Habiter des espaces résilients en Haïti

Publié le 2020-06-24 | Le Nouvelliste

Le séisme du 12 Janvier 2010 nous a durement rappelé que nous habitons un territoire fragile et vulnérable. Les séquelles de cette terrible catastrophe sont encore vivaces dans nos mémoires, dans nos familles et dans nos vies. Malgré les efforts de redressement, on retrouve encore des vestiges visibles de ce désastre au centre-ville de Port-au-Prince et dans certains quartiers précaires de la région métropolitaine.

Depuis ce tremblement de terre dévastateur, la population haïtienne s’est attachée à un devoir de mémoire envers les disparus. Elle a aussi cherché à mieux appréhender les caractéristiques de son environnement insulaire si différentes de celles des territoires continentaux. Une île ne dispose pas d’espaces vastes. Entourée d’eau, elle est sujette aux intempéries. De nos jours, les changements climatiques ont aggravé l’incidence des phénomènes météorologiques pouvant frapper les pays insulaires : séismes, cyclones, inondations, hausses de température, sécheresses.

Selon l’Index Mondial des Risques Climatiques, l’île d’Hispaniola est l’un des territoires les plus menacés de la zone Amérique Latine et Caraïbes. Tandis que les séismes sont imprévisibles, les conditions optimales de récurrence de développement des cyclones tropicaux se situent entre le mois de juin et le mois de novembre de chaque année. Aussi, un autre risque naturel majeur et récurrent auquel est soumis l’espace haïtien est la menace cyclonique.

Situé en plein cœur du circuit des cyclones tropicaux, Haïti est l’un des pays des Caraïbes les plus frappés au cours de la période cyclonique. En 2016, les vents violents qui accompagnaient le cyclone Mathew ravagèrent la région méridionale du pays, détruisant tout le département de la Grand’ Anse, frappant durement les Nippes, le Sud et le Sud-Est, affectant même le département de l’Ouest.

Les cyclones sont des aléas naturels qui provoquent de grandes catastrophes affectant à la fois l’habitat et le bâti. Pour cette année 2020, les scientifiques ont prévu une saison cyclonique très active, estimant de quatorze jusqu’à vingt tempêtes tropicales et ouragans dont la moitié pourrait atteindre la catégorie de cyclone avec des vents dépassant 110 km/h ; trois à six pourraient être des cyclones majeurs avec des vents s’élevant à plus de 175 km/h. Les cyclones constituent donc une grande menace pour nos populations.

Comme les séismes, les cyclones ont des conséquences sévères et dommageables dans nos villes et dans nos campagnes en termes de pertes en vies humaines, de sinistrés et également de pertes des récoltes agricoles. Notre habitat doit être aménagé pour que le bâti résiste tant aux séismes qu’aux cyclones. Comment devons-nous bâtir pour limiter les dégâts causés par les inondations en période cyclonique ? Comment aménager un habitat résilient aux aléas naturels tels que les séismes et les cyclones ? Quelles réponses devons-nous apporter pour que notre habitat devienne résistant face à la récurrence des menaces naturelles ?

En Haïti, chaque année les cyclones détruisent des maisons d’habitation, des écoles ainsi que certaines infrastructures communautaires de base. Les inondations liées aux cyclones, en particulier, les crues des rivières détruisent les champs en milieu rural et les récoltes. À moyen et à long terme, quand les menaces cycloniques ne sont pas gérées, elles affectent aussi les économies déjà très fragiles et affaiblissent les capacités des communautés à se remettre. Nous devons donc apprendre à consolider nos lieux de vie pour aménager un habitat capable d’y résister.  

Cette vulnérabilité environnementale constitue une entrave majeure au développement économique. Oui, le tremblement de terre surprend. On est choqué par le volume tragique des pertes en vies humaines, le capital social est décimé. Soudain, l’économie nationale est frappée de plein fouet par les dégâts matériels ; elle  s’écroule. Avant même d’avoir pu réagir, la pression annuelle des méfaits plus ou moins graves de la prochaine saison cyclonique se fera sentir. Ainsi, les États insulaires comme Haïti risquent de s’enliser dans l’engrenage des catastrophes résultant des cyclones.

De la saison pluvieuse à la saison sèche, l’environnement haïtien vacille sous l’effet d’un cycle climatique particulièrement difficile. On ne peut préciser la fréquence des cyclones violents qui peut varier de cinq à sept ans, mais leur probabilité est élevée. Toutefois, la période cyclonique sera marquée par des inondations enregistrées même en l’absence d’un ouragan majeur. Puis, il s’agira de faire face aux inconvénients de la saison sèche; mais on ne peut oublier la permanence des risques sismiques. Ce schéma récurrent entraîne vers la pauvreté, car elle détruit les ressources existantes dont les coûts de remplacement seront plus élevés que la valeur initiale de leur édification. Le stade de reconstruction n’étant jamais dépassé, il empêche d’entamer, à court terme et de manière efficace, les nouveaux programmes de développement tant attendus mais relégués indéfiniment à plus tard, à chaque saison cyclonique. 

Pour avoir un habitat résistant aux séismes et aux cyclones, nous devons développer un urbanisme et un aménagement du territoire qui préconisent des plans d’aménagement intégrés, des régulations et des normes de protection de l’habitat et du bâti.  Nous devons développer un aménagement du territoire en priorisant des approches, traditionnelles ou innovatrices, basées sur la résilience aux catastrophes en milieu urbain comme en milieu rural.

En priorité, les plans d’urbanisme et les schémas d’aménagement du territoire doivent nous indiquer où construire et comment construire notre habitat. Les plans d’urbanisme doivent aussi identifier les zones où il ne faut pas construire : on les appelle zones non constructibles ou zones non aedificandi.

Les zones non constructibles sont considérées comme des zones sensibles et peu propices au développement urbain et de zones d’habitat. Ce sont, en général, les zones inondables comme, les berges des rivières avec la montée des crues, les zones littorales comme certains fronts de mer de nos villes fragilisées avec les marées montantes en période de cyclone et la proximité des ravines. Les zones de pente sont également peu recommandées pour développer l’habitat et le bâti par rapport aux aléas naturels tels que les séismes et les éboulements de terrain.

Dans un plan d’aménagement du territoire, les zones d’espaces verts ou ludiques et les zones de réserve forestière sont également considérées comme non constructibles. Cette catégorie de zones permet de protéger l’environnement et d’assurer une meilleure qualité de vie aux communautés. Par exemple, en période de pandémie, les espaces verts sont aussi des espaces tampons qui permettent aux villes et aux agglomérations rurales de se régénérer et de mieux respirer.   

En revanche, les zones non inondables, collines et piedmonts, sont des zones urbanisables, recommandées pour le développement des communautés. Les résultats des études géotechniques permettent de connaître les caractéristiques physiques et la portance des sols dans ces zones retenues pour l’urbanisation et indiquent quels types de construction peuvent y être érigés.  

La gestion des risques naturels préconise aussi l’aménagement d’abris ou de refuges pour faire face aux aléas. Les abris ou refuges sont des espaces construits qui permettent de recevoir les populations ou familles affectées ou qui seront affectées par un désastre en milieu urbain comme en milieu rural.  

En général, il est prévu deux catégories d’abris ou refuges. Ces derniers seront localisés dans des zones stratégiques, centrales et hors des zones non constructibles. Les écoles nationales, les églises et certaines infrastructures communautaires comme des salles paroissiales ou des centres communautaires peuvent servir de refuges en cas de désastre. Ces équipements seront conçus aux normes parasismiques et anticycloniques, résistant aux vents violents. Les préaux des écoles nationales seront aménagés et conçus avec des plateformes surélevées afin de recevoir les familles en cas d’inondations. Les stades olympiques sont de grands équipements qui peuvent aussi servir d’abris en cas de désastre.

L’autre approche est d’aménager des refuges sécurisés. Le principe est de prévoir, par exemple, deux grandes salles capables de recevoir beaucoup de personnes et des familles avec des toilettes et un espace pour cuisine extérieure. Le refuge sécurisé et localisé dans une zone sécuritaire servira à d’autres activités de développement communautaire en dehors de la saison cyclonique. C’est un modèle économique, intéressant et modulaire car on peut facilement le répliquer dans l’habitat des villes comme dans l’habitat des campagnes.  

Également, les abris et refuges sont conçus afin d’y assurer la collecte des eaux de pluie. Les toitures seront étudiées pour collecter l’eau de pluie dans des réservoirs, car nous connaissons bien l’importance de l’eau dans l’habitat au quotidien et particulièrement après un désastre. 

En plus de créer un environnement de qualité et agréable autour de l’habitat, à savoir l’implantation des services de base, la fourniture en eau, l’électricité et les infrastructures communautaires, nous devons aussi développer une architecture adaptative et résiliente. Ce type d’architecture permet au bâti de résister aux aléas naturels auxquels nous sommes exposés de manière récurrente, en particulier les séismes et les cyclones porteurs de vents, de rafales et d’inondations.

L’identification, au niveau du bâti, des facteurs majeurs de la conception qui seront résistants aux catastrophes est la première étape. Il est recommandé un bâti de forme simple avec une structure compacte, des toitures résistantes à la force des vents, des ouvertures espacées et des sorties bien positionnées pour assurer une évacuation rapide des gens en cas de désastre. Afin de résister aux inondations, les maisons d’habitation auront des soubassements et seront surélevées pour en sécuriser les accès et les bâtiments. 

L’architecture adaptative favorise l’utilisation et le renforcement des matériaux traditionnels en milieu rural et la construction de bâtis avec des structures conventionnelles aux normes en milieu urbain. En milieu rural, l’utilisation de matériaux locaux et régionaux (roches de rivières, latanier, palmiste, bambou, brique d’argiles, etc.) liée à des méthodes de construction traditionnelles locales a permis d’avoir un habitat rural qui résiste aux vents et aux cyclones. 

Dix ans après le séisme du 12 janvier 2010, une des importantes leçons apprises est que nous devons valoriser, renforcer et faire la promotion des métiers de la construction en Haïti. Nous devons créer des écoles de formation professionnelle de haut niveau, renforcer les écoles d’architecture existantes et mettre en place des instituts d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

Ainsi, nous aurons fait le choix de nous construire un habitat et un bâti adaptés aux contraintes environnementales, à nos traditions et à notre manière d’habiter l’espace haïtien.  Du maçon à l’ouvrier spécialisé supervisé par le contremaître, l’ingénieur, l’architecte et l’urbaniste, nous savons que tous constituent la chaine qui nous permet de mieux bâtir la vie (Georges Candilis).

Il est primordial que nous apprenions à connaitre et à apprécier la vulnérabilité de notre territoire insulaire en vue de développer notre capacité de résilience face aux intempéries météorologiques pouvant nous affecter. Nous vivons dans des régions géographiques exposées à des conditions climatiques contraignantes : les collectivités locales et les communautés urbaines et rurales doivent pouvoir gérer leur habitat face à ces risques.

Nous devons façonner des collectivités plus résilientes aux chocs en développant un habitat résistant aux aléas majeurs, cyclones et séismes, en particulier grâce à un urbanisme et un aménagement du territoire adaptés. Nos communautés doivent être capables de réagir efficacement aux catastrophes et en mesure de se relever économiquement après leur impact.

Il est donc impératif que l’Etat haïtien participe à la mise en place d’un environnement favorable qui nous permette d’habiter et de vivre dans la résilience. Nous avons pour obligation de nous aménager des habitats résilients afin de développer des collectivités robustes et courageuses tout en préservant l’harmonie avec la nature.  

Chantal Volcy Céant/ Sabine Malebranche

24 juin 2020

Chantal Volcy Céant/Sabine Malebranche Auteur

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