L’inquiétante pénurie de dollars

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Publié le 2020-06-22 | Le Nouvelliste

Le dollar américain se fait très rare sur le marché local des changes ces dernières semaines. Une des conséquences de cette rareté est l’exacerbation de la dépréciation de la gourde. L’autre est l’impossibilité pour les maisons de transfert de payer la totalité des transferts en dollars américains. Même les banques commerciales limitent le montant qu’un client peut retirer de son compte en dollars. Cette rareté a poussé le gouvernement à modifier le décret de 1989 concernant les maisons de transfert en Haïti en publiant un nouveau décret en date du 16 juin 2020. Selon ce nouveau décret, les maisons de transfert doivent verser les montants aux bénéficiaires « dans la forme, la monnaie et le taux indiqués par la Banque de la République d’Haïti (BRH)».

Le décret donne à la BRH la liberté de fixer les modalités  pour les opérations de transfert sur tout le territoire haïtien. Il actualise le cadre juridique pour permettre à la BRH  d’assurer un meilleur contrôle des opérations de transfert de manière à  rendre ses transactions plus transparentes et à limiter les exactions contre les bénéficiaires. La BRH a très vite saisi la balle au bond en publiant, le vendredi 19 juin, une circulaire obligeant les banques et les maisons de transfert à payer les transferts internationaux en monnaie étrangère si le bénéficiaire reçoit les fonds sur son compte bancaire, et en gourdes si le bénéficiaire requiert le paiement à n’importe quel point de service sur le territoire national. Dans ce cas-ci, les paiements doivent se faire au taux de référence de la BRH. Les contrevenants à ces nouveaux dispositifs s’exposent à des pénalités qui sont prévues dans la circulaire.

Évidemment, la meilleure solution serait que le bénéficiaire puisse recevoir son transfert en dollars américains, puisque de nombreuses transactions sont réglées en devise américaine dans l’économie haïtienne. On peut prendre l’exemple du paiement de loyer et de l’achat dans certains magasins qui affichent leurs prix en dollars américains. Parfois ils exigent l’équivalent en gourde à un taux qu’ils se donnent le loisir de fixer. Certaines maisons de transfert faisaient exactement la même chose. La circulaire de la BRH compte harmoniser la remise des fonds dans les maisons de transfert en leur imposant le taux de référence. Mais le problème des autres entreprises échappe au contrôle de la BRH.

Il se pose quand même un autre problème: le taux de référence de la BRH est généralement inférieur aux taux de vente du dollar américain dans les banques commerciales. Le taux de référence n’est que la moyenne pondérée des taux pratiqués par les banques commerciales et les agents de change le jour ouvrable précédent. Si les banques commerciales décident d’augmenter le taux de change le lendemain, le taux du jour sera supérieur au taux de référence.  

À titre illustratif, ce samedi 20 juin une des banques commerciales achète le dollar américain à 113 gourdes et le revend à 115 gourdes pour des montants compris entre 51 et 499 dollars américains. Cette même banque affiche le taux directeur de 112.7069 gourdes de la BRH pour la journée. Avec la nouvelle circulaire, un bénéficiaire qui se présente à une maison de transfert pour réclamer un montant de 100 dollars américains reçoit 11 270.69 gourdes. S’il doit acheter des dollars américains à la banque ci-dessus mentionnée, il aura besoin de 11 500 gourdes. Au bout du compte, sur un transfert d’un montant de 100 dollars américains, le bénéficiaire perd 229.31 gourdes. C’est pourquoi la circulaire essuie des critiques au niveau de la population.

Il faut cependant reconnaître qu’avant la circulaire, la perte était parfois plus prononcée puisque certaines maisons de transfert versaient les transferts aux clients à un taux largement inférieur au taux de référence. Les bénéficiaires de transferts dans les départements de la Grand-Anse et du Nord-Est figuraient parmi les grandes victimes de ces abus répétés et systématiques, selon une note justificative présentant les argumentaires de la BRH concernant la nouvelle circulaire. Celle-ci a le mérite d’atténuer le problème et d’éviter les affrontements entre les maisons de transfert et leurs clients.

Le poids du secteur informel

La BRH voit dans les maisons de transfert une passerelle vers le marché informel des changes. Et cela inquiète les autorités monétaires. « Le stock de dollars sur lequel  la BRH exerce un contrôle est plus petit que celui qui échappe à son contrôle. Il y a des gens qui prennent en otage le marché et se sont transformés en Price Makers. Il y a une trop grande partie du marché des changes qui évolue dans l’informel », avait déclaré le gouverneur Jean Baden Dubois (1) en conférence de presse en date du 17 juin 2020.

L’argumentaire de la banque centrale est très catégorique là dessus : « Une bonne partie de l’offre de dollars est restée en dehors du cadre formel, hors de vue de la BRH avec tout ce que ça comporte comme risque en termes de blanchiment d’argent.  Beaucoup de sous-agents, ceux-là même qui devraient payer les transferts en dollars au bénéficiaire, les paient en gourdes à un mauvais taux et  retenaient ces dollars. Ils s’organisent en cartel pour venir offrir ces dollars à des prix très élevés sur le marché des changes. »

Mais l’autre aspect important du problème réside dans le fait que la BRH ne peut pas répondre à toute la demande actuelle de dollars. La banque des banques rappelle qu’elle ne peut pas émettre de dollars américains. Elle n’émet que des gourdes. Elle doit importer des dollars américains de la Réserve fédérale américaine (la banque centrale des États-Unis) pour alimenter le marché local. Mais à ce niveau, il y a des risques liés à la réputation du pays. La BRH semble ne pas souhaiter solliciter un montant trop élevé de devise américaine pour ne pas éveiller des soupçons. Les lois internationales sur le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme l'invitent à la prudence en termes d’importation de dollars. C’est pourquoi elle compte rester accolée à son profil historique d’importation. La BRH fait une planification annuelle avec les autorités monétaires américaines qu’elle compte respecter malgré l’augmentation de la demande des dernières semaines.

Selon la banque centrale, parmi les facteurs affectant la baisse de la circulation du numéraire américain sur le marché local sont la thésaurisation et le commerce frontalier qui se fait surtout en cash.  Les billets, poursuit-elle, ne reviennent pas dans le circuit bancaire. Même si la banque centrale continue de mettre des dollars sur le marché, elle n’a pas la garantie qu’ils vont rester sur le marché pour faciliter les transactions. Pour ne rien arranger, les apports en cash des touristes ont baissé drastiquement en raison de la Covid-19 et des troubles sociopolitiques pré-Covid qui ont eu lieu en Haïti.

La BRH constate aussi que les banques commerciales ne font quasiment plus de dépôts en dollars chez elle, alors que les requêtes de tirages sont en nette hausse. La BRH est alors obligée, selon ces dirigeants, d’octroyer un quota à chaque banque commerciale en fonction des disponibilités provenant presque essentiellement des importations de la Réserve fédérale américain. Ainsi, en mai 2020, la BRH confirme avoir distribué six millions de dollars aux trois principaux participants du système bancaire. Elle promet des dispositions en vue de doubler ce montant au cours du mois de juin.

La BRH n’indique pas de durée de mise en œuvre de la circulaire. Elle promet qu’elle ne restera pas les bras croisés et qu’elle « multiplie ses efforts pour pouvoir importer plus de billets de la Réserve fédérale américaine en vue d'essayer de combler les lacunes du marché en termes de disponibilité de billets ». Les bénéficiaires pourront-ils espérer recevoir leurs transferts en dollars si le marché des changes arrive à être alimenté convenablement? Ils le souhaitent tous. Pour le moment, à défaut de pouvoir augmenter l’offre de devise américaine sur le marché local, la BRH opte pour une diminution de la demande avec la circulaire. En conférence de presse au cours de la semaine dernière, le gouverneur Jean Baden Dubois a indiqué que sur les trois milliards de dollars de transferts de la diaspora en 2019, à peine 375 millions de dollars américains ont été transférés physiquement en Haïti.

M. Dubois l’avait clairement expliqué à la presse : « Quand une personne (à l’étranger) effectue un transfert pour une autre, la maison de transfert de l’expéditeur fait un jeu d’écriture pour créditer le compte de la maison de transfert qui va payer le bénéficiaire. Il n’y a pas un transfert de cash.» (1) Aujourd’hui, le pays ne dispose pas d’assez de dollars américains pour satisfaire toute cette demande.

C’est cette rareté qui exacerbe la dépréciation de la gourde. Le taux moyen de change est passé de 66,46 gourdes pour un dollar américain en juin 2018 à un taux moyen d’acquisition de 116,6677 gourdes pour un dollar américain, publié par la BRH le 19 juin 2020, soit une chute de 75,56 % en moins de deux ans. Parallèlement, des centres d’achat de Port-au-Prince imposent depuis la semaine dernière un taux de 120 gourdes pour un dollar. De quel droit ? On l'ignore. Aucune banque commerciale n’affichait un taux de change aussi élevé la semaine dernière. Les autorités compétentes ne devraient-elles pas obliger ces commerçants à accepter le taux de référence de la BRH ou le taux de change affiché par leur banque partenaire?

À priori, on est tenté de répondre affirmativement pour éviter de pénaliser les consommateurs. À posteriori, rien n’empêchera ces entreprises de convertir leur prix à un taux de 130 gourdes pour un dollar américain. Le problème est de toute évidence plus compliqué et nécessite une intervention coordonnée de l’État haïtien dans son ensemble. Pas seulement la BRH.  

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

: https://www.lenouvelliste.com/article/217511/la-brh-promet-detablir-lordre-avec-le-decret-sur-les-maisons-de-transfert

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