Gérald Chéry : réflexion sur la problématique monétaire actuelle en Haïti

Face à une conjoncture de crises multiples caractérisée surtout par une inflation galopante et une dépréciation affolante de la monnaie locale (la gourde) par rapport au dollar, des voix s’élèvent pour protester et demander des éclaircissements sur cette situation, surtout à un moment où l’économie mondiale est en berne. Le docteur en sciences économiques et professeur Frédéric Gérald Chéry, invité à se prononcer sur le sujet lors d’une rencontre à Café Philo et à Anba Zanmann, en a profité pour faire part à la jeune assistance de sa propre réflexion sur la question. Selon l'économiste, cette descente aux enfers de la gourde n’est que la résultante de la déconnexion de la gourde de la base productive du pays.

Publié le 2020-07-30 | Le Nouvelliste

« Le dollar prend de la valeur à sa guise sur la gourde, pourquoi ? Qui en perd, qui en gagne ? » C’est autour de ce thème que les responsables de Café Philo “Anba Zanmann” ont convié le professeur Chéry à intervenir le 19 juillet 2020. Dans le cadre de cette invitation, l’économiste-professeur Frédéric Gérald Chéry a fait un survol sur les 40 dernières années pour expliquer que le problème monétaire que connaît Haïti actuellement a ses racines dans les années 80. Il reconnaît cependant que c’est au cours de ces dernières années que les effets de cette crise sont plus ressentis.

Pour l’auteur de l’ouvrage intitulé « Le financement de la décentralisation et du développement local en Haïti », publié en 2009, le nœud du problème est que la gourde s’est déconnectée de la base de production du pays et les autorités locales ont échoué à les reconnecter.

Dans sa présentation, M. Chéry a montré pourquoi la gourde est déconnectée, pourquoi l’État ne peut pas reconnecter la gourde à la production, ce que cette situation cause au pays en termes de valeur.

En affirmant que la gourde s’est déconnectée de la base productive, l’auteur a fait principalement référence au café qui était l’une des productions essentielles d’Haïti pour l’exportation. En se remémorant les beaux jours du café d’Haïti, le Dr Chéry explique que ce produit faisait rentrer beaucoup de devises dans le pays. Dans cette quantité de devises qui rentrent, une partie allait à l’État et l’autre partie allait aux entrepreneurs et aux producteurs.

«L’État utilisait alors une partie de ces devises pour le service de la dette et une autre partie était investie dans l’embellissement de la capitale haïtienne. Certains éléments, ouvrages, infrastructures qui ont contribué à rendre Port-au-Prince agréable à visiter résultaient de l’apport économique très important du café. À cette époque la gourde était connectée à la base productive», a indiqué M. Chéry, qui a fait remarquer que « la base productive que nous avons actuellement dans le pays reste celle que nous avons depuis 1804.»

Aucun investissement d’envergure n’a été fait dans le pays dans la perspective d’un changement de cette base. Selon Gérald Chéry, quasiment tous les investissements faits par l'État haïtien (construction de ponts, de marchés publics, d'hôpitaux, de voies publiques, etc.) depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui ont surtout visé à embellir le pays mais non à changer la base productive qui est toujours constituée de café, de produits vivriers...

« Les autorités haïtiennes et les élites dirigeantes s’attendent toujours que des investissements étrangers viennent changer l’économie du pays. Ces dernières n’ont jamais développé la capacité de développer par elles-mêmes la base productive. C'est ce qui fait qu’en matière de production, Haïti n’a jamais innové de façon à changer la manière dont nous produisons, à créer de nouvelles filières de production et à renforcer notre base productive. »

La production et la circulation de la monnaie

Intervenant au sujet de la monnaie, l'auteur de « Discours et décisions » soutient que la production permet la circulation de la monnaie. Même quand la production n’est pas ce qu’elle devrait être, il y a quand même de la monnaie dans l’économie. Mais comment circule cette monnaie ?, se demande M. Chéry.

D’après le constat de l'économiste, même si les Haïtiens n’investissaient pas dans l’économie, des profits se feraient ; il y a des dépôts qui s'effectuent au niveau des banques commerciales ; il y a de l’épargne contractuelle (ONA), sans compter les profits générés dans les entreprises. Ces sommes ne sont pas réinvesties dans l’économie et constituent une masse infructueuse accumulée quelque part.  L'État haïtien  n’a jamais pris la résolution d’investir à bon escient ces montants dans des projets d’investissement à  long terme.

Dès lors, ces sommes non utilisées forment une masse dans le système bancaire. Face à cette situation, pour que ces masses de gourdes ne perdent pas à la longue leur valeur, les détenteurs doivent les convertir en dollars.

L’intervenant a résumé ainsi la situation: « Les Haïtiens attendent l’aide externe pour favoriser l’investissement dans le pays pendant que l’argent disponible dans le système n'est pas investi dans les projets de développement à long terme, ce qui fait que progressivement la gourde se détache du système productif. Voilà le problème qui se pose dans l’économie haïtienne. Ce faisant, la gourde déconnectée ne sert désormais qu’à acheter des produits étrangers ou à être échangée contre le dollar. »

Comment reconnecter la gourde à la base productive?

Selon le professeur d'économie politique à la Faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti, la réalité de la production économique telle qu’elle se présente actuellement comprend quatre types d’entreprise.

Premier type: les entreprises d'infrastructures de production. Ces entreprises créent des infrastructures: routes, marchés publics, parcs industriels, ports... Des investissements qui permettent à d’autres entreprises de venir investir sur le marché.

Deuxième type: entreprises technologiques. Dans certains pays, lorsque quelqu’un veut monter une entreprise, il s’adresse à des experts qui se connaissent dans le domaine. Ces experts sont en mesure de lui indiquer les procédés et dispositions à prendre pour la créer. Ainsi, pour quelqu’un qui veut produire de l’igname, il va se rendre dans une entreprise spécialisée dans la culture de ce produit. Il y va de même pour quelqu’un qui voudrait monter une usine de chaussures ou de sacs à dos. Ces entreprises spécialisées rendent disponibles une réflexion et un savoir-faire destinés à tous ceux qui voudraient investir dans ces différents domaines. 

Troisième type: les entreprises de transformation. Ce sont ces entreprises qui travaillent sur une matière pour la transformer en une autre matière. Comme entreprise de transformation, on retrouve les entreprises de l'habillement, les parfumeries, l’industrie agro-alimentaire... Elles ont besoin à la fois d’infrastructures et de technologies adéquates pour s’installer. Une économie dépourvue d’infrastructures et de technologies a une infime chance de voir s’y installer des entreprises nouvelles.

Quatrième type : Les entreprises de distribution. Une fois le produit fini, il faut une entreprise spécialisée pour assurer la logistique, la distribution et la commercialisation de ce dernier.

« Il en résulte donc, selon Gérald Chéry, quand on achète un produit dans une économie, une partie du prix de ce produit va remplir les caisses de chacune de ces quatre types d’entreprises. Or, lorsque dans notre économie la gourde n’est pas connectée aux infrastructures, elle est ainsi détachée du produit. Quand la gourde n’est pas connectée aux réflexions économiques ou du moins lorsque les autorités ne financent pas les recherches pour faire avancer les savoir-faire dans le pays, c’est comme si on coupait les liens entre le produit et la monnaie. »

L’autre remarque importante soulevée par le professeur Chéry concerne le problème de gestion qui se pose au niveau de l’économie. En effet, affirme l’économiste, s’il y a un problème de connexion dans l’économie, c’est parce que au niveau des différentes sections de production (entreprises de production, entreprises technologiques, etc.), un problème de gestion se pose. En effet, la façon dont l’économie est gérée ne permet pas qu’on la connecte aux investissements qui s’y font.

À quel niveau se pose le problème de connexion pour Haïti ?

« Dans les entreprises infrastructurelles (systèmes d’irrigation, marchés publics, routes de chez nous), la gestion est mal faite. Les infrastructures sont de plus en plus de mauvaise qualité. Celui qui veut faire une entreprise de production en Haïti éprouve toutes les peines du monde à trouver de l’électricité, de l’eau quand on veut monter une entreprise agricole, entre autres. Il est aussi difficile de trouver une maison à affermer à un bon prix. Cela vient du fait que les autorités n’ont jamais veillé à ce que les infrastructures soient disponibles. Quand enfin elles sont disponibles, elles sont trop chères. Les dépenses additionnelles qu'est obligé d’opérer l’investisseur le rendent non compétitif par rapport aux investisseurs de l’extérieur. C’est le premier problème qui montre la déconnexion entre la monnaie et la base productive », selon M. Chéry.

Le deuxième problème lié à la déconnexion de la monnaie à la base productive concerne les entreprises technologiques, la façon dont l'université et l’État investissent dans la recherche. Selon l’intervenant, l’université a entre autres rôles de convertir la recherche et la connaissance scientifique en savoir-faire. En d’autres termes, les connaissances véhiculées à la faculté d’agronomie ou la faculté des sciences humaines, la production intellectuelle délivrée doit être convertie en savoir-faire pour permettre aux étudiants de l’appliquer à l’économie. Il en est de même pour des réflexions sur l’économie, les réflexions sur la sociologie et sur la protection sociale qui doivent être transformées en savoir-faire pour permettre aux étudiants de l’université de disposer d'un savoir-faire amélioré afin de mieux accéder au marché du travail.

Or, observe-t-il, les investissements qui se font généralement en Haïti ne prennent pas en compte le savoir-faire.

Quand l’infrastructure n’est pas disponible et le savoir-faire n’est pas amélioré se pose un problème, fait remarquer M. Chéry. Définissant le savoir-faire, l’intervenant indique que « c’est l’héritage, en termes de pratiques de fonctionnement ou de profession, légué par les parents que l’école et l’université ont la mission d’accaparer, d’améliorer et de perfectionner à l’aide de recherche pour les transmettre aux générations futures sous forme de savoir-faire amélioré. »

Cependant, constate le Dr Chéry, la transmission du savoir-faire des parents à l’enfant est mal assurée en Haïti.  L’enfant ne pouvant pas continuer, voire améliorer l’œuvre de ses parents, perd peu à peu contact avec les moyens de production au fur et à mesure qu’il franchit les étapes à l’école. Dès lors, il y a un problème qui se pose en ce qui a trait à l’amélioration et la passation des savoir-faire aux jeunes qui n’assurent généralement pas la continuité de leurs parents en matière de savoir-faire ou d’entreprise. À la fin, ces derniers se retrouvent sans repères, sans profession, donc sans travail. D’où l’aggravation du chômage au fil des jours dans le pays. Une seule alternative s’offre à eux : quitter le pays pour aller à la recherche des cieux plus cléments.

Autre problème, on entend souvent les autorités haïtiennes clamer qu’elles ont débloqué des crédits, qu’elles ont investi, etc. Malheureusement, ce sont des investissements qui se font vaille que vaille, car si c’est vrai qu’elles ont débloqué des crédits, elles n’établissent cependant pas le distinguo entre infrastructures disponibles et savoir-faire à améliorer. Elles se contentent d'accorder des crédits à l’aveuglette. Il en résulte que même quand les crédits sont réellement débloqués, il y a tellement de problèmes au niveau de la production qu’elle se révèle non rentable, déficitaire. Parfois ceux qui bénéficient du crédit transforment ce crédit en devises pour importer des produits étrangers.

Concernant la masse des épargnes en gourdes contenue dans le système bancaire, Gérald Chéry pense que les autorités concernées transforment ces épargnes en épargnes  longues. Selon lui, ces épargnes pourraient être investies dans la production de mangues sur une période de 5 ans ou du moins dans un système de production d’énergie électrique pour une durée de 20 à 25 ans.

 « Ce sont des façons de réorganiser les épargnes des ménages, ces épargnes contractuelles pour les transformer en des investissements à long terme, estime le Dr Chéry, ajoutant qu’il serait plus avantageux d’utiliser ces moyens monétaires qui sont à notre portée au lieu d’attendre indéfiniment l’aide externe ou les investissements étrangers qui se font de plus en plus rares. »

 Malheureusement, poursuit-il, cette masse trop longtemps gardée va finir par causer une rareté du dollar quand on se met massivement à l’utiliser dans l’économie. En effet, les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir après 2010 ont beaucoup dépensé de manière non efficiente, ce qui a beaucoup influé sur le taux de change.

« Cela est dû au fait que toutes les étapes que devraient suivre les investissements pour remembrer l’économie, après le déclin du café et celui des cultures vivrières et les denrées, pour créer d’autres types d’entrepreneurs au niveau local, créer d’autres relations, d’autres savoir-faire au niveau de l’économie même pour faciliter la production, n’ont pas suivi cette voie alors que les autorités concernées, la banque centrale ont généré davantage de crédits à des concernés. Ces crédits sont investis dans des secteurs qui n’ont pas créé de nouvelles richesses, qui n’ont pas créé des devises mais ont plutôt généré la crise de la gourde» .

Pourquoi ne peut-on pas résoudre un problème vieux de 40 ans ?

 À en croire l’économiste-professeur, ce problème se pose à deux niveaux.  Le premier niveau concerne celui des valeurs. À qui confie-t-on la gestion de l’économie ? Quel est le problème qui se pose au niveau des valeurs?

 Si l'on prend le cas du gouvernement haïtien, du secteur public, ces derniers ne prennent pas en compte les réflexions haïtiennes faites sur l’économie haïtienne. C’est eux qui, à la fois, financent et réalisent les projets qu’ils ont eux-mêmes élaborés, ce qui est contraire à la normale dans ce domaine, a fait remarquer l’économiste. Quand ils ont besoin de modèle, ils le puisent à l’étranger. Les dirigeants ne font pas confiance à leurs citoyens en matière de proposition d’idées, d’administration de la cité.

Le deuxième niveau concerne le savoir-faire. Pour permettre au pays d’avancer, il faut financer la recherche et convertir les résultats de ces recherches en savoir-faire pour les jeunes. D’où le problème des valeurs qui fait que les propositions du citoyen ne pèsent jamais lourd dans la balance des dirigeants qui, pour leur part, n’incitent pas les citoyens à entreprendre des recherches sur l’économie. En outre, les jeunes, de leur côté, ont tendance à croire que ce que leurs parents ont laissé comme héritage n’a aucune valeur par rapport à ce qu’ils voient à l’étranger.

« Or, ce qui fait la valeur d’un pays, c’est d’abord la valeur de la production du pays. Ainsi, quand on rejette la production du pays, on rejette la monnaie, l’économie du pays et tout le reste. » Fort de cela, M. Chéry estime qu’il devrait y avoir dans le pays un fonds alloué à la recherche scientifique. Les recherches doivent permettent d’améliorer le savoir-faire des anciens pour les mettre au profit des jeunes de façon à les rendre plus efficients que leurs parents.

 Comment reconnecter la production et la monnaie ?

Pour ce faire, explique l’intervenant, il faudrait commencer à intéresser le jeune Haïtien à la consommation de la production locale, l’intéresser à produire des réflexions sur tout ce qui concerne l’économie haïtienne et à créer des entreprises à partir de ce dont le pays dispose comme produits et services.

« Tout ce qu’Haïti possède comme produit peut être vendu à l’étranger. L’un des problèmes qui fait qu' Haïti ne peut pas vendre ses produits à l’extérieur, c’est parce que l’université haïtienne, le système d’enseignement en général, est déconnecté de l’économie. Ce système, non seulement, ne permet pas aux jeunes de prendre connaissance de ce dont dispose le pays en termes de potentiel, mais aussi ne permet pas à ces derniers de réfléchir sur les produits du pays pour convertir ses savoirs en savoir-faire et permettre à l’économie d’avancer », conclut Gérald Chéry.

Cyprien L. Gary

Auteur

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