Evains Wèche et Michel Houellebecq : deux phénomènes littéraires !

Publié le 2020-07-09 | lenouvelliste.com

« L’homme critique, l’homme fasciné. Le discours houellebecquien et son lecteur : une négociation » est un mémoire de recherche de Volodia Piotrovitch d’Orlik à l’université de Grenoble en 2017. En parcourant ce travail universitaire sur Houellebecq, tout lecteur d’Evains Wêche – ses nombreuses nouvelles et son roman Les brasseurs de la ville- peut se reconnaitre dans les différentes analyses d’Orlik. Ce n’est pas que le discours d’Evains Wèche soit houellebecquien ou inversément, mais que ces deux auteurs abordent le roman presque comme un travail de recherche. En effet, Les brasseurs de la ville est une thèse sur Port-au-Prince, sur Haïti, autant que Soumission de Houellebecq en est une sur la société française- avec un côté anticipation.

Dans Les brasseurs, Wèche opte pour une sociologie du présent et Houellebecq, dans Soumission, est plutôt dans une sociologie prospective comme l’a postulé le chercheur haïtien Claude Souffrant. L’un postule ce que sera la société à venir et l’autre dit ce que nous sommes dans notre actualité. Ils décrivent tous deux la société avec une précision exténuante.

L’auteur de Le trou du voyeur, prix Deschamps 2013, n’est pas dans l’écriture qualifiée blanche de Houellebecq. Leur poésie, leur style et leur dire sont différents, quand ils parlent de l’amour ou de l’ennui. Dans le discours wêchien, les personnages du roman croient en l’amour au point de confondre leur existence et que l’un parle pour l’autre - à sa place et comme lui. Où l’homme devient femme et inversément. Il s'agit presque de l’androgynie. C’est l’amour fusionnel dont parle Alain Badiou dans L’Eloge de l’amour. Alors que l’amour chez Houellebecq est comme un passe-temps, quelque chose de flou, quasi inexistant. Bref, un malaise dans la civilisation humaine. C’est très schopenhauerien. C’est un amour vu comme une ruse de la nature pour perpétuer l’espèce, sujet de souffrance, de manque et d’illusion.

Ce que Houellebecq pourrait appeler misère dans la société française n’est pas la même dans la société haïtienne. Le même mot certes, mais une réalité différente. Et lorsqu’il parle de de la prostitution par exemple avec un regard un peu désespérant sur les êtres prostitués, Wêche est plutôt dans la nuance, car la prostitution pour une fille de Port-au-Prince n’est pas à interpréter comme si la foudre lui était tombée sur la tête, mais à comprendre en tant que brèche ou possibilité. Houellebecq est catégorique et Wêche est dialectique. Mais les deux ont un discours très pointu et très prononcé sur la vie et sur les rapports des gens avec le monde. Ils le font littérairement mais c’est comme s’ils allaient soumettre le roman dans une revue de science.  En lisant Les brasseurs de la ville, on connait Port-au-Prince. Sa chaleur. Ses clameurs. Ses allers-retours. Ses pleurs jusqu’à la perfidie de son âme tourmentée. Comme on connait la peur dans la société française en lisant Soumission de Houellebecq, qu’on comprend la possible disparition de l’Homme à travers Les particules élémentaires ou qu’il est tout à fait certain, pour le lecteur de La carte et le territoire, que « la carte est plus intéressante que le territoire ».

Port-au-Prince : l’œil du cyclone

Paru chez Mémoire d’encrier au Canada et réédité en France chez Philippes Rey, en 2016, « Les brasseurs de la ville » faisait partie des meilleurs livres de l’année 2016 selon le Magazine Lire (#442, février 2016) où avait été mentionnée, tirée de ce roman, l’une des belles phrases romanesques de l’année : « Notre monnaie d’échange à Port-au-Prince, c’est l’air ». Dans cette partie du livre, l’auteur de Je ne savais pas que la vie serait si longue après la mort fait une réflexion assez soigneuse sur le pays, sur le temps, sur la différence des riches et des pauvres, leur rapport avec le temps, à l’espace, à l’air. Il est dit sur la quatrième de couverture de l’édition de Mémoire d’Encrier que ce roman est écrit par une écriture jazzée et qu’il est un trésor d’astuce. Il fallait dire aussi qu’il est l’un des livres, toute la littérature haïtienne confondue, qui racontent le mieux Port-au-Prince.

« Port-au-Prince. Une famille, originaire de province, négocie au jour le jour sa survie, jusqu’au moment où un certain Erickson, le monsieur riche des beaux quartiers, jette son dévolu sur l’aînée, Babette, belle et jeune adolescente. L’homme prospère soigne sa fortune à coups d’activités douteuses. La fille se conformera-t-elle au rêve de sa mère qui l’imagine en Shakira ? ». Dans ce roman, tant de questions brûlantes se posent. Les personnages évoluent entre faim, peur, prostitution, prison, suicide, homosexualité, mais aussi un amour presque incestueux d’un frère, Acélhomme, pour sa sœur, Babette. Ils évoluent dans une inhumanité transparente qui, par cela même, laisse entrevoir les bas-fonds de leur humanité. Dans les Brasseurs de la ville, Haïti est posée comme une énigme, un puzzle, une histoire dont on ne parvient pas à démêler la trame.

« Quand je descends en ville, je suis toujours impressionnée. On n’explique pas Port-au-Prince. On vit Port-au-Prince.  Je n’ai jamais vu quelqu’un s’habituer à cette ville, elle impressionne toujours. Pour moi, Port-au-Prince est un cri de douleurs. L’accouchement de la vie y est un film d’horreur où les acteurs croient que tout est normal. Comment dire Port-au-Prince p.35? »

« Ce brouhaha qui vient vers vous est un brouillon où se mêlent les humeurs, les blagues, les commérages, les marchandages, les pensées noires, les pensées grises, les expressions de joie, de peine, de doute ou de saisissement, les cris d’enfants, les chants religieux, les klaxons des voitures, les cliquetis de je ne sais quel métal, les plaintes amoureuses, les rots et les pets de toute sorte de toute une ville. La rumeur grossit à mesure que vous vous approchez, ça gonfle, ça s’enfle, comme une rivière en crue, ça gronde de tous bords et vous frappe en plein visage avant de vous absorber. Alors là, vous êtes dans l’œil du cyclone pp. 35-36 »

Wêche : un brasseur de la vie

Contrairement à Houellebecq, qui donne de temps en temps une interview, Wêche, lui, ne le fait pas. En bon médecin, il fait son boulot, va dans les villes.  En tant qu’écrivain qui croit dans la force créatrice du pays, il multiplie ses ateliers d’écriture pour les jeunes, à Jérémie, à Port-au-Prince, partout. Secrétaire du Pen Haïti, rédacteur en chef de la revue Do-Kre-I-S, membre du jury du Prix Deschamps, Wêche est ce personnage en mouvement sans en avoir l’air. Il est dans la proximité des gens et des phénomènes, mais reste toujours éloigné des médias.

Sur son blog personnel, il rend hommage pourtant aux gens, à la poétesse assassinée, Farah Martine Lhérisson, par exemple. Il conseille aux jeunes auteurs dans leur fougue de se faire éditer. Il coordonne, avec Kettly Mars, le Journal d’un confinement, un espace de production né à partir de la Covid-19. Il a toujours un manuscrit d’un plus jeune à lire, une recommandation à faire, des auteurs à conseiller, des diners à organiser chez lui, invitant des amis. Son salon, comme celui que Marcel Proust décrit dans Un amour de Swann, est un lieu où les jeunes viennent discuter de littérature jusqu’à très tard dans la nuit. Il est interpellé par le réel et par son environnement immédiat. C’est ainsi qu'il brasse la vie, comme ses personnages, eux, brassent la ville.

« J’aime bien cette petite foule. J’aime bien l’odeur des gens.  C’est comme un bain d’humains qu’on prend pour se rappeler qu’on n’est pas des bêtes, p.61 ».

« Haïti Thomas, le seul pays sur la terre bénie à avoir un nom de famille. Saint Thomas, le patron des incrédules. Dans le film, Jésus a béni ceux qui ont cru sans voir, contrairement à son disciple Thomas. Sommes-nous maudits pour avoir demandé des preuves ? Des preuves de quoi ? Que demandent les Haïtiens au monde, pp.153-154 ».

Wébert Pierre-Louis
Auteur


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