Les enfants en situation de restavèk au temps de la COVID 19

Publié le 2020-07-14 | Le Nouvelliste

 Le 19 mars 2020, le Président de la République a annoncé à la population deux cas confirmés du corona virus dans le pays et a, du même coup, informé la population d'un ensemble de mesures visant, dit-on, à la protéger contre ce virus. Parmi ces mesures, on peut citer : la fermeture des usines d'assemblage, la réduction du nombre de personnes dans un espace public à dix, un confinement à « demi-mesure » et la fermeture complète des établissements scolaires. Un ensemble de mesures qui, pour plus d’un, ont été prises sans une analyse approfondie du contexte. Cela est tellement vrai, que quelques jours plus tard, le gouvernement a dû faire marche arrière sur certaines d'entre elles, notamment sur la fermeture des usines, suite à l’intervention de l’ambassade américaine. Mais les établissements scolaires sont toujours restés fermés.

Quelles sont les conséquences d'une telle réaction?

  Nous nous proposons ici d’attirer l’attention sur l’ensemble des conséquences que pourrait avoir la fermeture des établissements scolaires sur les enfants, plus particulièrement ceux qui sont en situation de restavèk. Il ne faut pas perdre de vue que nous avons déjà un système éducatif fragilisé auquel la pandémie de COVID 19 a  apporté un coup fatal puisque ce système continuera, avec cette pandémie, de créer, de façon encore plus importante, l’inégalité dans l’apprentissage. C’est une évidence absolue que, dans le pays, nous avons une éducation à plusieurs vitesses où il y a une école pour celles et ceux qui ont les moyens et une autre pour celles et ceux qui n’en ont pas. Dans chacune d’elles, la formation est différente. Une situation que les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir n'ont pas voulu ou n'ont pas pu résoudre. Au final, c’est la société haïtienne qui en paie les frais, avec une stratification sociale importante où, d’un côté, on a une minorité très riche et la grande majorité qui croupit dans une misère fabriquée.

  Le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, par le biais de son ministre M. Pierre Agénor Cadet, a annoncé un ensemble de dispositions, comme par exemple télé-enseignement. Pour beaucoup de citoyennes et citoyens avisés, cette disposition annoncée est teintée de légèreté et de mépris pour une large catégorie d’enfants que ce système ne cesse de marginaliser. Ainsi a-t-on vite compris que l’annonce de cette disposition, abracadabrante, n’était que pour la consommation internationale. Car le concerné n’a pas même essayé de lui donner suite. Nous voulons croire que le ministre savait, exactement, de quoi il parlait, quand il brandissait le télé-enseignement. Cette méthode demande un ensemble d’infrastructures, notamment l'électricité. Pour en citer le plus important. Et, on sait, pertinemment, dans le temps actuel des choses, l’électricité est devenue un produit de plus en plus rare. La quasi-totalité du pays sombre dans le « black-out ». Par conséquent, soit que le télé-enseignement avancé par le ministre Cadet n'était qu'un leurre, soit qu’il ne considérait pas tous les enfants avec les mêmes lunettes. Dans ce dernier cas, nous avons un ministre qui a choisi, à dessein, de favoriser une catégorie d’enfants au détriment d’une autre. En conséquence, l’élargissement de fossé existant au sein de cette société entre les enfants des familles aisées et ceux des familles appauvries sera encore plus étendu et continuera de caractériser cette société.

  On doit se rappeler que, dans le continent américain, Haïti est le pays où il y a beaucoup plus d’enfants en âge scolaire qui ne vont pas à l’école. Chavannes Jean-Baptiste (2015) mentionne que 33% des enfants haïtiens en âge scolaire ne fréquentent pas l’école. Une situation qui peut être expliquée par l’appauvrissement des familles haïtiennes prises dans l’étau du système capitaliste qui valorise le profit individuel au détriment du bien-être collectif. Un système auquel cette pandémie a apporté un sacré coup en le mettant à nu avec un accent particulier pour les enfants en situation de restavèk.

Leur situation mérite une approche différente

  La répercussion de cette pandémie sur l’apprentissage va être élevée. La Banque mondiale (mai 2020) prévoit déjà une diminution de l’apprentissage et un taux important d’abandon scolaire pour les plus vulnérables. Dans cette catégorie, nous mettons l’emphase sur les enfants qui sont en situation de restavèk. Pour ces derniers, l’école représente non seulement un lieu d’apprentissage, mais aussi un lieu de refuge pour fuir la terreur dont ils sont, souvent, l’objet au sein des familles où ils sont placés. Ainsi, disons-nous, ils sont doublement victimes. Dans un premier temps, ils sont totalement coupés de l’apprentissage formel, un souci qui n’a jamais été la priorité de la famille de placement, donc il ne le sera pas davantage pendant la fermeture des écoles. D’ailleurs, même aux jours de classe, ces familles-là utilisent tous les subterfuges pour retenir l’enfant à la maison dans l’objectif d’acquitter les tâches domestiques qui lui sont assignées. Cela étant dit, la pandémie de la COVID 19 provoque pour ces enfants non seulement une cassure dans leur apprentissage formel, mais aussi une augmentation du travail domestique et le taux de maltraitance. Dans un second temps, comme il est mentionné plus haut, l’école représente pour eux un lieu de refuge. Ainsi, constatons-nous, le temps passé à l’école leur est très bénéfique sur plusieurs angles. Car ils sont à l’abri, ne serait-ce pour une partie de la journée, de mauvais traitements et de lourdes tâches domestique à effectuer.

  Nous disons que les inégalités dans l’apprentissage entre les enfants en situation de restavèk et ceux de la classe moyenne se creusent d’une manière beaucoup plus importante avec cette crise sanitaire.

 Dans la classe moyenne haïtienne, certains enfants continuent à suivre leurs cours à travers des plateformes, comme zoom, jitsi, youtube, etc. Il y a des écoles qui laissent des devoirs disponibles à la direction où les parents sont invités à les récupérer pour leurs enfants. Ainsi les parents sont-ils chargés d’accompagner l’enfant dans la réalisation de ces travaux et il y en a d’autres qui demandent aux parents d’emmener les enfants à venir passer les examens à l’école par groupe de dix. Il est certain que toutes les écoles n’ont pas ces capacités. D’une part, elles ne sont pas des écoles effectives, dotées de personnel approprié pour le suivi d’un tel travail à distance. D’autre part, un tel suivi nécessite des parents instruits et soucieux qui sont à même d’accompagner leur progéniture  à la maison. II arrive que les enfants qui sont en situation de restavèk, pour la plupart, se trouvent dans des écoles démunies et marginalisées où les familles de placement n’ont aucun souci pour leur apprentissage. Ainsi restent-ils déconnectés de l’apprentissage jusqu’ à la reprise normale des classes.

  Les principales tâches des enfants en domesticité, en ce temps mort d'activités académiques, se résument ainsi : faire la lessive, faire la course pour le compte de la famille de placement, pourvoir la maison en eau, cuisiner et nettoyer la maison, etc.  Il n’y a pas de temps pour un suivi scolaire. Ce qui serait, à coup sûr, dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Donc, de retour à l’école, les enfants qui sont dans cette situation prendront, certainement, du temps pour apprivoiser certaines matières. Ce qui donnera aux autres une longueur d’avance sur eux. Alors, il est certain que le problème de l’apprentissage n’en est pas l’unique pour les enfants en domesticité au temps de la COVID 19.

 Le choc économique que provoque ce virus aura aussi une incidence sur ces enfants. Le Fonds monétaire International (FMI) prévoit déjà que l’économie mondiale connaîtra une contraction de 3%. Cette régression est plus importante que celle de la crise économique de 2008-2009 (FMI, perspectives de l’économie mondiale, avril 2020). Ainsi, les ménages auront beaucoup plus de mal à subvenir aux besoins de leur progéniture. Donc, ces derniers vont, eux aussi, subir le méfait de ce choc économique. Cette situation va être très atroce pour les enfants qui sont en situation de restavèk. Ce qu’il faut savoir, même en temps normal, c'est que ces enfants-là n’arrivent pas à manger à leur faim. Avec la pandémie de la COVID 19, cela devient beaucoup plus compliqué. Car il y a un nombre important de familles haïtiennes qui ont perdu leurs emplois ou leurs activités génératrices de revenus qu’elles avaient avant la pandémie. À cela, il faut ajouter la hausse vertigineuse des prix des produits de base. On parle d’une situation sans précédent. Dans un tel contexte, certains parents préfèrent nourrir d’abord leurs enfants, ensuite, s’il y a lieu, l’enfant placé. Voila pourquoi, en ce moment, il y a la faim qui tenaille un nombre important de  cette tranche sociale en situation de restavèk.  Bon nombre de  ces laissé(e)s- pour-compte,  pour apaiser leur faim, sont obligées de quémander.

    Non seulement il y a l’éducation de ces enfants qui est compromise par la COVID 19, et cela nous touche profondément, mais il y a aussi leur santé qui nous préoccupe. Pendant que les autorités demandent aux citoyennes/citoyens de rester chez eux comme meilleur moyen de se protéger contre ce virus, les familles de placement, dans beaucoup de cas, ne tiennent qu’à protéger leur progéniture et ne se font pas de souci pour l’enfant placé. De ce fait, celui-ci est constamment dans la rue sans aucune mesure de protection du fait que la santé physique, mentale et morale de ces enfants n’a jamais été une priorité pour certaines de ces familles de placement.

Quand un tel déni de la vie d'un enfant,  du fait de son origine sociale, aura-t-il pris fin ?

                         La société, dans son entièreté, doit protéger tous les enfants. Au moment de cette crise sanitaire que traverse le pays, nous devons conjuguer nos efforts pour préserver l'intérêt supérieur  desdits enfants en attendant l'abolition de cet état de choses qui frise l'esclavage au profit d' un système sociopolitique et économique plus juste. Ils sont susceptibles d’être davantage victimes au temps de crise comme celui-ci. Nous pensons aux fillettes dont certains adultes débauchés, profitant de leurs manques, ne cessent d'abuser sexuellement suite à des promesses trompeuses comme celles-ci :

« Je te donne à manger après »,

« Je te donne de l’agent pour acheter de quoi tu as besoin »

C’est une situation qui existait déjà que la pandémie de la COVID 19 vient aggraver.

   Maintenant, on prévoit la réouverture des écoles pour le mois d’août 2020 pendant que le nombre de personnes infectées de la COVID 19 ne cesse de grimper. Déjà, nous nous interrogeons sur les mécanismes que le ministère de l’Éducation nationale compte mettre en place pour protéger les personnels enseignant, administratif et les élèves. Après plusieurs mois en dehors de l’école, il aurait fallu un programme spécial répondant aux exigences du moment, et capable de redonner goût aux élèves pour l’apprentissage. Il est probable que la nouvelle grippe coronavirus fait partie désormais de notre mode de vie. Dans ce cas, l’apprentissage doit en tenir compte pour une meilleure préparation des enfants contre ce virus.

Robenson SAINT-HILAIRE

Licencié en service social et en droit

Robenson SAINT-HILAIRE Auteur

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