Déformation de l’information sur les réseaux sociaux et l’enjeu de la manipulation

Dans ce texte, nous analysons certains enjeux du monde numérique relatif à la désinformation.

Dans ce texte, nous analysons certains enjeux du monde numérique relatif à la désinformation. La communication sur les réseaux sociaux est une caractéristique de la société contemporaine qui affiche une tendance en nette évolution. La problématique de fausses informations qui circulent sur Internet intervient dans le débat public et crée des distorsions au sein des sociétés sur le plan de la communication. Des  informations mensongères  sur les réseaux sociaux peuvent mobiliser des individus sur des contenus qui les portent à faire des déclarations hâtives et dépourvues de sens analytique. Le raisonnement et la recherche de la véracité des faits ne font pas l’apanage des internautes quand ils se sont livrés à une course effrénée à travers des commentaires sur un contenu viral.

Combattre des fausses informations sur Internet : un défi du monde contemporain

Le monde réel et le monde virtuel quand ils mettent en perspective des situations qui puisent leur source dans le mensonge et la manipulation entrainent un prisme déformé des faits, des choses et des êtres : c’est le fake news, l’intox, la désinformation[i] et la propagande. Il ressort dans bien des cas au niveau des réseaux sociaux, un déferlement de propos débridés, souvent teintés de haines et de ressentiments, d’appels à la vengeance et de menaces divers qui partent dans toutes les directions quand quelqu’un comme un groupe sont pointés du doigt, accusés d’une thématique de nature à converger vers une prise de position sur le vif. La recherche de l’origine d’une information importe peu et fait perdre du temps pour ceux qui ont le clic facile. Le partage de fausses informations sur les réseaux sociaux est un dispositif dont les modalités dépendent d’une prise de décision non binaire, à savoir celui qui envoie un message n’est pas forcément dans une logique d’exclusivité du contenu comme vrai ou faux, mais plutôt dans une démarche cognitive fondée sur un régime de croyance élargie et mis en œuvre par une action de reconnaissance dans le message comme élément mobilisateur.

Autrement dit, il est intéressant d’évoquer le fait de partager une information sur les réseaux sociaux ne signifie pas que la personne qui la diffuse a cru en sa véracité. Il s’agit plutôt de l’existence d’un mécanisme complexe qui met en exergue un ensemble d’éléments sociocognitifs qui se cristallise dans un cadre virtuel qui offre une panoplie de possibilités dans un univers de facilités. Le partage d’une information déborde le simple fait de croire ou de ne pas croire. Et de préciser avec cette citation[ii], la portée cognitive de la dichotomie croire/ne pas croire dans le cadre de la circulation des fausses informations dans le paysage numérique: «  La montée en puissance de ces fausses informations interroge sur leurs modalités de circulation. Le succès des fausses informations ne signifie pas que tous ceux qui les propagent en sont dupes. En effet, il n’est pas nécessaire d’être convaincu de la véracité d’un message pour le partager. Mais cela témoigne malgré tout d’un certain rapport à la réalité ou à tout le moins à une réalité possible. Paul Veyne[iii] (1983) nous invite à penser que notre rapport à un récit n’est pas limité à l’alternative binaire croire/ne pas croire et qu’il subsiste toujours un régime pluriel du croire (le croire possible, le croire probable, la suspension momentanée de l’examen critique, le doute diffus…). » Dans cette pluralité d’alternatives, l’internaute peut choisir (inconsciemment) ce qui lui convient le plus facilement. Souvent sans le savoir, il partage l’information, même quand il aurait des doutes.

 Ce qui est intéressant à explorer dans le mode de partage des fausses informations sur les réseaux sociaux consiste à faire un effort d’appréhension du mécanisme cognitif qui empêche l’examen critique d’un message. Autrement dit, ce qui empêche les gens de tourner vers la recherche d’une vérification des sources. Cette possibilité d’évaluer les informations, devient plus complexe quand nous sommes en présence d’un groupe qui nous harcèle sur des idées pour lesquelles on a des penchants. Les questions idéologiques dans cette lignée constituent une source de mobilisations importantes, même quand le contenu du message y relatif, susciterait le doute dans un cadre de raisonnement. Une différence centrale est à souligner en ce qui concerne un groupe virtuel et une foule virtuelle. Dans une approche visant une compréhension de la propagation d’une fausse information, le groupe virtuel peut se transformer en une foule virtuelle avec des caractéristiques semblables, dans un registre d’extrapolation, à celles étudiées par Gustave Lebon[iv] dans sa Psychologie des foules. Bien évidemment, comparaison n’est pas raison !

La foule virtuelle et la passion de la diffusion de l’information

La foule virtuelle n’a pas d’état d’âme et agit selon le principe du temps réduit. Le déchaînement de la foule virtuelle peut donner lieu à des réactions et commentaires qui rappellent la passion et l’agrégation des positions dans une logique ou toute idée contraire est une marque de trahison ou de remise en question d’une situation considérée comme essentiellement acceptable et collectivement partagée dans un environnement virtuel où des mensonges délibérés ont la vie dure. Quand la foule virtuelle est touchée dans sa corde sensible, elle s’extase et se fout de la vérification de l’information.  Quand un groupe sur les réseaux sociaux se transforme en foule virtuelle, le mécanisme de diffusion de l’information change et crée un boyau qui peut générer de la manipulation.

Ainsi la propagande peut-elle prendre la place de l’action citoyenne et réduit la participation à une frénésie sociale qui se caractérise par une contagion difficile à enrayer. L’expression démocratique et le débat entre les citoyens sont pris en otages par des idées toutes faites lorsque la manipulation sur Internet empêche la diversité des points de vue.

L’histoire des réseaux sociaux est témoin des écarts virtuels qui s’infiltrent dans le réel par la mise en branle d’une charge virale informationnelle qui défraie la chronique.  Ce groupe Facebook de policiers frontaliers américains sur les lignes entre le Mexique et les Etats-Unis est un exemple de posture discriminatoire envers des gens selon une logique virtuelle. Des propos discriminatoires à l’endroit des migrants mexicains, latinos renseignent sur la facilité du clic comme mécanisme dangereux dans la production des vagues informationnelles accélérées sur les réseaux sociaux. Près de dix mille policiers et d’autres agents douaniers font partie de ce groupe Facebook supposément secret[v]. Certains d’entre eux se laissent aller en proférant des invectives qui font des migrants des sous-hommes. Une enquête, a été menée pour analyser peser et évaluer les méfaits de ce groupe Facebook sur la manière de concevoir les migrants et ses conséquences sur le travail des policiers et des agents douaniers.

On remarque qu’un certain nombre de personnes lucides se sont laissé glisser sur la pente du sensationnel, de l’émotion et de la réaction rapide tout en faisant l’économie du bon sens et de la vérification des sources, de l’authenticité du faisceau de propagation et des non-dits qui caractérisent souvent des intox qui trouvent un terrain propice sur les réseaux sociaux. Cela peut s’expliquer, entre autres, par l’idée qu’une personne cachée derrière un écran d’ordinateur, de téléphone portable peut penser qu’elle est à l’abri et qu’elle est autorisée à balancer n’importe quoi et qu’elle trouve par la suite des gens pour la suivre sans ménage et sans présence d’esprit dans une cohue qui résonne le creux. L’argumentation devient forfaitaire quand des dizaines, des centaines, voire des milliers de commentaires arrivent aux caprices de la facilité du clic tout en mettant hors-jeu, le débat argumenté.

Dans une atmosphère virtuelle de manipulation, le suivisme et le conformisme occupent le grand bazar de l’argutie et piétine le souffle communicationnel qui vise la recherche de la vérité. Nous sommes dans ce monde de faux semblant avec des manipulateurs sur internet, d’influenceurs et de suivistes, de gens assoiffés d’informations palpitantes, de gens qui veulent rester actifs tout en essayant de trouver à chaque fois le buzz. Les journalistes doivent être en première ligne sur les feux de la rampe pour lutter contre les intox et les fake news dans un souci de vérification pédagogique qui passe par une remise en question continue des sources selon une variante analytique qui fait du fact checking[vi] une possibilité de déceler le vrai du faux dans un monde qui va vite.  

Le temps sur les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux sont susceptibles d’être un haut lieu de manipulation si des mesures appropriées ne sont pas mises en valeur en tant que vecteurs de l’éthique. Dans le cadre d’informations qui jaillissent comme des missiles de croisières, l’épreuve de la mesure et de réactions contrôlées, de la proportionnalité et du questionnement, peuvent s’appauvrir au bénéfice de l’instantané. Le caractère fallacieux d’une information peut être ignoré au profit de sa propagation pris comme un acte de solidarité au sein des réseaux sociaux. Dans cette logique, il n’y a pas assez de temps pour vérifier, appeler consulter quelqu’un qui puisse apporter un supplément d’information. Le temps sur les réseaux sociaux est souvent plié et réduit dans un  cadre où le fait d’attendre devient insupportable.

La réduction de l’espace-temps qui caractérise le monde virtuel, introduit la question, ô combien importante de la dépersonnalisation- personnalisation. Cela est inscrit dans l’idée de rester actif dans une course où le temps est plié, raccourci dans un cadre virtuel qui n’a rien à avoir avec le temps de la vie. Le panorama numérique  oscille autour de l’absence de responsabilité. Elle se caractérise par une excitation de l’enjeu de la facilité considéré comme preuve d’existence virtuelle. Autrement dit, celle relative à l’alimentation d’un compte et à la production de commentaires tout azimut. Même si l'on va vite sur les réseaux sociaux, la vie continue d'exister de la même manière depuis des millénaires. Des gens se comportent pour ainsi dire, dans plusieurs dimensions de leur vie sous  une forme traditionnelle du temps. Les études ne deviennent pas plus courtes. Les heures de travail ont tendance à augmenter. Les hommes ont besoin du temps pour comprendre et font des essais erreurs tout en apprenant de leurs expériences dans le déroulement de leur vie en société. Les réseaux sociaux réduisent le temps au profit de la circulation de l’instantané qui introduit la notion de l’urgence temporelle comme élément structurant les interactions sur les réseaux sociaux. Sur le plan mental, il semble que les hommes ne sont pas encore outillés sur de tels changements qui peuvent affecter leur horloge cognitive.

La désinformation sur internet un enjeu majeur au XXIe siècle 

L’un des enjeux majeurs du XXIe siècle est la propagation de fausses informations, parfois à visée manipulatoire sur Internet et les réseaux sociaux. Ce n’est pas un jeu de comédie, c’est une affaire sérieuse qui nécessite une réflexion tant du point de vue d’une éthique de la communication que de celui d’une approche fondée sur une responsabilité individuelle et collective pour ceux qui sont derrière les écrans. Dans cette culture de l’information rapide, les contemporains du début du XXIe siècle dans une large mesure se sont montrés crédules à une information qui les mobilise sur les plans cognitif, émotionnel, culturel, politique et social. La mobilisation des référents au détriment du souci de vérité par la consultation des sources, est un goulot d’étranglement qui obstrue le débat au profit des vagues informationnelles sur les réseaux sociaux. Cette sorte de communication est inscrite en dehors d’une dynamique de partage, inhérente à la propagation d’une authenticité des faits, du déploiement d’une chronologie et d’un souci éthique, qui doit à tout moment caractériser l’acte communicationnel dans sa dimension émancipatrice. Or, le développement des technologies de la communication et de l’information ne permet pas la culture d’une telle valeur sacramentelle. Si les technologies de l’information et de la communication ne constituent pas un problème sui generis, par contre son utilisation peut être remise en cause à bien des égards si l’on regarde ce que cela peut causer en termes de risques et de dégâts au sein des sociétés contemporaines qui sont mues par l’envie de connaitre et de se rapprocher par la communication. Dans le domaine politique par exemple, cette quête est intense. Or, cette recherche d’information digne de confiance est souvent contrariée par des velléités mensongères.  

Le développement des technologies de l’information et de la communication au XXIe siècle est associé à un tissu social où des gens deviennent de plus en plus des anonymes dans des sociétés où ils ne sont pas comptés ou tout simplement sont laissés pour compte. Ils sont écrasés sous le poids du travail salarial, de l’incertitude du lendemain dans un monde qui inspire la méfiance et qui font d’eux des insignifiants malgré leur contribution.  

[i] Nous ne considérons pas la désinformation, la propagande et la manipulation comme un phénomène nouveau dans le paysage des medias. Cette pratique a bel et bien existé avec la massification de l’information et par le rôle déterminant de la publicité pour inciter des gens à consommer au debut du XXe siècle. Aujourd’hui, ce qui est nouveau dans la désinformation, c’est le caractère rapide des flux assurés par Internet dans un cadre de contrôle difficile en termes de supervisions sur les contenus.

[ii] Cette citation est extraite d’un appel à communication sur le thème : Médias sociaux, désinformation et journalisme en campagne électorale. https://surlejournalisme.com/wp-content/uploads/2018/09/Appel-Medias-sociaux-desinformation-et-journalisme-en-campagne-electorale.pdf. Consulté, le 8 juin 2020

[iii] Veyne, P (1992). Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l'imagination constituante. Paris, Le Seuil.

[iv] Le livre est disponible sur : https://www.infoamerica.org/documentos_pdf/lebon2.pdf

[v] Etats-Unis: Des policiers aux frontières se moquent des migrants sur un groupe Facebook «secret». Voir : https://www.20minutes.fr/monde/2554679-20190702-etats-unis-policiers-frontieres-moquent-migrants-groupe-facebook-secret. Consulte le 8 juin 2020.

[vi] Le fact checking invite à la vérification des faits, des informations selon une méthodologie fondée sur un travail de révision des copies. D’ailleurs c’est une méthode assez ancienne qui remonte au debut du XXe siècle, lorsque le Magazine Times aux États-Unis a emboché une équipe de fact checker en 1923. Elle est devenue très actuelle dans le monde du XXIe siècle à la suite de la désinformation qui a pris une tournure inquiétante au sein même de la société de l’information et de la communication. Pour de plus amples informations sur le fact checking, on peut voir : Bigot, L. (2017). Le fact-checking ou la réinvention d’une pratique de vérification. Communication & langages, 192(2), 131-156. doi:10.4074/S0336150017012091.