Les conséquences de l'occupation américaine de 1915

Publié le 2020-07-28 | Le Nouvelliste

Ce 28 juillet 2020, à l’occasion de l’anniversaire de l’occupation américaine d’Haïti, tenant compte des circonstances difficiles que connait le pays actuellement, je crois opportun de revenir sur les conséquences de cette tranche spéciale de notre histoire.

D’entrée de jeu, disons que l’occupation américaine d’Haïti en 1915 est en soi un acte d’agression d’un pays indépendant par un autre. À ce titre, elle est condamnable au nom du respect du principe de la souveraineté et du droit à l’autodétermination des peuples. Elle avait été envisagée dans le cadre de l’expansion des intérêts américains en Amérique centrale et dans le bassin des Caraïbes ; elle avait pour objectif de déloger les Européens, en particulier les Allemands, qui contrôlaient une bonne partie de l’économie de la région.

D’un autre côté, l’occupation avait été réalisée par un pays qui, chez lui, pratiquait la ségrégation raciale. À cette époque, le corps des Marines des États-Unis n’acceptait pas de Noirs dans ses rangs. La majorité du personnel des troupes d’occupation venait du Sud des États-Unis, région où la ségrégation raciale était la plus forte. Dans ce contexte,  les préjugés de type racial ou culturel de la part de l’occupant occasionnaient toutes sortes d’abus dont la presse locale ne manquait pas de faire l’écho.

Ceci étant dit,  j’aimerais faire deux mises au point. Tout d’abord, ce serait irréaliste, compte tenu des circonstances historiques et des enjeux de l’époque, de croire que la rencontre des peuples haïtien et américain pouvait se faire sur le mode de la concorde et d’embrassements collectifs. Autrement dit, les abus et les bavures des forces d’occupation étaient inévitables. Ensuite, on risque de se fourvoyer si l’on s’amuse à faire l’exercice infantile de savoir si l’occupation était moralement justifiable  ou pas. La question n’est pas là ; le vrai débat est plutôt de savoir si, au départ des troupes d’occupation, le pays avait une orientation qui lui était favorable du  point de vue de ses besoins pour le progrès social et économique. C’est de là qu’il faut situer l’essence des leçons à tirer de l’occupation. Tout le reste est littérature.

Je ne suis pas naïf au point de croire que l'occupant avait un objectif philanthropique ou une mission civilisatrice au moment de débarquer en Haïti en 1915 ; cependant, il faut reconnaitre que, au-delà de toute considération d'ordre nationaliste, le pays avait véritablement profité de la période d'occupation.

Le rétablissement de l’ordre :

À travers l’écrasement du cacoïsme, l’occupation américaine avait pour premier effet de rétablir l’ordre en Haïti, inaugurant dans le pays une longue période stabilité indispensable au progrès. Evidemment, on peut toujours reprocher à l’occupant d’avoir commis des atrocités pour écraser la résistance armée ; cependant, il faut comprendre que la lutte de l’occupant contre les Cacos doit être placée dans un contexte de guerre où les choses ne sont pas nécessairement noires ou blanches.

Il faut aussi souligner que, à l’origine, le cacoïsme était un mouvement d’avant-garde, œuvrant à l’amélioration des conditions de vie des paysans. Mais, avec le temps, le mouvement avait été dévoyé. Dès le début XXe siècle, les Cacos étaient devenus une bande de mercenaires au service de politiciens traditionnels dont les actions contribuaient à faire perpétuer la guerre civile. Les Cacos perturbaient la vie dans les campagnes en pratiquant  l’embrigadement forcé des paysans mâles et en procédant à la saisie des récoltes des paysans. D’ailleurs, je pense que si le cacoïsme était un mouvement organisé avec un leadership éclairé, les Cacos ne se seraient jamais alliés au mouvement d’opposition contre le gouvernement populaire de Sylvain Salnave.

En fait, si les Américains n’avaient pas mis fin au mouvement caco, tout autre gouvernement responsable allait devoir le faire. Ce qui compliquait la situation, c’est que le mouvement caco de l’époque d’occupation était dirigé contre un pouvoir supporté par des troupes étrangères. Un contexte particulier qui imprime à ce mouvement un cachet nationaliste lui permettant de s’associer à une cause dont la noblesse est difficilement contestable. 

La remise en question des privilèges de l’élite traditionnelle :

Avant 1915, l’élite traditionnelle, composée pour la plupart de mulâtres, jouissait de tous les privilèges lui permettant de dominer les autres catégories sociales en ce qui concerne l’éducation, la richesse et le pouvoir politique. À partir de 1915, les privilèges de l’élite traditionnelle avaient été remis en question par l’élimination des pratiques de corruption et de trafic d’influence qui lui permettait de consolider ses positions quel que soit le type de gouvernement. Par ailleurs, à travers une politique d’éducation progressive, la restructuration et la modernisation de l’administration publique, les reformes dans les forces armées, un climat favorable à la création d’emplois et l’entrepreneuriat,  l’occupant avait permis la promotion d’une classe moyenne noire qui dorénavant avait la capacité de contrebalancer le pouvoir des élites traditionnelles. En fait, la commission Forbes, traitant des questions relatives aux rapports de classes en Haïti pendant l’occupation,  indique à juste titre que « L’élite voit dans l’élévation  d’une classe moyenne une menace à la continuation de son propre privilège de direction. »

L’établissement de la bonne gouvernance :

L’occupation américaine a permis d’instituer les principes de bonne gouvernance dans la gestion des affaires publiques en Haïti. Ceci est reconnu par de nombreux auteurs, même  parmi ceux-là qui sont connus comme des farouches critiques des forces d’occupation.

Par exemple, Selon Suzy Castor, pendant l’occupation, on procéda « à la reforme de l’administration publique par la création de nouvelles institutions, la rénovation de quelques autres et à la formation de cadres administratifs efficaces. » Plus loin, elle ajoute que le « Ministère de l’Economie et des Finances (organisme à caractère technico-administratif) commença à régulariser la vie financière du pays. On réforma le Service des Douanes et le Service des Contributions, ce qui rend plus efficace le fonctionnement des finances publiques, résolvant l’imbroglio administratif et financier qui avait caractérisé la vie d’Haïti durant l’époque précédant l’occupation. »

Toutes ces réformes administratives, monétaires et fiscales avaient pour effet de rationaliser les méthodes de gestion des services de l’État, d’augmenter les recettes publiques, de consolider la dette externe et d’éliminer la corruption. À ce sujet, Kern Delince rapporte : « une conséquence heureuse des nouvelles mesures de gestion financière est l’élimination, pour un temps, de la corruption comme méthode de gouvernement : l’ensemble des recettes publiques est réservée exclusivement au règlement des dépenses de l’État, sans possibilité de détournement au profit de la classe dirigeante.»

Les grands travaux d’infrastructure :

Les problèmes que confrontait l’administration américaine après l’éclatement de la première guerre mondiale, les priorités accordées localement au rétablissement de l’ordre, à la consolidation et au remboursement de la dette externe font que, au début de l’occupation, hormis la finition du Palais national, peu de travaux d’infrastructure de grande envergure avaient été réalisés. Cependant après la réforme de 1922, le pays était devenu un véritable chantier. Jamais dans l’histoire d’Haïti, l’État ne réalisa autant de travaux d’infrastructure en si peu de temps.

Selon Sauveur Pierre Etienne qui résume le rapport de l’exercice fiscal 1929-1930 de l’ingénieur américain en chef des Travaux publics, dans l’ensemble, l’occupant avait permis la construction de : « 16 casernes et 61 avant-postes pour la Garde d’Haïti ; 11 hôpitaux et 133 dispensaires ruraux ;7 douanes ; l’école d’agriculture et 69 fermes écoles rurales, 10 écoles industrielles ; 2 écoles nationales et 11 écoles religieuses ; l’hôtel de ville de Port-au-Prince et le palais de justice ; et 1,700 kilomètres de route ».  A cela, il faut ajouter la construction du Palais des Ministères et de la Faculté de médecine de Port-au-Prince.

L’occupant avait permis également d’améliorer considérablement le système d’adduction d'eau potable ; déjà en 1928, près de 10 villes du pays avaient un système complet d’alimentation en eau potable. Les communes qui ne pouvaient pas bénéficier d’un système d’adduction moderne recevaient l’eau par l’intermédiaire de puits équipés de pompes.

Dès 1915, l’assainissement des grandes villes du pays est apparu, aux yeux de l’occupant, comme une priorité. Dans ce contexte, on procéda au nettoyage des rues et à la collecte des immondices qui étaient placées dans des poubelles installées dans les coins de rue. Ces détritus étaient ensuite transportés hors des villes á l’aide de brouettes ou de tombereaux à mules ; par la suite des camions étaient utilisés dans le système de collecte et de transport des immondices. Déjà en 1924, Port-au-Prince disposaient de 10 camions à fatras.

En 1915, le système national d’irrigation qui datait de l’époque coloniale était en très mauvais état ; en raison du manque d’entretien, les canalisations entaient  bouchées et les barrages complètement endommagés par les inondations. En 1917, l’opération, la  maintenance du système d’irrigation ainsi que la construction de nouveaux ouvrages avaient été placées sous la responsabilité de la Direction générale des Travaux publics. Entre 1917 et 1919, 7 projets d’irrigation  avaient été exécutés permettant l’irrigation de 60 000 hectares de terre. Des études avaient été réalisées pour 15 projets additionnels devant permettre l’irrigation de 106 hectares de terre.

Dans le domaine de la navigation maritime, au moment de l’intervention, il n’existait en Haïti que quatre phares, trois à Port-au-Prince et une au Cap-Haïtien ; ce qui était largement insuffisant. En 1929, au total, il y avait en service dans le pays 15 phares dont l’allumage était assuré à l’acétylène en lieu et place du kérosène. Pour faciliter les activités d’importation et d’exportation, le wharf de Port-au-Prince, construit avant l’occupation, avait été renforcé par une structure en béton armé. Des réparations avaient été également effectuées dans les vieux ports de Port-de-Paix, des Gonaïves, de saint-Marc, de Petit-Goâve, du Cap-Haïtien et des Cayes. En 1925, un programme de construction de nouveaux wharfs avait démarré.  Les villes de Saint-Marc, de Jacmel,  de Jérémie et des Gonaïves avaient bénéficié de ces nouvelles constructions.

Avant l`occupation, il y avait à Port-au-Prince une petite compagnie privée de téléphone qui offrait des services locaux ; elle avait cessé ses opérations en 1911. Le service de télégraphe, propriété de l'État haïtien, opérait avec un réseau de 41 stations et environ 1 100 kilomètres de ligne en mauvais état. En 1922, un réseau moderne de télégraphie et de téléphonie avait été inauguré à Port-au-Prince, la première ville de l’Amérique latine à en disposer selon le professeur Sauveur P. Etienne. Le service avait été étendu aux villes du Cap-Haïtien, des Gonaïves, de Saint-Marc, de Petit-Goâve, de Jacmel et des Cayes. Le nouveau réseau avait permis une augmentation considérable des abonnés qui est passé de 104 en 1922 à 1,200 en 1929.

Il faut rappeler que, toujours selon le professeur Sauveur P. Etienne, tous ces travaux avaient été réalisés avec les ressources du Trésor public sans l’apport d’assistance étrangère.

Réforme des systèmes de santé et d’éducation

Selon le Dr. Ary Bordes, au moment du débarquement, « du point de vue hospitalier, les Américains trouvent un pays tout à fait démuni avec à Port-au-Prince, une seule institution publique, l’Hôpital militaire en vétusté et inefficient et deux petites institutions privées qui arrivent à peine à se donner un niveau technique acceptable. Les malades des villes de province n’ont point à leur disposition des facilités hospitalières.» En fait, en dehors de Port-au-Prince, il n’existait dans le pays, avant l’occupation, que des asiles pour pauvres, vieillards et infirmes.

Déjà en 1930, la politique sanitaire du gouvernement avait permis la construction de l’hôpital général de Port-au-Prince, de  dix hôpitaux de district auxquels s’ajoutent les deux hôpitaux de la Garde d'Haïti et l’Asile des aliénés de Beudet.  Autour de ces hôpitaux, il y avait également  133 dispensaires et 147 postes de cliniques rurales.

L’occupant a également facilité les activités de prévention de maladie par la promotion de mesures d’hygiène publique. L’État avait lancé les programmes de lutte contre certaines maladies endémiques comme la tuberculose, la malaria, la syphilis et les parasitoses intestinales. La campagne d’éradication du pian avait été lancée depuis l’époque de l’occupation.

Dans le domaine de l’éducation, l’occupant avait procédé à la réforme de la formation classique en privilégiant la formation des maîtres et la création de nouveaux établissements scolaires, particulièrement dans les villes de province. L’enseignement universitaire avait été  amélioré par les réformes des écoles de médecine, d’agronomie, de droit ainsi que l’école de formation des infirmières et l’école normale. Mais, l’accent avait été  mis surtout sur la formation technique par l’intermédiaire de 68 écoles techniques et de ferme-écoles sous la supervision du Service Technique d’Agriculture (STA). Ce choix n’avait pas été accepté par l’élite et un large secteur des classes moyennes qui développaient un certain dégoût pour les activités manuelles.

Ce bref rappel historique a le mérite de démontrer que l’occupant, peut-être sans délibérément le souhaiter, avait favorisé une véritable entreprise de reconstruction nationale à tous les niveaux. À ce sujet, le professeur Sauveur P. Etienne nous rappelle : « Les Américains posent véritablement les jalons de la modernisation politique, économique et sociale d’Haïti entre 1915 et 1934. Il appartient aux élites politiques locales d’assurer la relève au départ de l’occupant. » Ce qui n’a pas été fait ; et c’est peut-être l’occasion, dans le contexte actuel, de relancer les débats sur les relations de nos élites avec les Américains  et la communauté internationale en général et surtout de reconsidérer les responsabilités des dirigeants locaux dans la crise que nous vivons aujourd’hui.

Jeannot FRANCOIS

drjfrancois42@gmail.com

Référence :

Castor, Suzy.

L’Occupation Américaine d’Haïti- Imprimerie H. Deschamps, 1988.

Dr Bordes, Ary.

Haïti: Médecine et Santé Publique Tome II-Imprimerie H Deschamps, 1992.

Delince, Kern.

Les Forces Politiques en Haïti-Karthala-Pegasus Book, 1993.

Etienne, Sauveur Pierre

Haïti, La République Dominicaine et Cuba- L’Harmattan, 2018.

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