La culture est très souvent perçue comme un luxe de pays riche, rarement pour les non initiés comme un facteur d’influence et de domination. La puissance culturelle d’une nation, son soft power, par opposition au hard power (armées, défenses, etc.) peut-être plus ou moins ressentie avec intensité selon les domaines où elle s’applique. Le soft power cherche à influencer, à convaincre, à créer de l’adhésion. En ce sens, les églises Évangéliques américaines implantées en Haïti font autant partie du soft power des Etats-Unis que l’Institut Haïtianno-américain ou les films, séries télévisées, la musique ou les vidéoclips venant de chez eux. En ce sens, la culture est l’expression de l’identité profonde d’une nation : l’influencer c’est influencer son identité, ses choix et la direction qu’elle sera amenée à prendre dans le futur.
Dans la région Caraïbe, la culture haïtienne est l’une des plus diverses. Son expression touche quasiment tous les domaines: de la littérature, à la peinture, la musique et la cuisine mais également les expressions religieuses. Nos traditions vodous sont une des formes d’expressions qui dépassent le simple fait religieux, le simple aspect du culte pour devenir une manifestation de notre identité. Des pays à l’identité culturelle moins marquée copient, s’inspirent ou s’approprient des éléments de notre patrimoine. D’autres revendiquent aujourd’hui leur ascendance haïtienne d’un point de vue culturel. Ainsi, la Nouvelle-Orléans remet en avant, sa culture et ses traditions d’origine haïtienne et vodou, la République Dominicaine parle aujourd’hui d’un vodou dominicain, de sa version des raras, les gagas, ceci en faisant silence sur les origines haïtiennes de ses traditions. Elle fait de même avec l’artisanat en laissant la possibilité aux artisans haïtiens ou descendants d’immigrés haïtiens les moyens de dupliquer un artisanat local identique à celui que nous produisons en Haïti. Il faut noter que les autres îles aux traditions plus limitées en font de même. L’appropriation culturelle est un fléau qui ne touche pas seulement notre pays, mais ne pas défendre sa culture, ses intérêts risque d’amener à terme à une disparition de notre spécificité comme peuple. L’appropriation culturelle n’est pas un softpower, elle n’est pas l’exportation de notre culture.
La culture est un outil diplomatique qui peut permettre de faire évoluer l’image, la perception d’un pays, autant du point de vue des opinions publiques que de celui des responsables politiques. Elle permet de faire changer le discours sur le pays, de le faire évoluer d’une perception strictement négative à une perception plus positive.Ce discours ne décrit plus seulement un pays à fuir, à éviter, il devient une région où il faut investir, à visiter, à découvrir. La politique de l’ambassade d’Haïti à Washington a dans ce sens fait découvrir aux personnels diplomatiques à Washington et aux personnels politiques états-uniens une Haïti différente, en dehors des crises politiques, économiques environnementales et humanitaires à gérer. Parmi les éléments qui ont pendant un temps changé la narration sur Haïti, citons la venue de jeunes professionnels du monde entier après le tremblement de terre, travaillant dans les ONG et profitant de leurs weekends pour visiter le pays. Ces jeunes professionnels n’avaient pas les mêmes appréhensions négatives et ont véhiculé à leur retour une image plutôt positive du pays. Et quelques années après, Haïti était devenue une des destinations à visiter avant que la politique et ses méfaits reprennent leurs droits et nous ramènent à notre image de « shit hole ».
Reprendre le contrôle de notre image est fondamental afin de développer un des seuls atouts directement exploitable du pays : un tourisme culturel basé sur ce que nous sommes, notre histoire, notre patrimoine et notre culture.
La culture comprend également nos traditions religieuses et faire la promotion de celles-ci, les utiliser comme outil politique ne veut pas dire que nous forçons chacun à renoncer à sa foi individuelle mais simplement que nous utilisons l’ensemble des outils dont nous disposons pour défendre et promouvoir notre pays. Le vaudou par exemple peut générer des bénéfices économiques pour notre pays à travers un tourisme cultuel comme cela est le cas pour des villes comme Lourdes ou Rome. Cette forme de tourisme peut aussi devenir un outil de défense de nos intérêts économique et politique, surtout quand nous savons que des hommes et femmes politiques américains par exemple peuvent venir en voyage privé pour consultation de hougan ou de mambo. Cela crée pour nous un pouvoir d’influence à l’international non négligeable. François Duvalier savait exploiter nos croyances pour se maintenir au pouvoir, pourquoi ne pourrions-nous pas faire de même à l’international ? Car si le vaudou est d’origine béninoise, au Bénin il fait partie des religions traditionnelles comme il en existe beaucoup en Afrique. Les lettres de noblesse du vaudou viennent d’Haïti et les Béninois ont su utiliser notre désir d’un retour aux sources. Le centre spirituel du vaudou est Haïti et une politique bien pensée dans ce domaine pourrait faire de notre pays le centre des religions afro-caribéennes et afro-brésiliennes en Amérique, ceci sans compté la diffusion du vaudou en Amérique du Nord et en particulier en Louisiane, en Floride, dans l’État de New York et dans toutes les zones peuplés d’immigrants et de descendants d’Haïtien.
Le Vatican, Israël, l’Inde ou encore les Etats-Unis savent bien se servir de leurs religions et de leurs diasporas comme outils de lobbying politique pour influencer, promouvoir leurs intérêts à tous les niveaux. Les Églises Catholiques ainsi que les églises Protestantes Évangéliques sont de formidables outils d’information pour les services d’intelligences de ces pays. Il y a des Églises catholiques quasiment partout sur la planète, elles peuvent renseigner le Vatican à tout moment sur tous les sujets en un instant. Les églises Évangéliques américaines en font de même. L’Église de Jésus Christ des Saint des Derniers Jours ou Église Mormones fait un formidable travail généalogique dans le but de baptiser les morts pour les sauver, mais cette base de données sur les populations de chaque pays peut avoir également d’une autre utilité pour les services secrets qui y ont accès. La religion est source de pouvoir, d’influence économique ou politique. L’Arabie Saoudite, gardienne des lieux saints de l’Islam bénéficie d’un atout politique majeur vis-à-vis des autres États musulmans. Elle définit des quotas de visas par pays pour le grand pèlerinage de La Mecque. C’est un sujet de négociation, de discussions et d’échanges permanents car un des cinq piliers de l’Islam est justement ce grand pèlerinage. Les populations croyantes de ces pays font donc pression sur leur gouvernement afin de faciliter l’obtention de ces précieux visas. Mais qu’échangent-ils avec l’Arabie Saoudite pour cela ? Les tensions entre l’Iran et l’Arabie Saoudite touchent aussi cette question-là. La religion est une arme dont ils savent se servir, alors pourquoi pas nous ?
La culture comme arme diplomatique ne doit pas être folklorisée. Haïti qui ne rate jamais une opportunité de rater une opportunité aurait pu par exemple remercier les pays qui lui ont apporté leur soutien après le tremblement de terre de janvier 2010, en offrant des œuvres d’art en remerciement à ces pays. Ces dons n’auraient pas été perdus, ils auraient permis de montrer au monde que nous ne savons pas seulement demander de l’aide, que nous ne sommes pas simplement des mendiants. Ils auraient permis de faire évoluer notre image, de nous mettre sur un pied d’égalité symbolique, de faire la promotion de notre art, de notre culture, de lui donner une visibilité mondiale et de faire évoluer la narration sur notre pays. Les bénéfices que nous pourrions escompter auraient été de nous replacer sur la carte des marchés mondiaux de l’art, de faire vivre nos artistes, de faire rentrer des devises par l’exportation de notre art et par ruissèlement de notre artisanat. La littérature haïtienne a un rayonnement incontestable. Malgré le fait qu’elle utilise les ressort d’un misérabilisme, dénonçant par son réalisme des situations souvent intolérables et confortant l’étranger dans son image de notre pays, elle fait paradoxalement évoluer l’image du pays. Sa maîtrise de la langue, sa qualité littéraire sous-entendent que nous ne sommes pas que crasse et misère. Le nom Haïti ne serait plus uniquement associé à la pauvreté, à l’instabilité politique et aux catastrophes naturelles, mais également à la gastronomie, à l’histoire, au patrimoine, à la peinture, à la sculpture, à la littérature, à la danse et la musique, etc. Mais nous avons choisi la stratégie de la laideur, de la faiblesse, de la mendicité et de l’inconsistance. Rien n’oblige à ce que ces choix soient définitifs.