Luis Abinader : un modéré en faveur d’une ouverture avec Haïti

En moins d’une semaine après son élection comme nouveau président de la République dominicaine, Luis Abinader, issu de l’opposition, est déjà à pied d’œuvre. En effet, le journal dominicain Listin Diario rapporte que l’homme d’affaires dominicain devenu président, qui prêtera serment le 16 août prochain, a nommé vendredi 10 juillet en début de soirée les cinq premières personnes qui feront partie de son administration dont le mandat débute le mois prochain.

Publié le 2020-07-10 | lenouvelliste.com

Lisandro Macarrulla, en charge de la coordination de la commission technique de transition du gouvernement, est nommé ministre de la Présidence ; Roberto Furcal, directeur de campagne d’Abinader, est nommé ministre de l’Éducation ; Milagros Germán est nommée directrice de la communication et porte-parole de la présidence dominicaine ; Milagros Ortiz Bosch est nommée responsable des politiques de transparence et de lutte contre la corruption ; et Roberto Álvarez, qui était ambassadeur de la République dominicaine auprès de l'Organisation des États américains (OEA), est nommé au ministère des relations extérieures.

Pour le doctorant en sociologie Smith Augustin, qui travaille depuis 2014 essentiellement sur la question de l’identité chez les Dominicains d’origine haïtienne, en guise de remarque sur ces premières nominations, qu'il s’agit avant tout d’une logique de parti. Ce sont des cadres issus du Parti révolutionnaire moderne (PRM) qui n’ont aucun lien avec le milieu extrême droite conservatrice dominicaine. Il s’agit d’une équipe modérée, selon lui, avec des gens très bien formés intellectuellement.

Si pour l’instant il est difficile de dresser le profil du nouveau président élu en raison de son manque d’expérience politique, en sus de ses échecs consécutifs à se faire élire au Sénat, à la vice-présidence en 2012 et à la présidence en 2016, Smith Augustin définit Luis Abinader comme un homme d’affaires modéré issu d’un parti politique de gauche PRD dont la scission a accouché d'une tendance de droite avec la branche Hipolito Mejia-Abinader.

Selon Smith Augustin, Luis Abinader donne le ton pour une ouverture sans précédent en vue de renforcer les liens de la République dominicaine avec Haïti. Même Juan Bosch ou Peña Gomez avant lui n’avaient donné de tels gages, a souligné le sociologue haïtien expert en migration.

Cependant, malgré sa vision moderne, progressiste et éclairée pour les relations haïtiano-dominicaines, Luis Abinader a provoqué l’ire de la twittosphère haïtienne en début de semaine à cause d’une vidéo vieille de plus d’un an qui a refait surface et dans laquelle il déclare qu’Haïti est un pays non viable.

Mardi 7 juillet, soit 48 heures après sa victoire à la présidentielle de son pays, une courte vidéo d’une minute et quelques secondes environ de Luis Abinader est devenue virale sur la Toile. On y voit le politicien dominicain, s’adressant à des journalistes locaux, en train de fustiger les autorités de son pays pour ne pas disposer d’un plan ordonné pour les relations de la République dominicaine avec Haïti.

« Le problème est que la République dominicaine ne dispose d’aucun plan pour ses relations avec Haïti. Aucun plan ordonné prévoyant (l’utilisation) l’envoi de troupes. Nous avons une armée, pour quoi faire ? Nous ne sommes pas en train de nous préparer à une invasion américaine encore moins du Venezuela. Nous devons contrôler la frontière », a d’abord pesté Luis Abinader.

Jusqu’ici, aucun problème. Le leader dominicain ne fait que revendiquer la souveraineté de son pays et blâmer les faiblesses de la politique migratoire dominicaine vis-à-vis de sa voisine, la République d’Haïti. Les propos qui fâchent, ayant provoqué une levée de boucliers sur Twitter notamment, se retrouvent dans la séquence d’après.

« Aujourd’hui, nous devons le dire clairement : Haïti est un pays non viable. La communauté internationale ne peut pas laisser la République dominicaine seule au chevet d’Haïti pour résoudre ses problèmes sociaux et d’ordre public […] Nous n’avons pas les moyens de nous occuper d’Haïti […] Je répète : Haïti aujourd’hui est un pays non viable […] Que la communauté internationale prenne ses responsabilités vis-à-vis d’Haïti … Que ce ne soit pas la République dominicaine seule qui doive se charger des problèmes d’Haïti qui malheureusement est le pays le plus pauvre de tout l’hémisphère occidental », a poursuivi le candidat d’opposition d’alors, d’origine levantine, dans cette vidéo postée par un média dominicain sur son compte Twitter en date du 13 février 2019.

A l’époque, Haïti était en plein « peyi lòk » et Luis Abinader était candidat à l’investiture de son parti, le Parti révolutionnaire moderne (PRM), pour le présidentielle initialement prévue le 17 mai mais qui a finalement eu lieu le dimanche 5 juillet dernier.

Après avoir authentifié avec exactitude cette vidéo, la rédaction de Le Nouvelliste a entrepris de contacter Ives Marie Chanel, journaliste senior, propriétaire de la firme de communication MediaCom, fin connaisseur des méandres de l’actualité dans le pays voisin, pour avoir sa réaction sur cette sortie médiatique de Luis Abinader.

D’entrée de jeu, Ives Marie Chanel a remis en cause la manie haïtienne consistant à interpréter de manière émotive les déclarations des dirigeants étrangers à propos d’Haïti. En général, nous sommes prompts à nous offusquer mais, au fond, a reconnu Chanel, la plupart du temps, les déclarations à propos d’Haïti sont vraies.

« Est-ce que le pays est viable ? », nous a-t-il retourné comme question. Si, pour le journaliste senior, les déclarations d’Abinader cadrent parfaitement avec la réalité, Haïti, a-t-il indiqué, ne peut pas se livrer corps et âme à la République dominicaine.

Ives Marie Chanel a également souligné qu’Haïti constitue actuellement un fardeau pour la République dominicaine en matière de santé et d’éducation, notamment le long de la zone frontalière, avec 80% des parturientes qui sont des Haïtiennes. Il s’en est pris aux autorités haïtiennes qui, depuis des lustres, ont abandonné l’éducation à la frontière à la charge de la République dominicaine où 80% des élèves à Elias Piña sont des Haïtiens, et à Pédernales, nous a-t-il révélé trois quart des élèves haïtiens étudient l’histoire dominicaine.

Selon le journaliste Chanel, la déclaration de Luis Abinader, au contraire, doit sonner la révolte pour Haïti. « Nous devons nous réveiller. Choisir de bons dirigeants capables d’implémenter de bonnes politiques publiques pour remédier à cette situation […] Nous devons prendre notre balle au front […] Voir en la République dominicaine un challenge. »

A l’inverse, a déploré Chanel, nous autres haïtiens, nous voulons que tout le monde soit bienveillant avec nous. Alors que dans la région, aucun pays n’est bienveillant avec Haïti. Il ne s’agit pas seulement de la République dominicaine, a-t-il fait savoir, mais aussi des Bahamas, de Turks and Caicos, de Saint Martin, etc.

Toutefois, force est de constater qu’à travers le programme politique du nouveau président dominicain, Ives Marie Chanel trouve qu’Abinader est très bienveillant avec Haïti. « Mais nous ne pouvons pas compter uniquement sur la bienveillance d’autrui. Nous devons compter sur nos propres forces, sur notre capacité de production, pour faire compétition avec d’autres pays », a recommandé le journaliste haïtien, prédisant que, réalité du pouvoir oblige, Luis Abinader, tôt ou tard, devra répondre aux poussées nationalistes et, au moment venu, il prendra des décisions qui iront dans l’intérêt de son pays.

Sur ce point, Edwin Paraison, ancien ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, sous la mandature de René Préval, admet « qu’il faudra une ferme volonté politique d’affronter les forces obscures qui ne veulent que la discorde entre nos deux peuples dans un contexte où le dossier haïtien peut-être encore une fois utilisé en raison de la croissante réclamation dans l’opinion publique dominicaine de traduire en justice les responsables de scandales de corruption ».

En ce sens, le responsable de la Fondation Zile dit accueillir favorablement le document de politique générale de Luis Abinader Corona dans lequel il définit une politique d’ouverture plus amplement et objectivement élaboré en rapport avec Haïti que les autres candidats, touchant les points névralgiques de l’agenda binational : commerce, migration et sécurité frontalière. Il a par ailleurs fait mention de l’interdépendance entre nos deux pays, le déséquilibre commercial qui affecte particulièrement Haïti et la nécessité de relancer la Commission Mixte Bilatérale. 

Fidèle à l’héritage politique de Peña Gomez, il s’est positionné contre l’arrêt du tribunal constitutionnel de dénationalisation des Dominicains d’origine étrangère en 2013 qu’il a qualifié « d’inhumain, illégal et inefficace », a rappelé Edwin Paraison.

Provenant d’un mouvement migratoire arabe assez large qui est arrivé en République dominicaine à la fin du XIXe siècle, il sera en moins de 40 ans le deuxième président d’origine libanaise à diriger le pays après le bref passage à la présidence du vice-président Jacobo Majluta à la mort d’Antonio Guzman en 1982. Cette diaspora libanaise est aussi représentée dans le gouvernement sortant par plusieurs fonctionnaires, dont notamment Jose Ramon Fadul qui a occupé au moins trois postes ministériels durant le règne de 20 ans du parti de la libération dominicaine (PLD).



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