Je ne le laisserai pas éteindre mon soleil

Publié le 2020-08-10 | Le Nouvelliste

Transformer le silence en paroles et en actions est un acte de révélation de soi et cet acte semble toujours plein de dangers. Audré Lorde

Chaque jour, nous assistons aux violences subies par les femmes. Qu'elles soient sexuelles, physiques, psychologiques et verbales, une femme sur trois dans le monde est victime de violences sexistes au cours de sa vie. Dans la plupart des cas, elles restent impunies ou sont passés sous silence, car beaucoup d’entre elles craignent la stigmatisation ou la discrimination associées à ces crimes. Et quand elles osent en parler, elles ne sont pas entendues. À croire que quand il s’agit de la condition des femmes le monde fait la sourde oreille, s’en moque, s'en démarque royalement.

Ce qui suit est le récit des abus subis par une fille dont l'optimisme continue de briller vers l'avenir comme le soleil.

La vérité est qu’il m’a violé. De sang-froid. Il n’était ni saoul, ni trop amoureux de moi. Il était lui, cette figure qui annonce une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l’égoïsme d’un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l’avarice. Il était comme à son habitude : un homme plein de bonheur. 

J’ai attendu longtemps pour en parler. C’était difficile. J’aidais à peine ma petite sœur à se remettre d’un viol que j’en subissais un moi-même. 

Avec ma sœur, il faisait nuit et ils étaient plusieurs. Je la culpabilisais en lui disant que la nuit appartenait aux hommes. Qu’elle aurait dû rentrer plus tôt. Que c’est la faute à ce cours de comptabilité qui finit trop tard. Que c’est la faute au bon Dieu qui l’a créée femme dans un monde d’hommes. Je cherchais toutes sortes d’excuses afin de répondre à cette question que je me posais : pourquoi ils lui ont fait ça ? Comme quoi légitimer leur crime pouvait l’aider à se reconstruire. Enfin de compte, non. Nul n’a le droit de pénétrer mon intimité sans mon accord. Toute infraction à mon corps est une violation grave de mes droits.

Des mois se sont écoulés depuis ce cauchemar. Je me résignais à aller de l’avant. Il le fallait. Je n’avais pas d’autre choix. J’étais encore plus déterminée à continuer mon chemin. Je devais donner l’exemple à ma petite sœur. J’ouvrais mon cœur petit à petit. À cette époque, je fréquentais un jeune homme, un jeune écrivain fraîchement débarqué de l’étranger titulaire d'un prix littéraire. Ce n’était certes pas le grand amour, mais je le croyais dans son ouverture d’esprit. Je suis sortie avec lui. 

Nous sommes allés à une résidence privée nous baigner à la piscine. Il y avait aussi d’autres personnes qui s'y baignaient. Parmis elles, une jeune fille avec qui, j’ai échangé mes sandales. Dans la foulée, cet homme qui n'était pas mon conpagnon s’est accaparé de moi et m’a violée. Je vous assure, je ne me suis pas faite violer, comme on prend un malsain plaisir à culpabiliser les femmes violées. Il m’a violée.

Victor Hugo aurait dit « le hibou n’entre pas dans le nid de l’alouette». Il était physiquement plus fort que moi. Il me menaçait. Il m’a frappée. C'était un monstre gigantesque qui avale tout sur son passage. Et moi je n’étais que cette fille « twò anlè », « yon cholin », qui avait perdu son chemin. 

Livrée à sa méchanceté, j’ai vécu les minutes les plus horribles de ma vie.

Pour le viol de ma sœur, je me suis tue. Mes silences ne m’ont pas protégée. J’avais mal. J’avais peur. Pour cacher mon tourment, je l'accusais elle. Mais cette fois, je n’allais pas rester les bras croisés. Jamais deux sans trois. Après l’acte, j’ai appelé un ami. Je lui ai expliqué ce qui venait de se passer. Il semblait choqué. J’espérais qu’il fasse quelque chose. Mais rien.

Mon violeur court toujours les rues, avec son visage rieur, visiblement en quête de bonheur ou d’autres jeunes filles à violer. Qui sait?

J’ai parlé de ma désaventure à d’autres. Toujours rien. La douleur des jours s’en va comme vont et viennent les vagues. Mon amour propre en ressort déchiquetté. Comme les tumultes des vagues, je ne suis pas apaisée.

Des semaines se sont écoulées, plus la nouvelle se répandait, moins il se passait quelque chose. J’ai donc été forcée de me regarder, de regarder ma vie à la lumière crue de mon existence et aux peignes fins de ma douleur. J’ai alors discerné en moi une source de puissance venant de cette expérience dont je suis ressortie secouée mais bien plus forte. Ce que j’ai ressenti au cours de cette période m’a aidé à élucider bien des questions sur ce qui peut transformer le silence en paroles et en actes. J'ai donc essayé de parler. 

J’ai parlé parce que j'étais convaincue que ça m’aiderait. D’ailleurs les campagnes féministes disent qu’il faut en parler. Alors je l'ai fait. Peu m’importe la pudeur ou la discrétion sur ma vie privée. Je ne me trahirai plus jamais par ces petits silences de toutes sortes qui menacent d’éteindre ma flamme. Je ne remettrai plus ma parole à plus tard, ou compterai sur une autre pour parler à ma place. 

Je le dénoncerai. J'ai parlé malgré ses menaces incessantes. J’en ai tellement parlé autour de moi que je maudis la parole. Je le maudis lui. Je maudis la justice du plus fort. Je maudis tous ceux à qui j'avais raconté mon malheur et qui m'ont sorti les phrases tels que : « C'est quand même de ta faute. Qu'est-ce que tu faisais chez lui ? Ben oui c'est vrai tu sais comment il est. Ah ma chère je suis désolé mais tu attires ces genres d'histoires, d’ailleurs ce n'est pas la première fois. Excuse-moi ma belle mais toi non plus tu n'as pas un comportement exemplaire ». Je les maudis tous. Tous sans exception.

Aujourd'hui tout le monde le sait. Ils savent que leur ami m’a violée délibérément. Il a été promu à un nouveau poste de direction générale. Ils me regardent. Ils me sourient. Ils le regardent. Ils lui sourient et la vie continue son petit bonhomme de chemin.

NB: C'est une histoire vraie. La victime veut garder l'anonymat pour des raisons de sécurité.

Mariah C Shéba Baptiste Auteur

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