Penser contre soi-même face à l’évidence

(Sur la question de la date d’expiration du mandat présidentiel)

Publié le 2020-06-26 | Le Nouvelliste

Madame Mirlande Manigat a publié un papier « tant attendu », dit-elle - par la bien-pensance. Et, deus ex machina, elle a répandu le contenu de son papier. Un contenu sentencieux et qui se veut tout à la fois définitif, tranchant, concluant. Mme Manigat affirme que le mandat présidentiel de M. Jovenel Moïse prend fin le 7 février 2021. Ainsi prétend-elle clore un débat qui, jusque-là, gardait un certain équilibre : les arguties qui plaident maladroitement en faveur de l’affirmation anticonstitutionnelle du 7 février 2021 sont battues en brèche par les arguments soutenant la position constitutionnelle de la fin du mandat présidentiel à la date du 7 février 2022. C’est, du reste, le propre du débat intellectuel et scientifique d’être placé sous le signe du relativisme. En religion, il n’y a pas de débat. Car le débat est affaire de concept, de raison. Et comme dit Hegel, le mode de saisie de la religion, c’est la foi. En matière de justice, le débat est souvent contradictoire entre les parties en présence. Il doit finalement être tranché par le juge qui n’y avait pas pris part. Donc on voit bien que l’attitude de Mme Manigat est celle d’un chef religieux ou d’un juge constitutionnel.

Une imposture de plus ! Une imposture de trop !       

Lors de son débat décisif avec sa rivale, Mirlande Manigat, le fougueux et atypique candidat à la présidence, Michel Joseph Martelly, avait objectivement mis à mal son adversaire sur au moins deux points dont, paradoxalement - comme il l’a ironiquement remarqué - Mme Manigat est censée être une experte. D’abord, Mme Manigat a cru bon de reprendre son adversaire qui, de mémoire, avait défini de façon simple et compréhensible la « Haute cour de justice ». Sur un ton professoral, Mirlande Manigat a récusé la définition, sans pour autant en suggérer la bonne. Peu de temps après, coup de théâtre : Constitution en main, Michel Martelly a confirmé sa définition de la « Haute cour de justice » en lisant l’article 185. Face à l’évidence, Mirlande Manigat s’est implicitement ravisée, sans toutefois faire son mea culpa ; se contentant de référer à elle-même comme à une sommité qui ne saurait ne pas savoir. Ensuite, une imposture : Mme Manigat se fait appeler abusivement « constitutionnaliste ». Or, il n’en n’est rien ! Le chanteur a très objectivement et très explicitement rectifié, au grand dam de son adversaire, que celle-ci ne saurait être constitutionnaliste ; vu que ce titre est réservé uniquement aux juristes spécialistes du droit constitutionnel. Tout bon étudiant en droit sait que le pénaliste est un juriste spécialisé en droit pénal ; le civiliste est un juriste spécialisé en droit civil ; le commercialiste est un juriste spécialisé en droit commercial ; le fiscaliste est un juriste spécialisé en droit fiscal, etc. Bien sûr ! ça ne saurait changer avec le droit constitutionnel. Mais comme c’est l’exception qui confirme la règle, l’on ne dira pas du spécialiste du droit des affaires que c’est un affairiste, mais bien un juriste d’affaires ou un juriste en droit des affaires.

Mirlande Manigat ne s’est jamais présentée comme juriste, mais comme politiste. Pourtant, la voilà tout à coup « constitutionaliste ». Ce n’est pas parce que l’on fait des incursions dans un domaine scientifique particulier que l’on en est pour autant un spécialiste. Elle pourrait toujours se dire « constitutionnaliste » pour signifier son attachement au respect de la constitution. Il faut bien souligner que, dans le Larousse, ce terme est à double entente. Il désigne d’une part une spécialité ; et d’autre part, une adhésion ou un positionnement. Dans ce sens, un constitutionnaliste est « un partisan de l’application rigoureuse de la constitution ». Ce modèle définitionnel vaut aussi pour le terme « légaliste » qui désigne un partisan inconditionnel de l’application de la loi, quel qu’en soit le fondement ou la nature d’ailleurs. Dans le sens employé par Mirlande Manigat, le mot « constitutionnaliste » réfère de préférence à une spécialité. Mais, dans les deux hypothèses, l’intéressée se fourvoie : d’une part elle ne saurait être une spécialiste du droit constitutionnel, vu qu’elle n’est pas juriste à la base ; d’autre part, elle est objectivement une anti-constitutionnaliste vu qu’elle utilise sa notoriété pour mésinterpréter consciemment la constitution – à des fins intéressées - et en encourager la violation. Car, il ne saurait échapper à Mme Manigat, comme du reste à un simple lettré doué de bon sens, que le mandat du président de la République, Monsieur Jovenel Moïse, expirera précisément le 7 février 2022 et non le 7 février 2021, comme veulent le faire accroire la plupart de nos politiciens - pêcheurs en eau trouble.

Ce que l’on est en droit d’attendre de Mirlande Manigat, c’est une probité intellectuelle à toute épreuve. C’est cette probité qui vaut au scientifique ou à l’intellectuel de penser contre soi-même - quand il le faut.

Penser contre soi-même, qu’est-ce à dire ?

Cette expression a été utilisée par Sartre, dans son autobiographie partielle parue en 1964, intitulée Les Mots. Sartre révèle qu’au fur et à mesure de sa maturité intellectuelle, il se voyait systématiquement obligé d’abandonner la plupart de ses certitudes qui, objectivement, ne pouvaient pas tenir, face à l’évidence de la véracité de ses nouvelles découvertes. Dans un sens plus large, « penser contre soi-même », c’est renoncer à sa petite bulle de confort personnel qui renfermerait sa propre finalité subjective, pour adhérer à un principe de vie collective ; lui-même ancré dans la réalité historique et commandé par la science.

Dans l’Apologie de Socrate, Platon rapporte que, même devant l’imminence de son exécution - sur la base d’un procès ayant cautionné une fausse accusation - Socrate refusa de s’embarquer dans les arrangements de son riche ami qui avait tôt fait de corrompre ses geôliers afin de faciliter son évasion de sa cellule carcérale. Le philosophe a donc préféré purger son injuste peine plutôt que de violer les lois de son pays en s’évadant de prison. Plus près de nous, l’éminent juriste juif autrichien Hans Kelsen qui est l’auteur du grand classique intitulé Théorie pure du droit, n’a-t-il  pas pensé contre lui-même quand, exilé aux États-Unis parce qu’il fuyait la persécution nazie en Europe, il avait affirmé péremptoirement, pour répondre à une question qui lui fut posée dans le cadre d’une conférence qu’il donnait à la New York University, que le droit nazi répond parfaitement aux critères définitionnels du droit ; et qu’en conséquence, c’est un droit authentique ? L’objectivité scientifique est contraignante à un point tel que le sujet de la connaissance peut être appelé à céder le pas à l’objet de la connaissance. Ceci vaut également pour l’intellectualité où le sujet pensant peut finir par s’effacer devant l’objet pensé. C’est bien en ce sens que, dans le Phédon, Platon affirmait que « [p]hilosopher, c’est apprendre à mourir ».

L’histoire d’une errance

En 2003, à la veille de la commémoration du bicentenaire de l’indépendance haïtienne, le professeur Leslie Manigat s’était retrouvé face à une occasion historique rare de penser contre lui-même. C’est une occasion qui, depuis deux siècles, ne se présente qu’une seule fois en un siècle,. Il était appelé à faire abnégation de ses ambitions politiques – légitimes, certes – pour au moins défendre le principe selon lequel nous ne pouvons pas, encore une fois après 1904, ne pas commémorer notre indépendance nationale ; ou la commémorer dans l’indignité et l’humiliation de l’occupation étrangère. S’il avait pensé contre lui-même, l’historien Manigat aurait mis en déroute un certain Robert Ménard. Ce ressortissant français qui, à l’époque, dirigeait l’organisation Reporter sans frontière, s’acharnait contre un président élu et en fonction ; et s’attachait à le faire renverser coûte que coûte dans le seul souci de saboter la commémoration du bicentenaire de notre geste historique de portée ontologique. Après s’être acquitté de sa sinistre mission, R. Ménard est rentré en France où il a adhéré au Front national (actuellement Rassemblement national) dont il était devenu un élu municipal. Le Front national est le principal parti d’extrême droite en France qui ne pactise absolument pas avec l’idée d’ingérence étrangère dans les affaires nationales françaises ; et dont le fondateur emblématique, Jean-Marie Le Pen, déclara cyniquement croire en l’inégalité des races humaines.

Une occasion manquée

Aujourd’hui, c’était au tour de Madame Manigat de ne pas rater une occasion historique de penser, non pas pour elle-même dans l’insanité, mais contre elle-même dans la véracité. C’est-à-dire, contre son clan ; contre ces politiciens et ces gens qui la manipulent dans le sens de leurs intérêts mesquins et qui sont des pêcheurs en eau trouble ne prenant leurs pieds que dans la spirale de l’insécurité, de l’instabilité et dans le désordre d’une transition qui n’en finit pas ; contre les détracteurs de Jovenel Moïse qui le trouvent bien osé de s’en prendre aux situations de monopoles et de surfacturations systématiques et systémiques compromettant à la base toute initiative de changement et de développement du pays ; contre les contempteurs de la République – enfin ! Pour Madame Manigat, penser contre soi-même aujourd’hui reviendrait à accompagner et à soutenir la jeunesse dans sa quête de vérité. Car, à moins qu’elle ne se trompe - une fois de plus - de paroisse, il ne fait aucun doute que Mme Manigat n’est pas moins intellectuelle que politicienne. C’est d’ailleurs du lieu de l’intellectualité qu’elle existe en politique. D’où la nécessité éthique qui s’impose à elle de penser contre elle-même, c’est-à-dire d’adhérer à la vérité. Et dans le débat actuel, la vérité constitutionnelle coule de source : le mandat du président de la République prend fin le 7 février 2022. Faut-il une fois de plus, une fois de trop, que la communauté internationale intervienne pour nous obliger à nous conformer à un principe de gouvernance démocratique que – pourtant - nous nous sommes donné à nous-mêmes ?  

Rompre le cycle infernal de l’instabilité politique en Haïti

Haïti est l’un des rares pays où la réalisation d’élections politiques demeure encore gravement problématique en ce 21ème siècle. Cette situation est couplée avec celle de l’inachèvement à répétition de la majorité des mandats présidentiels. Pourtant, le 29 mars 1987, suite à la chute de la dictature de Duvalier, le pays s’est doté d’une constitution qui énonce les principes de la gouvernance démocratique : le personnel politique est mis en place et se renouvelle au moyen d’élections libres, sous la forme du suffrage universel direct. Ainsi, à l’article 134-1 de la Constitution amendée il est stipulé : « La durée du mandat présidentiel est de cinq (5) ans. Cette période commence et se terminera le 7 février suivant la date des élections. »

À la lecture de ce qui précède, il ne fait aucun doute que le mandat du président Moïse arrivera à terme le 7 février 2022, contrairement aux rumeurs qui font état de la date du 7 février 2021. Il importe de rappeler qu’en 2015, sous la présidence de Michel Martelly, des élections générales s’étaient déroulées ; mais n’avaient pas complètement abouti. Si, globalement, les législatives étaient plutôt achevées, tel ne fut pas le cas pour l’élection présidentielle dont il restait encore le second tour à réaliser. Le 7 février 2016, par la force des choses, Michel Martelly n’avait pas passé l’écharpe présidentielle à un président élu au suffrage universel direct, conformément à la Constitution. Comme il ne pouvait pas se maintenir un jour de plus au pouvoir, et compte tenu de la vacance présidentielle qui était annoncée ; un compromis avait été trouvé, sur la base duquel le sénateur Jocelerme Privert fut élu président provisoire pour une année, à partir d’une élection parlementaire dit de second degré.

Une élection en remplace une autre

Monsieur Privert avait pour mission principale de redémarrer le processus électoral précisément au point où l’avait laissé son prédécesseur, et de l’achever. Or, il n’en fut rien. Le président provisoire décida d’annuler le premier tour de l’élection présidentielle ; et d’organiser ex-nihilo une nouvelle élection présidentielle. Ce changement de cap opéré contre les attentes des démocrates et de la communauté internationale représentée en Haïti par le Core Group (ONU, OEA, UE, Allemagne, Brésil, Canada, Espagne, États-Unis, France), a été un coup de massue porté aux votants et partisans du candidat Jovenel Moïse, qui arriva en tête de ce premier tour. Mais la décision s’imposa : un nouveau Conseil électoral provisoire vit le jour et le peuple fut convoqué en ses comices. L’élection présidentielle se tint le 20 novembre 2016. Et Jovenel Moïse l’emporta confortablement dès le premier tour. Ainsi est-il entré en fonction le 7 février 2017, « suivant la date de son élection » (art. 134.2). Son mandat quinquennal a débuté le 7 février 2017 et se terminera donc le 7 février 2022, conformément à l’article 134-1 de la Constitution amendée.

La stabilité politique : un préalable nécessaire à la reconstruction et au développement

En seulement trente-trois ans, l’on ne dénombre pas moins de seize présidences ; alors que l’on aurait dû en compter sept - dans le cas de figure d’un mandat unique par présidence. Et dans l’hypothèse d’un second mandat non consécutif, l’on ne devrait compter à date pas plus de quatre présidences. Des seize présidences en question, seulement deux sont parvenues au terme de leurs mandats quinquennaux. René Préval fut élu une première fois, de 1995 à 2000 ; puis une seconde fois, de 2006 à 2011. Michel Joseph Martelly avait effectué son mandat de 2011 à 2016. En revanche, Leslie F. Manigat, le premier président élu dans le contexte de la Constitution de 1987, fut évincé par un putsch au bout de quatre mois d’exercice. Jean Bertrand Aristide essuya un coup d’État, sept mois après avoir été installé dans ses fonctions le 7 février 1991. Élu une seconde fois en 2001, il fut contraint de partir en 2004 - soit deux ans avant la fin de son mandat. Entre ces mandats présidentiels inachevés se sont intercalés, en manière de ponts, un certain nombre de présidences provisoires. Après tout, il faut combler toutes ces vacances présidentielles résultant de l’inachèvement forcé des mandats. Si la vacance présidentielle est prévue par la Constitution, ce n’est qu’à titre d’exception. Mais force est de constater que, dans la pratique, elle devient anormalement la règle. L’instabilité politique chronique est le nom convenu d’une telle factualité.

Devant l’urgence et la nécessité de reconstruire Haïti et de tirer le pays de l’abîme du sous-développement et de l’extrême pauvreté qui déshonorent sa glorieuse histoire en tant que première République noire au monde, il est impérieux de rompre le cycle infernal de l’instabilité politique en commençant par respecter le mandat quinquennal du président Jovenel Moïse, actuellement en fonction depuis maintenant trois ans et quatre mois.

Anouce John Bernard Ex-député de Beaumont – 50ème Législature Auteur

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