La République populaire de Chine (RPC) est un objet de fantasme aujourd’hui, à travers le monde. Son dynamisme économique fait autant envie qu’il fait peur. Elle est un modèle pour certains, un repoussoir pour d’autres. En quelques décennies, elle est devenue un acteur mondial, alors qu’il y a un demi-siècle elle était le symbole de la faim, de la pauvreté et de la misère. La République de Chine, plus connue sous le nom de Taïwan, a pendant longtemps représentée la seule et unique Chine pour le camp occidental durant la guerre froide. La République de Chine a perdu l’essentiel de son territoire après la victoire de la révolution communiste de Mao Tsé-Toung, en 1949 et s’est réfugié sur l’île de Taïwan connue aussi sous le nom de Formose, et redevenue chinoise après cinquante ans d’occupation japonaise.
Aujourd’hui Taïwan, État existant de fait dans la continuité de la République de Chine, est commercialement reconnue par la communauté internationale, mais ne l’est pas diplomatiquement. La RPC considère comme un casus belli une déclaration d’indépendance de Taïwan qui cependant est indépendante de fait, depuis la séparation du continent en 1949. La fiction de la Chine unique avec toute son idéologie et les espérances qui y étaient attachées, a ainsi ralenti l’affirmation d’une identité taïwanaise propre. La crainte de la RPC qu’aujourd’hui la population de la République de Chine soit de moins en moins chinoise mais de plus en plus taïwanaise est en train de se réaliser. Le mythe de la réunification, avec la formule un pays deux systèmes, attire de moins en moins la population taïwanaise au regard de la situation présente de Hong Kong dont l’autonomie est fortement menacée.
La question de nos relations diplomatiques avec une des deux Chine se pose aujourd’hui de manière cruciale et ne peut pas être déterminée par les émotions ou des intérêts économiques à court terme, sans une vision claire et précise de nos intérêts nationaux. Les évolutions de la géopolitique mondiale font que l’inévitable montée en puissance de la République populaire de Chine (RPC), change aujourd’hui la donne dans le monde et dans la Caraïbe, longtemps négligée. Le choix de la République dominicaine de ne plus reconnaître Taïwan nous force à nous questionner sur la validité de notre position pour les intérêts de notre pays, à court, moyen et long terme. Choisir Pékin ou Taïwan sous-entend beaucoup de choses : c’est choisir de s’allier avec un régime autoritaire, dictatorial ou de s’allier avec une démocratie respectant les droits humains ainsi que le droit international.
Du fait de la crise actuelle, les propositions multiples de changement, de transition diverses et variés, il est fondamental quelle que soit la direction prise par la nation haïtienne, que les choix stratégiques ne soient pas fais à la légère, ni en fonction d’intérêts économiques particuliers, ou pire que cela, par absence de réflexion, par coup de tête, etc. La question est importante dans la mesure où aujourd’hui nous bénéficions du fait de n’avoir pas été prioritaires pour la RPC par rapport à l’Afrique. La politique de prêt aggressives de la RPC, les promesses d’investissements dans les ressources minières, forestières, les ports et les aéroports, etc. on quasiment effacé diplomatiquement Taïwan de l’Afrique. Cependant nous avons aujourd’hui suffisamment de recul pour analyser les rapports de domination qu’elle entretient avec ses partenaires africains et asiatiques. La perte de souveraineté pour ces États qui se sont libérés il y a une soixantaine d’années de la domination coloniale européenne, ressemble beaucoup aux conséquences des politiques néolibérales imposées par les organismes financiers internationaux après les indépendances. Ces exemples, si nous acceptons de les voir et si nous sommes lucides sur nous-mêmes et nos capacités devraient au moins guider notre réflexion et interroger nos choix.
La politique actuelle de la RPC avec ses partenaires africains et asiatiques fait qu’aujourd’hui des États comme le Sri Lanka ou le Kenya, dans l’incapacité de rembourser les prêts si généreusement accordés par Pékin, sont dans l’obligation de céder la gestion d’infrastructures stratégiques à la Chine pour une durée pouvant aller jusqu’à quatre vingt dix-neuf ans. De plus, lors de la construction d’infrastructures par des entreprises chinoises dans ces pays, elles embauchent peu de main d’œuvre locale, préférant amener ouvriers et fournisseurs de Chine directement. L’impact de ces investissements est ainsi assez faible dans ces pays en termes d’emplois. Les cinq milliards de dollars qu’aurait investis la Chine dans la reconstruction nous auraient coûté quelle partie de notre territoire ? La Gonâve ? La Tortue ? Le môle Saint-Nicolas ? Avec quelles conséquences dans nos relations avec notre voisin du Nord ? Dire que nous sommes un État indépendant et souverain est une fiction juridique quand nous n’avons pas les moyens de nous prendre nous-mêmes en charge. Dans notre incapacité à définir notre vision d’une Haïti future et à saisir les opportunités qui se présentent, les dons taïwanais sont plus avantageux que les prêts chinois.
Taïwan est un État pleinement souverain et indépendant, aujourd’hui reconnu par seulement dix-huit États, qui sont parfois et même souvent moins souverains et plus dépendants politiquement et économiquement que lui. Si Taïwan (sous le nom de République de Chine) a été parmi les membres fondateurs des Nations Unies, et mêmes membres de son Conseil de sécurité, elle en a été exclue en 1971 à l’issue d’un vote de l’Assemblée générale des Nations unies. Si officiellement Taïwan se veut le représentant de toute la Chine (Taïwan et continent), dans les faits elle est un État indépendant qui n’a pas déclaré son indépendance officiellement, car héritier de la République de Chine qui gouverna l’intégralité du territoire chinois jusqu’à la victoire des rebelles du Parti communiste chinois de Mao Tsé-Toung en 1949. L’un a tiré sa légitimité d’une continuité étatique reconnue par la communauté internationale, l’autre de sa victoire et de l’établissement d’un nouvel État (RPC) avec ses propres institutions à la place du précèdent. Le contrôle par la RPC d’une masse continentale imposante, d’une population s’approchant du milliard et demi d’habitants força les puissances occidentales à choisir cette dernière au détriment de Taïwan. Si ces changements diplomatiques sont évidents pour des États comme les États-Unis, la France, le Brésil ou l’Afrique du Sud, pour des raisons politiques ou économiques, ils ne sont pas aussi évidents pour un État comme Haïti qui est de moins en moins un acteur autonome de la scène mondiale.
Nos choix politiques découlent en partie des marges de puissances, c’est-à-dire de nos marges de manœuvre, que nous arrivons à dégager dans nos interactions avec les grandes puissances. Notre situation économique, sociale et politique fait que notre position géographique au large de la Floride comptes énormément dans notre capacité de décision autonome. La Caraïbe mais également les îles de Cuba et d’Haïti sont situées directement à la frontière maritime sud des Etats-Unis, au croisement de routes commerciales majeures : vers le canal de Panama, le golfe du Mexique et le Mississippi qui donne accès à tout le centre des États-Unis. De fait, vu notre faiblesse et notre position stratégique nous sommes liés au destin de notre voisin du nord, pour notre bonheur ou notre malheur. C’est à nous de voir et de choisir la politique adaptée. Il est actuellement peu probable que les États-Unis renoncent à leur alliance militaire avec Taïwan. Ils favoriseraient un concurrent sans en retirer un bénéfice en retour. Il est donc probable qu’ils préfèrent que le gouvernement taïwanais puisse bénéficier d’une tribune aux Nations unies par la voix de pays comme Haïti, le Guatemala ou le Paraguay. Notre faiblesse actuelle nous force à choisir, non pas en fonction de nos seuls principes et options idéologiques, mais par rapport au jeu de puissance exercée par notre voisin. La seule évidence est que nous ne devrions jamais devenir un enjeu pour ces deux puissances. Il ne faut pas non plus oublier qu’Haïti a pendant longtemps été un État ostracisé, à notre indépendance et pendant tout le XIXe siècle. Notre fidélité à Taïwan et aux principes et valeurs que nous partageons peut être vue avant tout comme une fidélité à nous-mêmes, à notre histoire, à nos valeurs.