Septentrional

Un projecteur est éteint dans le firmament musical haïtien.

Publié le 2020-06-25 | Le Nouvelliste

Islam Louis Etienne

C’est avec beaucoup de tristesse et d’émotion que je m’adresse à vous ce soir. Le Maestro de l’Orchestre Septentrional  François Nikol Levy  nous a quittés ce matin. On ne saurait jouer aucune musique éternellement sans arrêt. Il y a un temps pour jouer et un temps pour changer de partition. Le maestro a non seulement changé de partition, mais aussi de décor. Un ACV sévère a eu raison de lui à l’hôpital Bernard Mew à l’âge de 73 ans.

Nous, Haïtiens, perdons un passionné de la musique et un grand musicien  que nous aimions autant qu’il nous aimait. Nous, Capois, perdons un fils authentique  de grande valeur  non seulement musicale, mais encore éducative. Plus de quarante années de vie musicale active en Haïti et en dehors du pays  avaient fait de  François Nikol Levy  un visage familier, un roc musical, un édifice en béton armé pour l’Orchestre Septentrional. Et que nous partagions ou non ses idées, ses combats, nous nous reconnaissions tous en cet homme qui nous ressemblait et qui nous rassemblait.

En ce petit fils d’instituteur qui avait une franchise sans égale, une audience indiscutable, une aura musicale sans pareille et  sans dimension, qu’il prônait  dans tous les secteurs de la vie nationale  sans jamais oublier ses racines. Il avait une maîtrise de  tous les styles et de  tous les rythmes. Septent était par moments transformé pour répondre à certains besoins express.

 En ce chef, qui sut partout  représenter  valablement  et le plus souvent avec avantage   l’Orchestre Septentrional  dans sa diversité et dans  sa complexité. En cet enfant de Marius M. Levy qui a choisi d’être musicien et chef d’orchestre par surcroît et  qui  était heureux comme tel  aux USA,  en Europe comme en Haïti, dans la Métropole du Nord  comme dans la capitale.

Lévy : le philosophe

Le maestro Levy  incarna une certaine idée de la musique et de la culture  haïtiennes. Une musique et une culture  dont il a constamment veillé à leur unité, à leur cohésion, à leur enrichissement et qu’il a protégées courageusement contre les extrêmes, la division, les luttes fratricides, les déviations   et la haine.

Une  musique et une culture  qui regardent son histoire en face et dont il sut reconnaître, ses  lourdes responsabilités devant l’histoire  dans les heures les plus sombres de la déchéance et du déchirement accéléré du tissu social haïtien. Il a  su non seulement  maintenir le momentum et le tempo, mais encore  élever l’Orchestre Septentrional au sommet de sa gloire, à la dimension d’un doyen et d’un leader qui fait la fierté du peuple haïtien .Une  musique et une culture indépendante et fière, capable de s’élever contre les luttes internes  de clans et de partis. Une musique et une culture  qui assument à travers l’Orchestre Septentrional leur  rôle historique de conscience universelle.

Le maestro Levy  incarna une certaine idée du monde, en s’engageant pour un Septent  des hommes plutôt qu’un Septent de marché, pour un Septent comme une  entité plutôt qu’un Septent comme un  ensemble, pour un Septent constructeur et participatif plutôt qu’un Septent  qui ne tient pas compte de la satisfaction du client et du goût des mélomanes, un Septent plus fort et plus protecteur comme un symbole de la musique haïtienne, plutôt qu’un Septent mercantile, dévoré par l’appât du gain, assis sur une amitié  indéfectible et durable et attaché viscéralement à sa ville natale.

En s’engageant pour  un  climat serein et tranquille, Car Nikol était habité par la conscience du temps long, cette conscience qui enseigne l’infinie fragilité de la vie. «Notre maison brûle » : ce cri d’alerte qu’il poussa pour inviter les dirigeants à agir pour la protection de l’environnement et contre le réchauffement climatique ne fut pas seulement celui d’un chef d’orchestre se hissant à la hauteur de l’histoire, mais celui d’un homme parmi les hommes, refusant de tout son être que soit menacée la pérennité de notre planète. Il avait donné l’exemple en plantant personnellement en compagnie d’autres citoyens responsables quelques arbres pour garantir une faune enrichissante à la jeunesse montante.

Le combat de sa vie fut celui du respect des différences et du dialogue des cultures. À ses yeux, nul art n’est  supérieur aux autres, mais des arts, des expressions sensibles de l’homme et de l’âme, qu’il faut également considérer, également promouvoir. C’est ce qu’il fit en réécrivant la partition de certaines pièces musicales éternelles  de Septent  à jamais disparues  qui portent aujourd’hui sa touche, où des trésors cachés  et des harmonies sublimes  dialogueront par-delà les siècles.

Oui, une certaine idée de la musique  et de la culture haïtiennes, une certaine idée du monde, des échanges, des coopérations ont constitué les repères de sa vie. Ce soir, le maestro Levy  n’est pas seulement pleuré à Port-au Prince où il est mort. Il l’est à travers tout le pays, je le sais aussi en Amérique du Nord qu’il aimait tant et dans le reste du monde.

Le maestro Levy était aussi  un grand citoyen et un homme du monde.

Libre, épris de notre terre, pétri de notre histoire et amoureux taiseux de notre culture. Lui qui attirait la sympathie des sportifs et des responsables d’éducation, lui qui prenait le temps d’échanger longuement avec l’ouvrier d’usine comme avec les plus grands artistes à la recherche d’harmonie  ou d’arrangement, lui qui faisait des parents de ses élèves ses meilleurs amis  comme les musiciens de Septent sa réelle famille, il aimait profondément les gens et les recevait chez lui  à toutes les heures du jour et de la nuit  dans toute leur diversité, quelques soient leurs convictions, leurs professions et  leurs conditions sociales.

Il avait un penchant  particulier  pour  les Capoises  pour les saluer, leur parler, leur sourire…les embrasser et leur dédier des chansons. Les plus humbles, les plus fragiles, les plus faibles furent sa grande cause. Il ne cessa d’agir pour celles qui, malades, touchées par  un  handicap quelconque ou ténaillées par les besoins du quotidien,  avaient été bousculées par la vie. Pour Nikol, il n’y a aucune  hiérarchie entre les parcours, entre les histoires. Il existe  simplement des femmes et des hommes, de vies différentes  qui tous méritent une attention égale, une affection égale.

François Nikol Levy  avait un destin capois

Porté par une ambition qui le conduisit à étudier et à conquérir l’Amérique du Nord, il n’a pas su résister à l’envi de continuer à vivre en dehors de sa ville natale. Il a durant plusieurs décennies tout connu de la vie socioculturelle capoise. S’engageant à gérer une entreprise familiale, vielle de plus d’un demi –siècle, il n’a pas abandonné pour autant sa vie de musicien. Ce furent des années de conquêtes, d’énergie, d’appétit et d’enthousiasme où il a connu des succès et quelques échecs, des fidélités et des déceptions. Si, longtemps, nous n’avons osé l’aimer pour finalement concevoir pour lui un attachement affectueux, quasi filial, il a beaucoup aidé Septent à mûrir et à grandir . On parlera encore longtemps de lui  

Nikol eut aussi des drames intimes que sa pudeur toujours entoura de silence. Ce silence, dans lequel, ces derniers temps, il s’était réfugié. Aussi parce qu’il est des blessures dont un homme ne peut se remettre. Son regard, les traits de son visage disaient encore un peu de lui à la famille et aux amis qui le visitaient. Mais, toujours, et je veux ici vous en porter témoignage de manière très personnelle, il portait en lui l’amour de la  ville du Cap  et des Capois en particulier. 

Il y a quelques décennies, par un choix intelligent  et rationnel, les responsables de Septent ont eu la main heureuse, malgré les on dit, de tomber sur Nikol Levy pour conduire les destinées de l’Orchestre.  Ils ont  inscrit son destin dans  la lignée de ceux qui ont dirigé Septent. Il mit ses pas dans ceux d’Ulrick Pierre Louis, de Jean Meneau et de tous ceux qui ont dirigé la barque avant lui et qu’il aimait tant .Dans le respect de chacun de ses prédécesseurs, il sut trouver des mots lumineux pour parler d’eux lors de leur disparition. Notre pays est fait de ces transmissions qui portent leur mystère et qui  nous dépassent.

Nous avons pour le maestro Levy ce soir de la reconnaissance. Il fit tant pour notre orchestre, notre nation, notre culture, nos valeurs, la fraternité et la tolérance. Il eut Septent chevillé à son corps tout au long de sa vie. Nous nous souvenons avec émotion et affection de sa liberté et de sa personnalité, de ce talent qu’il eut de réconcilier simplicité et grandeur, radicalité et tolérance, proximité et dignité, amour de la patrie et ouverture à l’universel.

Je veux, au nom du COSOS de Port-au-Prince, au nom de toutes les structures administratives de l’Orchestre Septentrional tant  en Haïti qu’à  l’étranger, au nom de tous les musiciens ( actuels et passés ) et  en mon nom personnel, dire notre amitié, notre respect, nos condoléances émues et sincères  à sa famille, à tous ses amis et à ses proches qui l’ont accompagné tant de ses combats périlleux et difficiles   que dans ses moments de gloire  et  de conquêtes.

 Un cahier  sera bientôt  ouvert au Feu Vert Night-Club afin que chacun puisse venir y écrire ses condoléances et témoigner son respect. Un lien sera bientôt  communiqué aux sympathisants du monde entier  pour recevoir leurs sympathies. Portons en nous désormais cette part de notre histoire qui l’accompagne, conscients de notre dette à son égard, forts de ce qu’il nous a légué. Il entre dans l’histoire et manquera à chacun d’entre nous désormais.

Que ses idées continuent à nous guider utilement   et que la terre lui soit légère !

Islam Louis Etienne

Président

COSOS de Port-au-Prince

Port-au-Prince, le mercredi 24 juin 2020

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