiqué par son épouse Mme Evelyne Margron-Alexandre, un état des lieux des relations haïtiano-dominicaines en insistant sur « des facteurs constitutifs de cette dynamique et de ce processus » comme le commerce, le transport, la circulation de l’information, la présence d’une forte communauté d’étudiants haïtiens en République dominicaine, et surtout, ce que l’auteur appelle un « déploiement de pratiques touristiques d’Haïtiens des classes moyennes en pays voisin » et l’installation en République dominicaine d’entrepreneurs haïtiens. Ce qui représente, selon M. Alexandre, une nouvelle forme de migration dans un processus de délocalisation des entreprises haïtiennes. L’auteur note, dans la conjoncture 2000, en République dominicaine, l’existence « d’un anti-haitianisme militant » que les responsables des deux pays essaient de mettre sous le boisseau afin de sauvegarder des relations dites « harmonieuses ». Enfin l’Ambassadeur Alexandre insiste sur l’articulation d’une logique contradictoire d’évolution des rapports entre les deux pays où l’on retrouve, d’une part des « aspects objectifs » axés sur des besoins socio-économiques communs et, d’autre part une « logique subjective » se basant elle-même sur des préjugés et un anti-haitianisme violent d’un secteur minoritaire et puissant de la société dominicaine. Face à cette « forme de conscience dévoyée » caractéristique des sociétés post-esclavagistes de la Caraïbe, l’ambassadeur Guy Alexandre parle de la nécessité de la mise en place « d’un front de lutte spécifique aux démocrates des deux pays ».
La militante Colette Lespinasse, pour sa part, a effectué un travail sur l’histoire de la migration haïtienne vers la République dominicaine. Elle étudie l’évolution de la population de l’Ile depuis les périodes pré et post-colombiennes, la période coloniale et celle d’après l’Indépendance haïtienne. Elle insiste sur des points forts comme le fait migratoire pendant l’occupation américaine, le massacre de 1937, l’embauchage et le trafic des travailleurs haïtiens et les attitudes négatives envers les migrants haïtiens en République dominicaine. Tout en reconnaissant le fait que les deux pays sont liés par des liens historiques et géographiques, Mme Lespinasse plaide pour une révision des relations haïtiano-dominicaines dans un esprit de fraternité et de respect mutuel.
La réalité frontalière entre les deux pays est étudiée par le professeur Jean Marie Théodat, géographe. En se demandant si la frontière entre Haïti et la République dominicaine participe des lieux ou se lisent avec le plus de netteté ce qui distingue et ce qui rapproche le plus les deux nations insulaires. Jean Marie Théodat explore les relations commerciales transfrontalières en insistant sur le poids de la « locomotive dominicaine », en termes d’indicateurs économiques et insiste sur la dynamique centripète de ces échanges à travers des axes géographies des deux pays vers la frontière. L’auteur étudie la question migratoire en brossant un tableau poignant des conditions de travail des travailleurs haïtiens dans les « bateys, véritables ilots d’Haïtiens dans les campagnes dominicaines ». Les conditions d’établissement des zones industrielles sur la frontière sont étudiées ainsi que des accords commerciaux. Ce qui est à la base d’une nouvelle réalité spécifique amenant la frontière à fonctionner comme « une ile dans une ile ».
Le sociologue César Pérez fournit au lecteur, dans un texte en espagnol, des éléments pertinents de connaissance et de compréhension de la vie politique dominicaine en expliquant les bases du rapprochement entre deux ténors politiques comme le PLD (Partido de Liberación Dominicana) et le PRSC (Partido Reformista Social Cristiano) , tandis que Bridget Wooding, coordinatrice de l’Observatoire sur la Migration et le Développement Social de la Caraïbe (OBMICA), présente une étude sérieuse intitulée « Discrimination et anti-haitianisme : le cas des immigrés haïtiens et de leurs descendants nés en République dominicaine ». Il s’agit d’un travail bien documenté couvrant des aspects historiques, économiques et politiques de la question. Ce, avec une base de références bibliographiques permettant au lecteur d’approfondir ses connaissances en la matière.
En troisième partie de l’ouvrage, l’arrêt de la Cour constitutionnelle dominicaine TC-0168-13 est étudiée et disséquée dans son contenu, ses composantes et ses implications sociales, économiques et juridiques. Le professeur Sauveur Pierre Etienne analyse les implications de cet arrêt à la lumière des apports de la sociologie historique. Ainsi, il expose les bases de la construction de la « dominicanité », les fondements historiques du racisme anti-haïtien et insiste sur la responsabilité historique des élites haïtiennes, particulièrement « leur incapacité de penser l’Etat, de penser la nation et le développement économique et social ». Le militant Jean Robert Argant du Collectif 4 Décembre fournit des données sur les relations commerciales entre les deux pays et les stratégies mises en œuvre par les hommes d’affaires dominicaines pour arriver à conquérir le marché haïtien. Il propose un ensemble de pistes de réflexion pour l’avenir des relations commerciales entre les deux pays. Jean Baptiste Azolin, alors coordonnateur du GARR, examine les conséquences de l’arrêt TC- 168-13 en termes de perte de nationalité pour les Dominicains d’ascendance haïtienne. Le Révérend Père Antoine Lissaint du Service des Jésuites pour les Migrants (SJM), dans une communication en créole, s’interroge sur maintes stipulations de l’arrêt par rapport à la dignité de la personne humaine.
Le professeur Watson Denis, dans sa communication, se questionne sur l’essence de l’arrêt TC-0168-13 de la Cour Constitutionnelle dominicaine. Est-ce un simple dispositif juridique ou une décision politique ? L’auteur, historien, spécialiste des relations internationales, explore l’histoire, les circonstances de l’adoption de l’arrêt ainsi que les termes de ce texte juridique. Il analyse les exposés de motifs et arguments de deux votes dissidents des deux membres de la Cour Constitutionnelle, particulièrement les arguments de la Juge Bonilla Hernández. Selon l’auteur, « les deux votes dissidents des deux juges minoritaires ont pratiquement « déshabillé » ou dépouillé l’arrêt de la Cour constitutionnelle de la République dominicaine de sa redingote juridique ». Et M. Denis de conclure qu’il s’agit d’une décision politique illégale, anticonstitutionnelle, violant le droit international et se basant sur un anti-haitianisme de mauvais aloi. Et là encore, de précieuses références bibliographiques sont proposées au chercheur pour l’approfondissement de la question.
Enfin, le professeur Monferrier Dorval met à nu les irrégularités de l’arrêt TC-168-13. Il fait l’historique de la question avec l’action de la dame Juliana Deguis Pierre, présente la décision du Tribunal et insiste, textes de loi à l’appui, sur « les dimensions des violations » de la règle de droit par le tribunal constitutionnel. Le professeur Dorval expose alors, avec des références précises, les violations tant au niveau du droit dominicain qu’à celui des normes de portée internationale et régionale et présente les éléments de saisine possible à la portée de l’Etat haïtien sur le plan de la juridiction internationale. Cependant, l’auteur, en terminant son étude, insiste sur le fait que, par-delà de ce recours juridictionnel international possible, nous devrions « prendre la décision de construire un nouvel Etat afin de restaurer l’image d’Haïti et de faire respecter les Haïtiennes et Haïtiens et toutes autres personnes d’ascendance haïtienne en République dominicaine et dans le monde ». Et l’ouvrage se termine avec des annexes de haute portée documentaire.
On comprend bien que les différentes interventions des panélistes au symposium du centre Challenges, publiées plus de cinq ans après sous la forme de cet ouvrage sont d’actualité et le débat initié est loin d’être clos. Pour notre part, nous terminons ce rapport de lecture en recommandant le livre aux étudiants, aux chercheurs, aux universitaires, aux professionnels de la diplomatie, au public en général ainsi qu’aux intellectuels haïtiens soucieux de mieux connaitre ce pays avec qui nous sommes liés par les liens indissolubles de l’histoire et de la géographie. Le Dr Jean Price Mars, le professeur Leslie F. Manigat, dans leurs nombreuses publications ont toujours insisté sur la nécessité pour les Haïtiens de mieux connaitre cette partie de l’Ile. L’Ambassadeur Guy Alexandre, de son vivant, avait toujours plaidé pour le la mise en place et le fonctionnement adéquat d’études spécialisées sur les relations haïtiano-dominicaines au sein de l’Université en Haïti. Il y a eu certes un début en ce sens. Il faut reprendre l’initiative et la conduire de façon systématique pour la formation de cadres compétents en la matière. C’est notre vœu le plus entier.