L’impact des photos filtrées via Instagram sur les représentations corporelles des adolescentes

Publié le 2020-06-05 | Le Nouvelliste

De nos jours, plus de 89% des adolescents possèdent un smartphone et y passent en moyenne deux heures par jour (Maurice, 2018).  La génération d’aujourd’hui qu’on appelle « Génération C » a envahi les nouvelles plateformes numériques. À noter que le « C » sous-entend les termes de : connexions, création, communauté et curation (Marchand, 2016). Avec l’ampleur des réseaux sociaux tels que Facebook, Tiktok,Instagram entre autres, les interactions ont donné naissance considérablement à toutes sortes de comportements et d’attitudes nouvelles. Selon Tisseron, le virtuel est un élément indispensable au psychisme de l’adolescent. Il est un moyen qui permet aux adolescents de vaincre l’isolement. C’est pourquoi il est très apprécié par les jeunes et génère de la fascination. La croissance de cette culture numérique chez les jeunes est liée au bénéfice identitaire qu’ils y trouvent lors de l’utilisation (Jeffrey, Le Breton & Lachance, 2016 : 37).

Généralement, les adolescents installent Instagram sur leurs smartphones lorsqu’ils ont en moyenne douze à quatorze ans. Cet intérêt et cette passion surgissent en voyant leurs amis proches faire du buzz sur ce réseau. Il faut souligner qu’Instagram est une plateforme très ouverte qui sert à publier majoritairement des photos et des courtes vidéos. Au départ, il a été conçu pour mettre en valeur l’art et la créativité. Il réunit plus d’un milliard d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde.  N’importe qui peut abonner à la page d’une autre sans une demande d’accès. Les comptes sont visibles à tous, ce qui permet d’accéder à toutes les publications une fois abonnée à une page. La plateforme numérique Instagram basée presque exclusivement sur la photographie devient de nos jours le réseau social de l’esthétique et de la perfection. Selon une étude en 2018, plus de 95 millions de photos et de vidéos sont postées chaque jour (Perrichot, 2018). Il a une fréquence d’utilisation de manière exponentielle.

Les images procurent du plaisir aux utilisateurs d’Instagram. L’altération des couleurs et les choix des filtres semblent être des choses qui procurent beaucoup de satisfactions en ligne. C’est l’une des raisons qui expliquent que, suivant certaines recherches, la routine quotidienne et de consultation d’Instagram par les adolescents sont aussi élevées. Ce réseau intègre en majorité le quotidien des jeunes filles. Les internautes publient une multitude de contenus très bien travaillés. L’exposition des photos en grandes parties filtrées via ce monde digital représente un changement majeur en termes de comportement et entraine aussi des conséquences néfastes sur la manières dont les adolescentes vivent et conçoivent leurs corps au quotidien.

La réussite de l’Instagram se base sur les filtres qui permettent de modifier les photos. Ces filtres ont un réel impact sur les utilisateurs. Les photos sont retouchées et modifiées par des logiciels spécialisés. Les adolescentes se sont exposées aux clichées liées aux standards corporels irréalistes véhiculés sur cette plateforme. L’image de la femme sur ce réseau dicte les modèles et les normes à adopter. C’est une nouvelle forme de diktat. Progressivement les jeunes filles rentrent dans ce cadre. Cette plateforme numérique devient pour ces dernières un outil ou un marqueur dans leur processus de construction de soi. C’est en ce sens qu’une étude réalisée par Yahoo Labs et Georgia Technique sur 7,7 millions de photos montre que les photos ayant des filtres ou hyperphotoshopées ont 21% plus de chance d’être vue et 45 % de chance de susciter des likes et des commentaires. Le nombre de mentions Likes est en quelque sorte pour certaines une sorte de validation de standard féminin.

Notre cerveau peut incarner la perte d’une partie de soi. Une photo filtrée a le pouvoir de provoquer des comparaisons sociales et peut créer chez les adolescentes des pressions collectives intériorisées. De grandes modifications de fonctionnement cognitif peuvent apparaitre et appliquer des changements dans la gestion de raisonnement chez ces jeunes addictent de l’Instagram. Les jeunes n’ont même pas forcément eu le choix de leur identité. Elles l’ont perdue dans le schéma hypernormé.

Selon le résultat de la recherche de Cassan, les jeunes filles procèdent majoritairement des modifications de leurs photos avant même de les publier (Cassan, 2015). Elles utilisent des logiciels même très sophistiquées pour faire ces modifications. Le but principal est de rendre plus agréable leurs images pour se faire accepter. Cette forme de représentation de soi brouille les frontières entre un idéal frictionnel et la réalité. Les adolescentes se mettent à comparer leurs images corporelles à celles vues sur Instagram.  Selon Jocelyn Lachancce, l’adolescente vit dans ce sens d’une crise identitaire normative. Cette crise peut être due par rapport à l’évaluation constante de l’apparence qu’elle fait de son corps dans les yeux de ses pairs. Cette comparaison constante à ces images idéalisées et stéréotypées amène les jeunes filles à l’internalisation et à l’auto-subjection de certaines normes. Elles sont susceptibles de développer le mécanisme de l’autosurveillance corporelle. Il s’agit du « contrôle, de l’inspection, de l’observation ou encore de la vérification constante du corps et les préoccupations et inquiétudes quant à l’image de son corps vis-à-vis du regard des autres » (Jolianne, 2016). Ces jeunes filles éprouvent souvent des malaises, de frustrations et de l’insatisfaction corporelle.

Il y a une construction de soi dans l’univers digital. L’individu base sa conception de lui-même sur plusieurs facteurs en observant ses comportements, ses pensées et ses sentiments, en tenant compte de la réaction des autres à son égard et en ses comparant aux autres (Smith et Mackie, 2007). Le soi digital a bel et bien des impacts sur le comportement des consommateurs, entre autres dans leur processus de recherche d’informations, de prise de décision et dans leur utilisation des produits (Sheth et Solomon, 2014).

Belk (2013) affirme que le monde digital offre a tous la possibilité de se créer une fausse identité. La logique d’esthétisation modifiée peut donner naissance à de nombreux comportements obsessionnels, de haine de soi, de dysmorphobie et de jugements physiques constants.

Les images hyperphotoshopées construites par les paires ont pour but primordial d’attirer l’attention des jeunes sur la standardisation corporelle et le bien-être. Corriger certains aspects de leur apparence corporelle tend vers leur définition de la perfection. Goffmann s’aperçoit que les adolescentes s’intéressent éventuellement à présenter des aspects positifs de leur vie dans ses photos. Elles entrent dans une cadre qui donne forme à la structure. Cette représentation est le plus souvent des mises en scènes idéalisées. Elles regardent au quotidien les photos de leurs paires afin de se comparer les standards féminins. Cependant la recherche de Jolianne (ibid) prouve que malgré que les adolescentes sont toutes convaincues que les photos perçues sur Instagram sont fausses, 90 % d’entre elles se comparent régulièrement à ces photos. Ce qui continue à créer malgré tout, de manière constante chez les utilisateurs passifs,un manque de confiance en soi.

Une chose est essentielle pour contrer l’effet négatif de la non acception corporelle des adolescentes sur Instagram. Il s’agit de l’acquisition d’une confiance solide, c’est-à-dire de s’accepter avec ses particularités qui peuvent faire vivre de préférence leur intelligencecréative et innovante.Elle est l’une des clés pour contrer les aspects négatifs des idéaux corporels des adolescentes, mais avec aussi le support des parents. Pour accroitre cette confiance en soi, les influenceuses d’Instagram peuvent contrebalancer la tendance d’évaluation corporelle en sensibilisant ces jeunes sur le côté irréel des photos hyper photoshopées. Par exemple, l’influenceuse haïtienne Maya Fairy contribue grandement dans cette démarche d’acceptation de soi sur les réseaux sociaux. L’évolution de leur estime de soi pourrait jouer le rôle de modérateur dans l’évaluation corporelle des jeunes femmes. C’est ainsi qu’il faut bannir aussi les photographies filtrées de leur quotidien routinier et banal qui leur privilégient des clichés de mises en scène idéaliste.

Yvenson METELUS

Msc en Communication des organisations et développement durable

Sources

Belk, Russell W., Eileen Fischer et Robert V. Kozinets (2013). Qualitative Consumer and Marketing Research, SAGE Publications, 240 p

Geneviève Cassan, (2015) L’égocasting sur Instagram : la génération Y à la découverte du monde. Mémoire présenté en vue de l’obtention du grade de maîtrise ès sciences

Goffman, E. (1991).Les cadres de l’expérience, p. 16.

Jolianne, P. (2018). Réseaux sociaux et image corporelle (Mémoire de master). Universitéd’Ottawa, Ottawa.

Sheth, Jagdish N. et Michael R. Solomon (2014). « Extending the Extended Self in a Digital World », The Journal of Marketing Theory and Practice, vol. 22, no 2, p. 123- 132.

Smith, Eliot R. et Diane M. Mackie (2007). Social Psychology, 3e éd., New York, Psychology Press, 688 p.

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