Fin tragique et mystérieuse pour les danseurs Nancy Dorléans et Sébastien Petit

PUBLIÉ 2020-06-29
Même pas remise de l'émoi qu'a suscité le meurtre de la poétesse Farah-Martine Lhérisson et de son mari, la société haïtienne doit déjà affronter celui de deux jeunes danseurs Nancy Dorléans et Sébastien Petit, disparus le 23 juin à l'issue d'une répétition d’un show de Misty Jean reportée sine die entre-temps, pour être retrouvés morts à Tabarre en la date fatidique du 26 juin. Entre tristesse, colère et points d'ombre, ce drame de trop plonge l'opinion publique dans un imbroglio qui se jouxte à l'épreuve de la pandémie.


Un premier élément qui ressort c'est la précarité qui assomme le monde artistique et notamment le secteur de la danse, laissés-pour-compte même avant la Covid qui est mise à nu dans ce dossier. Nancy Dorléans et Sébastien Petit, âgés respectivement de 25 et 20 ans, ont dû travailler à la pige pour s’assurer de rentrées. « Sébastien, orphelin de père et de mère, évoluait tant au sein de la structure Equality que dans l'école Dansalou. À notre dernière conversation, soit 2 jours avant sa disparition, je lui disais que pour éviter de se perdre professionnellement, il se doit de rester dans une seule équipe. J’envisageais d'ailleurs de l’embaucher à la bureaucratie de mon équipe afin de lui assurer un salaire régulier », explique le chorégraphe et danseur Mackenson Blanchard.

Séphora Drouillard, la fondatrice, nous déclare sans broncher : « Sébastien est le meilleur danseur que j’aie jamais eu au sein de Dansalou. Sisi (sobriquet de Nancy) était le genre de danseuse qui parlait peu mais qui avait une finesse dans le geste. Ma structure Dansalou a été créée dans l’optique justement de faire se joindre des gens qui ont appris sur le tas et ceux qui ont appris dans d’autres écoles. Sébastien et Sisi font partie de la première catégorie. Tous les deux cherchaient des piges en dehors de notre cadre. Et ce contrat avec Misty Jean, ils m'en ont pas parlé ils ne l'ont pas fait sous notre couvert. »

Le chanteuse Misty Jean, que plus d’un accusait à cause de son mutisme sur les réseaux sociaux depuis le drame en dépit de sa note explicative, nous a montrés les échanges entre lui et Sébastien ayant débouché au contrat. Dans la capture d'écran on lit : « Sébastien : Bonjour comment ça va ? Je vois que tu m'as oublié

Misty Jean : Bonjour je ne t'ai pas oublié. J'étais occupée.

Sébastien : Ok, je comprends. Je vois que le concert c'est pour le 2 juillet. Tu n'as pas besoin de danseurs ? »

La chanteuse, la voix lourde, explique n’avoir pas fréquenté les jeunes auparavant. « Suite à notre conversation, il m'a informé qu'il viendrait avec trois autres camarades. Ils m'ont fait comprendre que c'était pour avoir des rentrées durant la pandémie. Ce mardi 23, ils sont venus à Le Villate. On s'est présenté. La répétition s'est bien passée. À la fin, tous les quatre m'ont demandé si je peux les déposer. Quand je suis arrivée près de la place de Saint-Pierre, Sébastien et Nancy sont descendus. »

Du côté des proches, ce matin-là débute de manière banale. Fleuridor Marc Joany, cousin de Sébastien, invité à Panel Magik ce dimanche 28 juin, se souvient qu'ils se sont parlé dans la matinée et qu'il lui a dit qu’il partirait chercher les 3 autres danseurs pour aller à la répétition à Le Villate. Neissa, la sœur de Nancy, explique que les deux danseurs étaient inséparables, ils entretenaient une relation quasi-fraternelle et que c'est dans leur habitude de se gâter mutuellement, de partager un même contrat. L'intervention de la sœur éplorée sur le 100.9 aura été marquée par les pleurs d'une femme en arrière-plan, une autre sœur éplorée par la mort de Nancy.

Les doutes vont commencer dans l'après-midi. « On s'est parlé à ce que je pense être la pause de midi. Autour de 5 h, aucun appel ne pouvait aboutir », témoigne Fleuridor. Même chose à 7 h du soir. Neissa commence à trouver étrange que sa sœur ne lui fasse pas signe au-delà de 8 h. « Elle a l’habitude, surtout quand elle a des contrats de ne pas rentrer, mais elle nous prévient toujours », raconte-t-elle. Sans nouvelle au cours de la nuit, le lendemain Neissa décide de se rendre chez Anaïka, l'une des autres filles qui ont participé à la répétition. Cette dernière lui aurait confirmé que ses deux collègues sont effectivement descendus de la voiture de Misty au niveau de Saint-Pierre.

À mesure que les heures passent, la panique commence à planer. Neissa contacte tout le monde dont Séphora Drouillard qui lance l'avis de recherche. Misty, de son côté apprend de la part des deux autres filles qui sont venues répéter que Sébastien et Nancy sont injoignables. « Je leur ai demandé s'ils sont en état d'esprit de répéter, si les deux autres ont l'habitude de fuguer, s'il s'agissait d'une disparition, etc. Elles ne paraissaient pas comprendre l'ampleur du problème ce jour-là. On a répété », déclare la voix de « Tam Tam ».

Une tante de Nancy se serait rendue à la Direction centrale de la Police judiciaire (DCPJ) alors que Fleuridor écume les morgues et les hôpitaux sans la moindre trace des deux disparus. Misty Jean atteste que la tante et les agents de la DCPJ sont venus à sa répétition le jeudi 25 juin. « J’ai été assez collaborative et j'ai appelé mes musiciens pour témoigner. J'ai maintenu et je maintiens encore l'idée que c’est Sébastien qui a été mon seul contact parmi les 4 et qu'avant mardi je ne le connaissais pas », insiste-t-elle.

Neissa, avec moult de détails, explique que les corps ont été retrouvés le vendredi à Tabarre, calcinés et enterrés. La bague que portait sa sœur aurait été l'indice qui a servi comme la pièce à conviction maîtresse. C'est la panique totale. Misty en arrive à renvoyer son show. « Je ne suis pas un monstre, je ne suis pas une mauvaise personne, je ne sais pas évoluer dans ces registres-là. Je ne pourrais en aucun cas maintenir le concert par respect pour les jeunes et leurs familles », dit l'artiste en référence à la note qu’elle a fait circuler sur les réseaux sociaux.

Un autre incident est survenu dans cette journée dans la vie de l'artiste. Il s'agit d'une note d'un de ses musiciens du nom de Valdo dans laquelle il annonce sa démission du groupe de Misty. La chanteuse, craignant un amalgame, a pris le soin de préciser que cette personne n'était pas son employé, par conséquent, elle ne peut « démissionner ». C'est plutôt un pote à qui elle propose des piges avec qui ça a mal tourné il y a 3 mois. « Depi 3 mwa nou pa pale. E li pat yon anplwaye ki t ap touche chak mwa nan menm : li pa ka di l demisyone », souligne-t-elle.

Pour revenir sur la mort des deux jeunes, là où résident quelques imbroglios, c'est entre certains aveux de Fleuridor et Neissa et ceux de personnes concernées. Tous les deux ont avoué ne pas être au parfum du Gofundme organisé par deux jeunes danseuses haïtiennes vivant aux États-Unis. Il s’agit de Stacey Dumornay et de Mandy François. Les deux anciennes de Dance For Life, mises au parfum du drame ont pensé à lancer la cagnotte pour pouvoir renverser les bénéfices aux deux familles éplorées. « On a compris grâce aux aveux que les deux danseurs soutenaient leur famille grâce à leur métier. On voulait juste apporter un petit soutien à ces dernières qui sont éprouvées », explique Stacey. Le chanteur Baky a fait profiter cette initiative de sa popularité en faisant écho sur ses réseaux. Stacey et Mandy ont pris le soin de contacter les familles par l’entreprise de Séphora qui confirme que les parents sont au courant depuis.

Un autre point soulevé par Neissa particulièrement, c'est le supposé mutisme de Misty à leur endroit. « A ce jour, dit-elle ce dimanche sur Magik 9, elle ne répond pas aux appels de la DCPJ et à ceux des familles respectives ». Misty Jean, pour sa part, confie être en train de les chercher elle également. « Je me garde de répondre aux appels et aux messages par peur de représailles, mais si les concernés prennent le soin de s’identifier clairement dans un message texte, je répondrai. Je souhaite pouvoir apporter tout le soutien possible à ses familles même si le destin a voulu que je croise leur chemin dans une situation complexe », affirme-t-elle.

Pour Séphora qui a juste 20 ans, la danse est mise en pose pour l'instant. « Haïti n'a pas besoin de danse pour le moment, sinon les deux jeunes ne seraient pas morts dans ces conditions. J' étudie déjà  le droit et je crois que l'important pour notre pays c'est d’avoir des juristes qui sont qualifiés et qui ne sont pas vendables pour endiguer ce problème chronique de justice dans notre pays », confie-t-elle.

Blanchard, qui ne jurait que par Haïti jusque-là, est dubitatif maintenant. « J'ai trouvé un job à la Jamaïque. Je l'ai laissé tomber en pensant aux jeunes que je soutiens au pays. Mais après un crime aussi crapuleux, je me demande si je ne devrais pas revoir mes priorités », dit-il.

Fleuridor et Neissa ont fait savoir qu’une veillée pour honorer la mémoire des deux disparus est à l'étude. Ticket souhaite de la sérénité à Nancy et Sébastien qui sont arrachés de leur destin de danseurs auquel ils ont cru et pour lequel ils se sont battus. Le journal présente aussi ses sympathies à la grande famille de la danse, à leurs familles respectives et à tous ceux que ce deuil afflige. Surtout que justice soit faite aux deux jeunes gens !



Réagir à cet article