Du nouveau sur  les relations-haitiano-dominicaines

Publié le 2020-07-31 | Le Nouvelliste

Les Editions de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) viennent de publier, sous la direction du professeur Watson Denis,  un ouvrage de référence consacré à un aspect non moins déterminant  des relations  haïtiano-dominicaines.  Le livre s’intitule  « La négation du droit  à la nationalité en République dominicaine : la situation d’apatridie des Dominicaines et Dominicaines d’ascendance haïtienne ».  Il s’agit en effet d’une démarche visant la restitution,  sous une forme ordonnée et intégrée, des différentes interventions d’auteurs et spécialistes de la question haïtiano-dominicaine au cours d’un  symposium  organisé par le Centre Challenges autour des composantes et implications de l’Arrêt TC-0168-13 du 23 septembre 2013 de la Cour Constitutionnelle  dominicaine. Un  sujet  difficile, passionné qui a fait l’objet de  nombreuses interventions des deux côtés de l’Ile et constituant, à bien des égards, une évolution  majeure dans les relations entre les deux pays. Cependant, dans le déferlement des passions concomitantes à la publication de cet arrêt, il faut reconnaitre que la sérénité n’était pas toujours au rendez-vous. D’où la démarche d’identifier des spécialistes, des acteurs de premier plan  en vue de fournir au public une information correcte, pertinente et intégrée sur la question. C’est ainsi qu’avait pu se tenir,  sous les auspices du Centre Challenges et de l’Université d’Etat d’Haïti,  un symposium les 19, 20, 21 mars 2014 à l’hôtel  Montana  et dans diverses Facultés de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH)  sur la question avec  entre autres des  interventions et discussions permettant, comme l’indique le professeur Watson Denis  dans l’avant-propos de l’ouvrage, « d’étudier les relations haïtiano-dominicaines à la lumière de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, du droit, de l’économie et des relations internationales contemporaines » et « d’expliquer l’arrêt TC : 0168-13 de la Cour constitutionnelle  de la République dominicaine  et ses  conséquences juridiques, politiques et économiques ».  Les  intervenants sont connus dans le milieu  universitaire haïtien et  dominicain et se passent de présentation en ce qui a trait à  leur implication dans les actions  pour l’amélioration des relations entre les deux pays et les deux peuples. Nous retrouvons l’Ambassadeur Guy Alexandre malheureusement décédé en février 2015,  Lisane André, Jean Robert Argant, Jean Baptiste Azolin, Watson Denis, Monferrier Dorval, Sauveur Pierre Etienne, Colette Lespinasse, R.P. Antoine Lissaint, César Pérez, Jean Marie Théodat et Bridget Wooding.

L’ouvrage  comporte quatre parties et s’ouvre avec un vibrant hommage à l’Ambassadeur Guy Alexandre. Il est à noter que M.  Guy Alexandre, dans la pure  tradition du Dr. Jean Price Mars, avait impulsé un tournant qualitatif certain dans la représentation d’Haïti en République Dominicaine,  tournant qui  manque de continuité  pour des raisons diverses.  D’abord,  nous avons les aspects protocolaires du symposium avec les  discours de M. Watson Denis, Coordonnateur  du Centre Challenges, de  M. Jean Vernet Henry, Recteur de l’Université  d’Etat d’Haïti, de M. Fritz Deshommes, Vice Recteur à la Recherche, de M. Jean Poincy, Vice-Recteur aux Affaires Académiques et de M. Jean Marie Théodat du Comité Mémoire 1937. La deuxième partie s’intitule Regards croisés  sur l’histoire, l’économie, la politique et les relations dominicaines. Elle regroupe  les travaux de Guy Alexandre, de Colette Lespinasse, de Jean Marie Théodat, de César Pérez et de Bridget Wooding, soit  cinq  chapitres.

Dans le premier chapitre, l’Ambassadeur Guy Alexandre expose, dans un texte posthume communiqué par son épouse Mme  Evelyne Margron-Alexandre, un état des lieux des relations haïtiano-dominicaines en insistant  sur « des facteurs constitutifs de cette dynamique et de ce processus » comme le commerce, le transport, la circulation de l’information, la présence d’une forte communauté d’étudiants  haïtiens en République dominicaine, et surtout,  ce que l’auteur appelle un « déploiement de pratiques touristiques d’Haïtiens des classes moyennes en pays voisin » et  l’installation en République dominicaine d’entrepreneurs haïtiens. Ce qui représente, selon M. Alexandre,  une nouvelle forme de migration dans  un processus de délocalisation des entreprises haïtiennes. L’auteur note, dans la conjoncture 2000, en République dominicaine, l’existence « d’un anti-haitianisme militant »  que les responsables des deux pays essaient de mettre sous le boisseau afin de sauvegarder des relations dites « harmonieuses ».  Enfin l’Ambassadeur Alexandre  insiste  sur l’articulation  d’une logique  contradictoire d’évolution des rapports entre les deux pays  où  l’on retrouve, d’une part  des « aspects objectifs »  axés sur des besoins socio-économiques communs et, d’autre part  une « logique subjective » se basant elle-même sur des préjugés et  un anti-haitianisme violent d’un secteur  minoritaire et puissant  de la société dominicaine. Face à cette  « forme de conscience dévoyée » caractéristique des  sociétés post-esclavagistes de la Caraïbe,  l’ambassadeur Guy Alexandre parle de la nécessité de la mise en place « d’un front de lutte spécifique aux démocrates des deux pays ».

La militante Colette Lespinasse, pour sa part, a effectué un travail sur l’histoire de la migration haïtienne vers la République dominicaine. Elle étudie l’évolution de la population  de l’Ile  depuis les périodes pré et post-colombiennes, la période coloniale et celle d’après l’Indépendance haïtienne. Elle insiste sur des points forts comme le fait migratoire pendant l’occupation américaine,  le massacre de 1937, l’embauchage et le trafic des travailleurs  haïtiens et les attitudes négatives envers les migrants haïtiens en République dominicaine. Tout en reconnaissant le fait que les deux pays sont liés par des  liens historiques et géographiques,  Mme  Lespinasse plaide pour une révision des relations haïtiano-dominicaines dans un esprit de fraternité et de respect mutuel.

La réalité frontalière entre les deux pays est étudiée par le professeur Jean Marie Théodat, géographe. En se demandant si  la frontière entre Haïti et la République dominicaine participe des lieux ou se lisent avec le plus de netteté ce qui distingue et ce qui rapproche le plus les deux nations insulaires. Jean Marie Théodat explore les relations commerciales transfrontalières en insistant sur le poids de la « locomotive dominicaine », en termes d’indicateurs  économiques  et insiste sur la dynamique centripète de ces échanges à travers des axes géographies des  deux pays vers la frontière. L’auteur étudie la question migratoire  en  brossant un tableau poignant des conditions de travail des  travailleurs haïtiens  dans  les   « bateys, véritables ilots d’Haïtiens dans les campagnes dominicaines ». Les  conditions  d’établissement  des zones industrielles sur la frontière sont étudiées  ainsi que des accords commerciaux. Ce qui  est à la base d’une nouvelle réalité spécifique amenant la frontière à fonctionner comme « une ile dans une ile ».

Le sociologue César Pérez  fournit au lecteur, dans un texte en espagnol, des éléments pertinents de  connaissance et de compréhension de  la vie politique dominicaine en expliquant  les bases du rapprochement entre deux ténors politiques comme le  PLD (Partido de Liberación Dominicana) et le PRSC (Partido Reformista  Social Cristiano) , tandis que Bridget Wooding, coordinatrice de l’Observatoire sur la Migration  et le Développement Social de la Caraïbe (OBMICA), présente  une étude sérieuse intitulée « Discrimination et anti-haitianisme : le cas des immigrés haïtiens et de leurs descendants nés en République dominicaine ». Il s’agit d’un travail bien documenté couvrant des aspects historiques, économiques et politiques  de  la question.  Ce, avec une base de références bibliographiques  permettant  au lecteur d’approfondir ses connaissances en la matière.

En troisième partie de l’ouvrage, l’arrêt de la Cour constitutionnelle dominicaine TC-0168-13  est  étudiée et disséquée dans  son contenu, ses composantes et ses implications sociales, économiques et  juridiques. Le professeur Sauveur Pierre Etienne  analyse  les implications de cet arrêt à la lumière des apports de la sociologie historique. Ainsi, il  expose les bases de la construction de la « dominicanité »,  les  fondements historiques du racisme anti-haïtien et insiste  sur  la responsabilité historique des élites haïtiennes, particulièrement « leur incapacité   de  penser l’Etat, de penser la nation et le développement économique et social ».   Le militant  Jean Robert Argant du Collectif 4 Décembre fournit des  données sur les relations commerciales entre les deux pays et les stratégies mises en œuvre  par les hommes d’affaires dominicaines pour  arriver  à conquérir le marché haïtien. Il propose un ensemble de pistes de réflexion  pour l’avenir des relations commerciales entre les deux pays. Jean Baptiste Azolin, alors coordonnateur du GARR,  examine les  conséquences  de l’arrêt TC- 168-13 en termes de  perte de nationalité  pour les Dominicains d’ascendance haïtienne. Le Révérend Père Antoine Lissaint du Service des Jésuites pour les Migrants (SJM), dans une communication en créole,  s’interroge sur maintes  stipulations  de l’arrêt par rapport à la dignité de la personne humaine.

Le professeur Watson Denis, dans sa communication, se questionne   sur l’essence de l’arrêt TC-0168-13 de la Cour Constitutionnelle dominicaine. Est-ce un simple  dispositif juridique  ou une décision politique ? L’auteur, historien, spécialiste des relations internationales, explore l’histoire,  les circonstances de  l’adoption de l’arrêt ainsi  que  les termes  de ce texte juridique. Il analyse  les exposés  de  motifs et arguments de deux votes dissidents des deux membres de la Cour Constitutionnelle, particulièrement les arguments de la Juge  Bonilla Hernández. Selon  l’auteur, « les  deux votes  dissidents des deux juges minoritaires ont pratiquement « déshabillé » ou dépouillé  l’arrêt de la Cour constitutionnelle  de la République dominicaine de  sa redingote juridique ». Et  M. Denis de conclure qu’il s’agit d’une décision politique illégale,  anticonstitutionnelle, violant le droit international  et  se basant sur un anti-haitianisme de mauvais aloi. Et là  encore, de  précieuses  références bibliographiques sont proposées au chercheur  pour l’approfondissement de la question.   

Enfin, le professeur Monferrier Dorval  met à nu les irrégularités de l’arrêt TC-168-13. Il fait  l’historique de la question  avec l’action de la dame Juliana Deguis Pierre, présente la décision du Tribunal et insiste, textes de loi à l’appui, sur « les dimensions des violations »  de la règle de droit par le tribunal constitutionnel. Le professeur Dorval expose alors,  avec des références précises,  les violations tant au niveau du droit dominicain  qu’à celui des normes de portée internationale et régionale et présente les éléments de saisine possible  à  la portée  de l’Etat haïtien sur le plan de la juridiction internationale. Cependant, l’auteur,  en terminant son étude, insiste sur le fait que, par-delà de ce recours juridictionnel international possible, nous devrions « prendre la décision de construire un nouvel Etat afin de restaurer l’image d’Haïti  et de faire respecter les Haïtiennes et Haïtiens  et toutes autres personnes d’ascendance  haïtienne en République  dominicaine et dans le monde ». Et  l’ouvrage se termine avec des annexes de haute portée documentaire.

On comprend bien que les différentes interventions des panélistes au symposium du centre Challenges,  publiées  plus de cinq ans après sous la forme de cet ouvrage  sont d’actualité et le débat initié  est loin d’être clos.  Pour notre part, nous terminons ce rapport de lecture en  recommandant  le livre  aux étudiants, aux chercheurs, aux universitaires, aux professionnels de la diplomatie,  au public en général ainsi qu’aux intellectuels haïtiens soucieux de  mieux connaitre ce pays avec qui nous sommes liés par les liens indissolubles de l’histoire et de la géographie. Le Dr Jean Price Mars, le professeur Leslie  F. Manigat,  dans leurs  nombreuses publications ont toujours insisté  sur la nécessité pour les Haïtiens de mieux connaitre cette partie de l’Ile. L’Ambassadeur Guy Alexandre, de son vivant, avait  toujours plaidé pour le la mise en place et le fonctionnement adéquat d’études spécialisées  sur les relations haïtiano-dominicaines au sein de l’Université en Haïti. Il y a eu certes un début en ce sens.  Il faut  reprendre l’initiative et la conduire de façon systématique pour la formation de cadres compétents en la matière.  C’est  notre vœu le plus entier.

 Jérôme  Paul  Eddy Lacoste babuzi2001@yahoo.fr Auteur

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