Structure de marché et bien-être des consommateurs: l’Etat doit jouer son rôle

Depuis la crise de 1929, on admet que l’Etat occupe une place de plus en plus importante dans l’économie.

Evenson PIERRE, Diplômé en Economie
18 juin 2020 — Lecture : 8 min.

Depuis la crise de 1929, on admet que l’Etat occupe une place de plus en plus importante dans l’économie. En plus de la fonction strictement régalienne que lui réservent les économistes libéraux, l’Etat s’occupe de nos jours d'un certain nombre d’autres fonctions dans l’économie. Selon Richard Musgrave, l’Etat a trois fonctions principales qui sont : premièrement, une fonction d’allocation des ressources. En produisant des biens et services non marchands tels que les hôpitaux publics, les écoles publiques, les infrastructures de toutes sortes, y compris la justice, la sécurité intérieure et la défense nationale. Deuxièmement, l’Etat a une fonction de redistribution. A l’aide de cette dernière, il met en œuvre un ensemble de moyens pour modifier la répartition des revenus. L’idée sous-jacente est d’agir sur les inégalités et de promouvoir la justice sociale. En dernier lieu, l’auteur affirme que l’Etat a une fonction de régulation. Cette fonction de régulation se divise en deux volets. D’une part, l’Etat doit mettre en place des règlements juridiques qui régissent la vie économique. Le deuxième volet concerne les actions de politique économique ayant pour objet de stimuler la croissance et le développement. On comprend de ce qui vient d’être dit que ces trois fonctions font de l’Etat le principal garant du bien-être de la population.

Le concept de « bien-être » est multidimensionnel, mais ici on s’intéresse à la dimension purement économique.  Pour saisir son sens économique, on peut l’associer à l’expression ''économie du bien-être'', qui elle-même peut être définie  comme : « La recherche de moyens à mettre en œuvre pour parvenir à des situations jugées comme les meilleures possibles pour la collectivité ». Dans la logique de la recherche du bien-être de la collectivité et en particulier de celui du consommateur, l’un des moyens permettant d’y parvenir est de  pouvoir augmenter sinon maintenir le pouvoir d’achat de ce dernier.

En microéconomie, on mesure le bien-être par le concept du surplus du consommateur. Il représente la différence entre ce que le consommateur serait disposé  à payer pour acquérir un bien ou service donné et ce qu’il paiera effectivement. Plus ce surplus est élevé, plus le bien-être est considéré comme satisfaisant. Ce résultat dépend de la structure du marché et le comportement des entreprises qui le composent.

Selon la classification de l’économiste allemand H Von Starckelberg, on distingue trois principales structures de marchés. On a d’abord le marché de concurrence parfaite. Sur ce dernier, on trouve un grand nombre d’offreurs de tailles similaires, vendant exactement le même produit de sorte qu’il n’existe aucun pouvoir de marché. Sur ce marché, non seulement le prix s’impose à tous et est déterminé par le mécanisme de l’offre et de la demande, mais aussi, la stratégie pour augmenter la part de marché tire le prix vers plus bas possible. Il faut préciser que de par ses hypothèses de réalisation, ce type de marché n’est qu’un idéal. Toutefois, cette mode d’organisation de marché (concurrence parfaite) assure automatiquement les prix, le volume de production et l’allocation des ressources optimaux du point de vue de la société. Ensuite, on trouve le marché monopolistique sur lequel l’offre de produit est assurée par un seul producteur et par conséquent, il fixe le prix de son produit puisque qu’il a le pouvoir de marché. L’économiste Adams Smith a critiqué cette structure de marché et a fait remarquer dans ses travaux que lorsque le mécanisme de la concurrence est faussé par le monopole, la société connait une moindre satisfaction. La troisième et dernière forme est le marché oligopolistique. Sur ce dernier la concurrence est limitée et il peut ne pas avoir de concurrence. Sur un tel marché, les entreprises ont tendance à fixer des prix supérieurs à ceux de la concurrence. Ce qui provoque une perte de bien-être pour la société. Ce qu’il faut comprendre et retenir, c’est que le niveau de bien-être du consommateur diverge d’une structure à l’autre et sur le marché où la concurrence est limitée, le surplus  du consommateur est moindre et par conséquent son bien-être s’effrite.

Nous venons de voir dans les paragraphes précédents que l’existence d’un marché  de concurrence tire les prix le plus bas possible et du même coup favorise le bien-être des consommateurs. Il faut maintenant signaler que la notion du bien-être ne se résume pas  seulement à l’existence du surplus du consommateur. Il y a aussi un autre facteur qu’il faut prendre en compte : la qualité des produits. La concurrence favorise aussi l’existence sur le marché des produits et services de meilleures qualités. Parce que pour accroître leur part de marché, les entreprises vont faire beaucoup d’efforts pour améliorer la qualité de leur produits et services.

 De ce fait, pour bien  jouer son rôle de garant du bien-être des consommateurs, l’Etat doit s’assurer que les marchés fonctionnent de manière performante, autrement dit il doit veiller à ce que le comportement de chaque entreprise établie sur le marché ne soit pas une entrave à la concurrence et à l’atteinte du bien-être social. Pour ce faire, une meilleure compréhension du fonctionnement concret des marchés doit le guider.

En Haïti, malheureusement, les marchés sont presque tous en situation  d’oligopole. La majorité des modèles théoriques d’analyse de comportement en situation d’oligopole présume une certaine forme d’entente tacite ou formelle des entreprises. Le modèle d’organisation industrielle, et l’école structuraliste en particulier, prédit un comportement abusif des entreprises qui exercent leurs activités sur un marché concentré. La concentration, nous dit le modèle structuraliste, favorise l’entente et rend possible l’utilisation de prix abusif et l’appropriation de profit excessif.   

La prédiction de ce modèle n’est-elle pas devenue  une réalité sur beaucoup de marchés en Haïti ? Pour avoir la réponse, il faut simplement jeter un coup d’œil sur le marché  du riz importé.

Suite à la mise en place du programme d’ajustement structurel imposé à Haïti, les autorités ont procédé à la libération totale de l’économie. Cette décision a sapé la base productive de tous les secteurs économiques du pays et le secteur agricole en particulier. Dans la logique de cette libéralisation, les tarifs douaniers sur le riz ont été réduits considérablement pour passer de 50% aux alentours des années 80 à 3% en 1995 et depuis, la production de ce produit ne cesse de diminuer au profit de l’importation.  Selon les données de l’AGD (Administration Générale des Douanes) pour la période de juillet 2015 à janvier 2016 les importations de riz se chiffraient à 337520,4 tonnes métriques à lorsqu’elles étaient seulement 7 000 tonnes en 1985. Ce produit représente aujourd’hui environ 34% de l’importation totale d’Haïti. Selon la CNSA, la consommation du riz représente 450 000 tonnes métriques. Par ces chiffres, on voulait montrer l’immensité de ce marché, la croissance rapide de la demande pour ce produit, son importance pour des millions de consommateurs majoritairement pauvres et notre dépendance à l’égard de l’importation de ce produit.

 Aujourd’hui, ce marché est sous le contrôle de cinq importateurs qui imposent leurs prix. Ils sont si puissants en termes de pouvoir de marché qu’ils sont capables de déjouer toutes tentatives étatiques visant  l’amélioration du bien-être de la population comme celle d’une réduction de prix, par exemple. On se souvient de la décision du gouvernement de Jean-Henri Céant, par le biais de son ministre d’Économie et des Finances, Ronald Décembre, de ne pas percevoir de taxe sur l’importation de 60.000 tonnes métriques de riz afin de baisser le prix. Cette décision, qui représentait un manque à gagner de 250 millions de gourdes pour le trésor public, a eu comme seul effet d’enrichir les quatre importateurs concernés au détriment de la population, puisque le prix du produit en question ne cessait  pas d’augmenter.

Il faut préciser que même si à court terme cette décision soulagerait le pouvoir d’achat des ménages, dans une perspective de long terme, elle n’était pas la bonne décision à prendre à titre d’amélioration du bien-être économique des consommateurs, car elle aurait certainement comme conséquence non seulement d’aggraver le démantèlement  de la production agricole et celle du riz en particulier, mais aussi elle maintiendrait et cautionnerait un statu quo très mauvais pour le bien-être de la population : celui de la concentration de ce vaste marché entre les mains d’un très petit nombre d’entrepreneurs.

Sur ce marché  du riz importé en Haïti, comme l’avait prédit le modèle structuraliste, on peut dire qu’il y a une entente tacite entre les entrepreneurs. On sait bien que sur un marché comme celui de l’importation du riz, si les importateurs se rivalisaient ou encore se lançaient dans la concurrence, ils devraient choisir l’une  et/ou l’autre des variables instrumentales suivantes : le prix et la qualité. En termes de qualité, il n’y a pas de différence entre le produit offert : la seule différence c’est le nom du produit inscrit sur l’emballage. Donc ils s’entendent sur la qualité du riz à offrir. Il n’y a pas non plus une rivalité axé sur le prix, puisque le prix du riz sur le marché s’aligne. Un tel comportement anticoncurrentiel est une entrave à la performance du marché.

Etant le gardien du bien-être des consommateurs, l’intervention de l’Etat s’avère nécessaire sur tous les marchés en situation d’oligopole particulièrement celui de l’importation du riz. Il doit effectuer une évaluation minutieuse de la performance de ces derniers. Cette évaluation doit avoir pour objectif de corriger si nécessaire la structure des marchés qui fonctionnement de manière inefficiente et réprimander ou sanctionner les entreprises dont les comportements nuisent à la concurrence et par conséquent au bien-être des consommateurs.

  Les moyens dont dispose l’Etat  sont nombreux. Outre la réglementation, les taxes et subside, l’Etat doit se doter d’une législation efficace, une institution spécialisée en la matière et une politique de concurrence clairement définie. Reconnaissant que la concurrence représente le meilleur stimulant de l’efficience, de l’amélioration de productivité, de la réduction des coûts de production, de la croissance et une sécurité pour le bien-être de la population, cette politique de concurrence doit laisser aux marché le soin de bien jouer leur rôle fondamental, qui est de repartir efficacement les ressources. Elle doit donc s’assurer que les marchés fonctionnent efficacement ; que les entreprisses se rivalisent dans un climat équitable.

                                                       

                                                      

BIBLIOGRAPHIE

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B. Bernier, F. Ferrandier, Microéconomie, exercices et corriges, Paris, Dunod, 2eme édition 1995

Bernard B., Henri-Louis Védie, Initiation á la microéconomie, Paris, Dunod, 3eme édition 2009

Canada, Ministère des approvisionnements et des services, Rapport de la commission d’enquête sur les groupements de sociétés,

Grill P., Microéconomie, Les acteurs économiques (tome1), Les interactions des acteurs  économiques (tomes2), paris, Dunod, Fiches express universités, 1993

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Evenson PIERRE, Diplômé en Economie

Président de l’Association des Jeunes dévoués pour le bien-être collectif (AJDBC).  

Email : pierreevenson139@gmail.com