Le courant féministe en Haïti dans la perspective d’une intersectionnalité de la femme haïtienne

Publié le 2020-07-08 | Le Nouvelliste

Dans l’histoire des sociétés, il y a des périodes charnières qui ont changé le cours de l’histoire de l’humanité et qui restent incontournables. En effet, ce sont des périodes qui sont marquées par l’émergence de différents types de courants de pensée et de visions du monde. Ce faisant, vers les années 1970, on a assisté à l’émergence de plusieurs mouvements sociaux qui dominent encore la période de la postmodernité. Ces mouvements sont, entre autres, constitués en une remise en question de l’ordre établi. Au fait, c’est la nature même du mouvement social : nature contestataire (Touraine : 1984). Parmi ces mouvements qui ont émergé au cours de cette période, le féminisme fait partie intégrante de ceux qui ont le plus dominés sur la scène.

La question du genre, du sexe et de la sexualité soulève de grandes contradictions dans tous les débats politico-philosophiques du monde contemporain. Ces débats ont vu le jour avec l’ensemble des vagues du féminisme comme mouvement social vers les années soixante 60-70. Ce mouvement entend apporter une nouvelle conception de l’humain en ce qui a trait à l’homme et la femme. Dans tous les courants de pensée, il y a toujours l’idée d’une domination de la femme par l’homme. Voilà pourquoi Carole Pateman, dans son Contrat sexuel, prend le contre-pied des contractualistes qui laissent entrevoir une partie non-dévoilée dans le contrat social. Ces penseurs, dans la logique du prolongement de la loi naturelle, plongent dans l’ombre une partie du Contrat social.

Dans son contrat sexuel, l’auteure met l’accent sur les deux contrats qui rendent possible la société civile: le contrat sexuel et le contrat social. Alors, par rapport à la domination de la femme par l’homme qui est liée au patriarcat et qui est lui-même l’un des éléments fondamentaux du contrat social, le contrat sexuel ne figure pas dans la société civile. Il est négligé pendant que la femme est la principale victime de la domination de l’homme. En ce sens, le contrat social forme l’équation contrat social=patriarchat+domination paternelle (Pateman : 1988). Sur le coup, Pateman opte pour une redéfinition du contrat social. Car elle estime que la présentation du contrat social sans le contrat sexuel est un travail réalisé à moitié.

De l’Antiquité à la modernité, la domination de la femme par l’homme était une conventionalité époustouflante (Dorlin : 2004). C’est une période marquée par la contribution de différents auteurs qui assurent la continuité de la prédominance de l’homme. Alors, cette domination va déboucher, plus tard, sur un soulèvement des femmes dans le but de remettre en question la logique de la supériorité de l’homme. Mais la particularité qu’il y a dans le féminisme est qu’il est le mouvement social qui charrie tout un ensemble de littératures avec une base théorique corsée. En étant infériorisées par les hommes, les femmes entreprennent leurs démarches avec une base théorique dans le but d’apporter un démenti formel à cette affaire d’infériorité en ce qui leur concerne.

De prime abord, on peut aborder ce mouvement selon trois perspectives : naturaliste, constructiviste et déconstructiviste. Le naturalisme place le sexe au centre de sa réflexion et est la continuité de la loi naturelle : la domination de la femme par l’homme. Pour ce courant, le sexe précède le genre et aussi, celui-ci est immuable. Pour le second qui est une remise en question par rapport au premier, le genre est en soubassement. C’est lui qui détermine le sexe.  Cette conception est liée avec l’évolution de la médecine en plein développement de la technologie. Par rapport à ceci, il va y avoir de grands surgissements au sein même de la médecine sur la question du changement de sexe. Des médecins affirment qu’on peut changer de sexe, d’autres prouvent le contraire.

Quant au troisième courant, le sexe et le genre sont déterminés à partir du choix de la personne. La sexualité est au centre de la réflexion de la déconstruction. Dans ce courant, Beatriz Preciado fait son apparition avec son contrat naturel. En effet, ce contrat fait l’apologie d’une nature qui n’est pas naturelle. La nature qu’elle présente n’est pas effective en elle-même. Elle trouve son schéma dans la conception des individus, surtout en ce qui a trait à leur corps (Beatriz : 2000). Avec ces trois courants de pensée, le féminisme s’est émergé partout dans tous les débats. En revanche, au-delà des ces courants, il va y avoir un courant qui va se baser sur une complexité hypertrophiée dans le féminisme.

Le féminisme, dans son sens classique, est le mouvement qui préconise l’émancipation de la femme du point de vue politique, social, économique et qui lutte contre la violence faite aux femmes. Néanmoins, dans cette lutte, il y a des facettes qui sont invisibles dans les débats. C’est-à-dire le féminisme, en tant que mouvement qui s’occupe de la femme, ne prend pas en charge la revendication de toutes les femmes. En ce sens, la juriste américaine Kemberlé Williams Crenshaw va entrer dans le débat avec le concept de l’intersectionnalité. Ce concept saisit le mouvement féministe à plusieurs niveaux. Il met l’accent sur la race, la classe et le genre comme substituts de domination de la femme (Crenshaw : 2005).

L’intersectionnalité fait le dévoilement de la triple domination des femmes de couleur. Elles sont victimes de la question du genre par le fait qu’elles sont femmes, ensuite elles sont dominées par leur race et enfin, par leur classe. En effet, Kemberlé W. Crenshaw entend cerner la domination des femmes dans toute son intégralité. Sur le coup, elle critique la lutte féministe par le fait qu’elle ignore cette facette inouïe dans la lutte. Pour elle, ignorer cette partie peut être considéré comme étant une faiblesse pour le féminisme.

Après avoir intégré ce concept dans le débat, ils sont nombreux.euses ceux et celles qui vont théoriser sur ce concept. Parmi lesquels/lles, on peut citer Caroline Fourest, Sirma Bilge, Patricia Hill Collins et tant d’autres. Cette dernière est la première qui ait parlé de l’intersectionnalité en tant que paradigme(Op.cit.).

Dans la pensée de Crenshaw, nous allons surtout s’appesantir sur la multiplicité de revendications dans la lutte pour le bien-être des femmes. En fait, notre analyse ne s’installera pas sur la diversité entre femme noire et femme blanche comme l’ont fait Crenshaw et Bilge. De préférence, nous occuperons la kyrielle de catégories de femmes dans la société haïtienne au regard du féminisme. Pour bien centrer notre réflexion, faudrait-il qu’on signale que le féminisme ne se circonscrit pas à une catégorie de femmes bien précise. En fait, la femme est la quintessence de la lutte. L’intersectionnalité renvoie à une théorie transdisciplinaire visant à appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales par une approche intégrée (Bilge : 2009).

Pour bien centrer notre réflexion, nous devons jeter un coup d’œil dans la société haïtienne. Dans la société haïtienne, il y a une diversité de femmes. D’abord, il y a celles qui sont dans les quartiers défavorisés. Cette catégorie est constituée de celles sur lesquelles s’exercent le pouvoir et qui n’ont pas la possibilité d’exercer le pouvoir. Dans cette même catégorie, on trouve les marchandes ambulantes qui se promènent sans connaitre l’équilibre du marché. Cette catégorie est constituée des sans-voix. Elle est celle sur laquelle repose la base de l’économie nationale. Dans son principe de la philosophie du droit, Hegel aurait appelé cette catégorie le «bas-peuple» (Hegel : 1820).

Il y a une deuxième catégorie qui vient directement de la classe privilégiée. C’est dans cette catégorie que vient le courant féministe. Cette catégorie est restreinte à des espaces privilégiés. Elle émerge et s’émancipe dans l’administration publique. La bourgeoisie a une mainmise pantagruélique sur cette catégorie comme signe de réciprocité. Il serait malaisé de faire le distinguo entre cette catégorie et la classe dominante. On pourrait dire que cette catégorie est une expression de la bourgeoisie. Dans les sociétés capitalistes, la classe dominante détient tous les monopoles. Elle prétend défendre l’intérêt des dominés.es, pourtant elle ne fait que les appauvrir.

In fine, il y a une catégorie qui est tirée des universités. Cette catégorie s’évertue, à tout prix, à abandonner sa classe pour atteindre un plus haut niveau dans la société. En tant que produit de la masse défavorisée, cette dernière oublie son origine pour occuper les plus hauts postes de l’administration publique. En effet, le courant féministe haïtien s’extrait de cette troisième catégorie et de la deuxième. Voilà pourquoi le féministe haïtien, biaisé depuis lors de sa constitution, charrie l’ensemble des revendications des groupes dominants tout en négligeant les plus démunies et les marginalisées. Contrairement à Carole Pateman qui voit les revendications des féministes comme des substituts de celles des dominés dans les sociétés capitalistes, le féminisme parait en Haïti comme un prolongement de la domination des privilégiés.   

L’émancipation des femmes à l’heure actuelle n’est pas une mauvaise chose, surtout dans la société haïtienne qui s'assoit sur l’équation contrat social=patriarchat+domination paternelle. Elle est peut être gênante quand celles qui se prétendent défendre les droits des femmes aujourd’hui ont opté pour la domination de certaines catégories de la société. Elles s’adonnent à celles qui font partie de leur classe. A l’heure de la postmodernité, concevoir la femme comme inégale par rapport à l’homme parait paradoxal. Comme l’a signalé Carole Pateman, la lutte pour l’émancipation des femmes et celle contre le système capitaliste se rencontrent (Op. cit.). Du coup, cette lutte a tout son sens au moment de l’exploitation des dominés par les détenteurs des moyens de production.

 Sur la question de l’inégalité, il est important pour nous de donner un scoop. Selon la pensée rousseauiste, dans son deuxième discours, il ne peut y avoir d’égalité entre homme-femme, homme-homme et femme-femme. Naturellement, nous sommes nés inégaux. Cette inégalité est dans la différence dans les âges, dans la force, dans l’intelligence, etc. Mais l’égalité socio-politique est possible. Tout le monde, qu’il soit homme ou femme, doit être en mesure de jouir les mêmes droits. Ils sont égaux devant la loi. Et aussi, pour Rousseau, la loi est l’expression de la volonté générale (Rousseau : 1762).

Avec l’émergence du féminisme et aussi les revendications qui paraissent sensées par rapport à la domination de l’homme dans la perspective naturaliste, ce mouvement atteint un niveau institutionnel. Il interpelle tous ceux et celles qui réfléchissent sur l’être humain. Ainsi, ils sont nombreux.euses ceux et celles qui ont des sympathies pour ce mouvement. Avoir des sympathies pour ce dernier implique qu’ils/elles le supportent. Mais cela ne peut, en aucun cas, faire d’eux des féministes. La raison en est que le féminisme, en tant que mouvement social, suppose un certain regroupement. On ne peut pas être féministe de façon isolée. Voilà l’une des hypocrisies qui gangrènent ce mouvement dans la société haïtienne.

A chaque moment de l’histoire de ce mouvement, il subit des modifications ; il passe d’une étape à une autre. C’est ainsi que Christine Bard, dans son texte intitulé Faire des vagues, périodiser l’histoire des féministes, présente différentes vagues dans ce mouvement (Bard : 2014). Du coup, le courant féministe haïtien peut passer d’une étape à une autre en charriant l’ensemble des revendications de toutes les femmes haïtiennes. Le mouvement ne doit pas être un mouvement de petits bourgeois. Comment est-ce qu’une rencontre peut avoir lieu à Mariott ou Karibe ? Et les petites marchandes qui se débrouillent au centre-ville ? Auront-elles la possibilité d’y prendre part ? Cette rencontre se fait-elle en leur nom ?

Le féminisme doit saisir l’ensemble des revendications de toutes les femmes de n’importe quelle catégorie. L’intersectionnalité en Haïti aujourd’hui doit se statuer à ce carrefour, là où il y a la rencontre des différentes catégories de femmes. Ce mouvement doit placer le curseur sur les femmes qui ne savent pas lire et qui ne sont pas en mesure de revendiquer leurs droits, et aussi sur les femmes de ménages qui sont humiliées par des femmes elles-mêmes. En tant que mouvement social qui permette une participation citoyenne d’en bas, les petites madan sara ne doivent pas être traitées en parent pauvre. Elles doivent faire objet de débat. J’entends en permanence des cas de violence au centre-ville, mais jamais entendu ce genre de parole dans les revendications des féministes.

Westevenson Clovis

westevensonjay45@gmail.com

Références

Bard Christine, « Faire des vagues », dans K. Berges, F. Binard et A. Guyard-Nedelec (dir.), Féministes au XXI ème siècle : une troisième vague ?, Rennes, PUR.

Bilge Sirma, Théorisations féministes de l’intersectionnalité, Presses Universitaires de France, Cair.info/revue-Diogène-2009, no225,

Dorlin Elsa, « Corps contre nature, stratégies actuelles de la critique féministe », L’Homme et la Société, L’Harmattan, N0150-151, Mars 2004, p. 47 a 68

Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, PUF, 1998.

Ilana Lowy intitulé, « Intersexe et transsexualité: les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique du sexe social », Cahiers du Genre, n0 34, 2003.

Kimberlé Williams Crenshaw, « Cartographies des marges : Intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du Genre, n° 39/2005.

Pateman Carole, Le contrat sexuel, La découverte, 2010.

Rousseau Jean Jacques, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Paris, GF-Flammarion, n0 243, 2018.

Preciado Beatriz, Manifeste du contrat sexuel, Balland, 2000.

Touraine Alain, Le retour de l’acteur, Paris, Fayard, 1984.

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