2000-2020: deux funestes décennies, que nous réserve la prochaine ?

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

Max Rosebert Shoewer LUBIN
10 juin 2020 — Lecture : 8 min.

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux sur les problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde (Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955). Nous sommes au début d’un XXIe siècle qui marque la fin du quinquennat du président René Préval. Comme le veut de la Constitution, l’administration sortante doit organiser les élections et fait place à une nouvelle équipe. Sans grande surprise, en raison aussi de l'absence d'une véritable opposition qui boycottait ces élections, le 26 novembre 2000, avec près de 92 % des votes, Jean-Bertrand Aristide dès le premier tour est élu pour la seconde fois président d’Haïti.

Le 7 février 2001 il prêta serment, et remobilise ainsi notre vrai gène sociopolitique transmis depuis 1806. Une opposition politique connue sous l'appellation de la Convergence démocratique apparue de son côté avec un président symbolique en la personne de Gérard Gourgues. Dès lors, une première décennie de cette année 2000 nous installe dans une crise politique sans précédent. Détérioration de la situation sociopolitique, soulèvement dans le grand Nord d’un groupe de rebelles armés, insécurité sociale et alimentaire, entre autres, incitent les États-Unis et la France à décider pour la première république noire au monde et exigent la démission du président Jean-Bertrand Aristide. À rappeler qu’Aristide avait exigé à la France de rembourser à Haïti cette dette de l’indépendance. Depuis 1915, l’avenir d’Haïti ne dépend plus de l’avis de leurs fils, mais des Etats-Unis. Malgré sa popularité, Aristide a dû faire face à des énormes difficultés. Comme d’habitude, les Blancs décident et ont fait du président le seul responsable du chaos. Le 29 février 2004 Jean-Bertrand Aristide est contraint de quitter le pouvoir par la force des États-Unis, et il est exilé en République centrafricaine. Dans le même moment, des soldats d'une force onusienne, la MINUSTAH, approuvée par le Conseil de sécurité prennent le contrôle du territoire national. Un certain de Boniface Alexandre de la Cour de cassation devient président de la République, et le 9 mars Gérard Latortue est élu par un conseil de sept membres au poste  Premier ministre.

Deux ans plus tard, René Préval reprend la main pour la deuxième fois comme étant le locataire du Palais national. En 2008, un pays qui était apparemment calme, fait face à une grave crise économique, « grangou klowòks ». Le gouvernement se trouvait dans l’incapacité de répondre aux besoins populaires, des manifestations refont surface contre la cherté de la vie. Durant le début de cette décennie, Haïti a connu une vie politique mouvementée, marquée par plusieurs soulèvements populaires et des contestations qui s'amplifiaient d’une période à l’autre. Certes, l’organisation des élections reste un acquis démocratique, mais elle  accélère toujours en Haïti vers une descente aux enfers. Une population vivant dans une situation de pauvreté extrême, vient éprouver d’un plein fouet dès le début de la deuxième décennie par un tremblement de terre le 12 janvier 2010. Une décennie qui fait place à une autre, encore sur une mauvaise note. Crise politique, crise sociale, crise économique, catastrophes naturelles, la situation sociopolitique et économique en Haïti devient de plus en plus compliquée avec ce nouvelle épisode. Plus de 500 mille personnes ont perdu leur vie lors de ce gigantesque séisme, sans compter les autres dégâts causés. En cette même période, une maladie « choléra » importée par la MINUSTAH a fait son apparition en Haïti, et avait fait des milliers de victimes jusqu’ici non dédommagés par l’ONU.

Toutefois René Préval parvenait quand même à réaliser les élections. Fraudes, ingérence de l’OEA, incapacité, voilà les meilleurs qualificatifs de cette période électorale de 2010-2011. Sous la pression des experts de l’OEA, Jude Célestin qui devait se retrouver au deuxième tour avec Myrlande Manigat, a décidé soudainement de se retirer, et laisse la place à Michel Martelly. Ce musicien de mauvaise réputation est donc élu président de la République le 4 avril 2011. D’entrée de jeu, Michel Martelly s’est confronté à une opposition menée par le sénateur  Jean-Charles Moïse qui faisait croire que le président élu possède une double nationalité. Avec son fameux premier ministre, Laurent Lamothe, Martelly a vite conquis le terrain avec des programmes sociaux et d’autres activités propagandistes.  D’un coup, des fonds débloqués par des organismes internationaux pour la reconstruction d’un pays dévasté par le séisme se sont volatilisés. À la fin de son mandat, Martelly devait organiser les élections. Tout allait bien quand un scandale de fraude massive s’est éclaté après les premiers résultats des élections de 2015. Voulant désigner son poulain Jovenel Moïse comme son successeur, Michel Martelly se trouvait  dans l’impasse. Une vague de manifestations se soulève dans tout le pays, et le 7 février approche.  Michel Martelly qui n’arrivait pas à réaliser son rêve mais il a laissé la place à Jocelerme Privert de le réaliser dans un pouvoir de transition en 2016.

Cette année de 2016 marque la fin d’une longue période électorale, et le début d’une pire crise sociopolitique et économique du pays. En 2008, à travers un programme « PetroCaribe », le gouvernement vénézuélien a octroyé à Haïti un fonds équivalant à 4,2 milliards de dollars US pour des infrastructures de base. Rien de nouveau sous le soleil, cet argent a été dilapidé par des anciennes ainsi que par l’actuelle administration. Une conscience citoyenne révoltante connue sous le nom de Petrochallengers commence à  demander des comptes à l’État haïtien. Des manifestations pacifiques organisées par ces jeunes commencent par prendre de l’ampleur, une réveille collective, mais le pouvoir en place ignorait ce qui se passait parce que le nom du président actuel est cité dans un rapport plusieurs fois dans la dilapidation de ce fonds. Un  rapport de la Cour des comptes a été déposé au Parlement, mais l’exécutif a tout fait pour étouffer ce dossier. À rappeler, ce dossier a été déjà fait l’objet au Sénat avec des enquêtes des sénateurs comme Youri Latortue et Evalière Beauplan. Tout cela a été le résultat d’une série de mobilisations. Et la phase suivante est la demande de la réalisation d’un procès PetroCaribe, le pire pour PHTK, le départ de l’administration en place et même la refondation de cet Etat prédateur.

De 2017 à nos jours, Haïti est devenue le spectacle de toute sorte de violences. Le ton augmente et s’amplifie contre le pouvoir en place, et les revendications se multiplient. Le 6 juillet 2018, vague protestation inattendue liée à une décision du gouvernement pour ajuster les prix des carburants pour se conformer à une entente avec le Fonds monétaire international (FMI), la situation est  devenue explosive. Sympathisants de partis politiques, organisations luttant contre la corruption, secteurs universitaires et religieux tous réclament la démission du chef d'Etat corrompu et incapable. C’est le tour de la PNH quand plusieurs policiers manifestants réclament de meilleures conditions de travail, de meilleurs salaires et le droit de créer un syndicat ont attaqué le quartier-général de l’armée dans la capitale. Ce qui allait aboutir pour une deuxième fois à l’annulation des activités carnavalesques. « Peyi lòk », paralysie totale des activités en 2019, un système judiciaire inexistant, au niveau sanitaire c’est encore pire quand l’OMS affirme que plus de 19.000 enfants souffrant de malnutrition ont besoin de soins d'urgence. Des milliers de personnes n'ont pas accès à l'eau potable en raison des difficultés d'approvisionnement en carburant. Dans un pays où plus de 60% de la population survit avec moins de deux dollars américains par jour, l'inflation avoisine les 20% voire plus.  La monnaie nationale continue de perdre de sa valeur face au dollar américain, et il nous faut aujourd’hui plus de 110 gourdes pour 1 US. Le « zòrèy bourik » nous attend dans quelques jours, ce qui nous plonge de plus dans un marasme économique avec un secteur privé prédateur.

Au cours de ces deux premières décennies, la situation sociopolitique s'est considérablement détériorée, l'État continue de faire des dépenses inutiles comme par exemples les gaspillages du fonds publics avec une sorte de « Karavàn chanjman an’ »mais aussi d’une fameuse folie dénommée « états généraux sectoriels » Le pays n'a pas connu de taux de croissance significatifs de son économie pour une production de richesse ou d’un progrès social considérable. L’inégalité sociale et la mafia politico-bourgeoise s’enrichit encore et encore. Un paradis fiscal pour les riches qui a construit un enfer fiscal pour une classe moyenne déjà appauvrie. Des institutions étatiques dysfonctionnelles ou celles qui  prétendent exister encore restent dans l’imaginaire. C'est la fin de l'État. Le politibanditisme atteint son paroxysme et la population en fait les frais. Nous sommes à la merci des bandits avec des zones de non-droit gangstérisées par des politiciens. Avec cette décennie PHTKiste ce sont les massacres dans des quartiers populaires, l'instrumentalisation de la justice par le pouvoir et de l’ingérence internationale dans les affaires internes du pays. Cette seconde vague nous introduit dans un pire désarroi sociopolitique et économique.

2020, nous sommes dans la dernière ligne droite de cette deuxième décennie. Fortement tenu au pouvoir grâce à l’international après tous ces bouleversements, Jovenel Moïse lance une offensive en janvier contre un parlement corrompu en constatant la caducité de cette 50e législature. Tout le monde prévoyait ce qui allait se passer dans un pays où sa situation est artificielle et peut envenimer graduellement, un possible éclatement social peut surgir à tout moment avec un président ridiculisé, qui est lui-même l’expression de la fabulation. Heureusement pour le pouvoir et malheureusement pour une population paupérisée, une pandémie de coronavirus entre en jeu. Ce qui pourrait être encore une opportunité pour piller les fonds publics. Voulant le plus vite possible le départ de Jovenel Moïse, l’opposition trouve une nouvelle arme de combat car les manifestations sont quasi impossibles pour l’instant. Une arme de toujours, la Constitution de 1987 amendée. Cette loi prévoit la fin du mandat de Jovenel Moïse le 7 février 2021. C’était sur cette base le président avait déclaré caduc le parlement haïtien. Nous sommes dans un jeu d’échecs où la population reste toujours hors-jeu du jeu. Le pouvoir  part à la recherche des renforts. Les Etats-Unis, l’OEA et le Core Group se sont vite positionnés et affirment que le mandat de Jovenel Moise prendra fin en 2022.

De fausses promesses, la misère, la cherté de la vie, l’insécurité, l’appauvrissement de la classe moyenne, la paupérisation d’une classe paysanne qui n’existe plus, telles sont les caractéristiques de cette deuxième décennie. Alors, que nous réserve la troisième ? Toutefois, les indices sont inquiétants. Déjà le débat sur la fin du mandat de Jovenel Moïse laisse présager des tragédies. Les élections avec cette administration sont incertaines voire même impossible. L’idée d’une nouvelle transition s’impose encore. En plus, les revendications ne vont pas changer : réalisation du procès PetroCaribe, référendum pour une nouvelle Constitution, refondation de l’Etat pour une justice sociale. Le premier scénario est que si Jovenel Moise resterait après le 7 février 2021, nous partirons  peut-être pour un nouveau 1986 ou même vers l’horizon de 1791 à 1803. Le deuxième peut être meilleur si l’administration provisoire va se courber à la vindicte populaire, sinon, c’est le pire. De toute façon, cette troisième décennie est très hypothétique. L’avenir de ce pays reste encore incertain même pour les plus optimistes et crée encore plus d’insouciants. Quelque part, Haïti semble victime de son succès de 1804. Incertitude, inquiétude, de toute façon, cette troisième décennie peut nous réserver un cataclysme social, dont l’ampleur reste à mesurer.