Hôpital Justinien, un modèle d'institution publique dans la lutte contre la Covid-19 en Haïti

Depuis le début de la pandémie en Haïti, l'Hôpital universitaire Justinien est l'une des rares institutions publiques à recevoir convenablement les patients atteints de la Covid-19. Avec une trentaine de lits, un système de triage à deux axes et la maintenance de la vocation universitaire, l'Hôpital universitaire Justinien se distingue et se dresse en modèle d'institution sanitaire au service de la communauté.

Publié le 2020-06-03 | lenouvelliste.com

« L'idée est venue après le décès soudain d'un patient sans qu'on ait eu le temps d'initier la prise en charge. Les tests post-mortem ont confirmé le diagnostic de Covid-19. Puis on a compris qu'il fallait nous impliquer dans la prise en charge de cas de Covid-19 dans le grand Nord, comme on le fait pour toutes les autres pathologies », explique le Dr Jean Geto Dubé, directeur exécutif de l'Hôpital universitaire Justinien.

Situé en plein coeur de la ville du Cap-Haïtien, l'hôpital Justinien est l'un des plus grands centres hospitaliers du pays en matière de capacité d'accueil, diversité des services offerts et la vocation universitaire qui l'oblige souvent à recevoir des patients en dernier recours.

Frappé comme toutes les autres institutions sanitaires par la brutalité de la pandémie, cet hôpital a vu ses internes, résidents et médecins de service terrassés par la peur avant de trouver la bonne formule pour prendre le taureau Covid-19 par les cornes. 

« Nous sommes des professionnels de santé, nous devons y faire face. Dans un premier temps, il fallait un peu de recul, mais au final, si nous ne l'avions pas fait, personne d'autre n'allait venir aider les malades », déclare le Dr Jean Geto Dubé, urologue de formation. 

Un système de triage à plusieurs volets

La formule pour mettre la population du grand Nord en confiance, le Dr Jean Geto Dubé l'a trouvée à travers son souci "de ne pas laisser mélanger les cas Covid-19 avec ceux qui ont d'autres pathologies."

« Le seul moyen de le faire était de mettre en place un système de triage solide, indique le directeur exécutif de l'Hôpital universitaire Justinien. On a mis en place un système de triage à l'arrivée doublée d'une séance de sensibilisation dans une autre salle préposée à cet effet au service des urgences. Après évaluation, si la personne remplit les critères d'hospitalisation, on l'oriente vers notre unité Covid-19. Il y a deux endroits où l'on peut garder la personne en observation avant d'arriver à cette étape, donc il est difficile qu'un patient symptomatique ne soit pas repéré par notre système. »

Une fois à l'unité Covid-19, les patients sont pris en charge par une équipe dynamique et motivée par la volonté de vaincre cette pandémie. 

Des urgences à la clinique externe

En plus de l'unité Covid-19, l'Hôpital universitaire Justinien se distingue par sa capacité à voir tous les autres patients. Encore, un autre coup de maître du staff médical de cette institution qui a su trouver la bonne méthode.  "On a déjà organisé toutes les rencontres pour mettre les internes et les résidents en confiance et assurer la permanence de la vocation universitaire de l'hôpital", avance Dr Jean Geto Dubé.

Si au début de la pandémie cet hôpital fonctionnait avec un flux de patients réduit ainsi qu'un service préférentiellement offert aux cas urgents et les maladies chroniques, le Dr Dubé avait tout de suite réuni son staff pour organiser ce qu'il considère comme un "déconfinement médical".

« A partir de la semaine prochaine, on va recevoir tout le monde, mais on le fera avec un système de rendez-vous. Entre 8 h et 10 h, on verra une quantité prédéfinie de patients ; puis 10 h à 12 h, une autre quantité... ainsi de suite. Cela permettra à chaque patient de savoir à quelle heure il doit arriver à l'hôpital. Comme ça, on va réduire le temps d'exposition à l'hôpital, augmenter la qualité des services et protéger à la fois les patients et les professionnels de santé », élabore le Dr Jean Geto Dubé, qui arrive à adapter son institution à la situation pour la continuité des services de santé. 

Les institutions publiques ont aussi besoin de financement 

Déplorant le fait que la sensibilisation en dehors de l'hôpital ne fait pas suffisamment d'effet pour emmener les patients à l'hôpital, le Dr Dubé rappelle à la population que l'institution est prête à les accueillir gratuitement, au besoin. "Je connais des gens qui ont des problèmes et qui préfèrent rester chez eux, alors que nous sommes là pour eux. Nous avons une trentaine de lits répartis entre un ancien centre de traitement du choléra et la salle homme de la médecine interne. Cependant jusqu'à présent, il n'y a que 6 patients qui ont fait le déplacement. Nous avons vu d'autres en ambulatoire, mais ce n'est pas encore la grande affluence par rapport à la réalité."

Détenteur d'une spécialisation en administration des hôpitaux, le Dr Jean Geto Dubé croit que l'institution qu'il dirige est un modèle en matière de reddition de comptes.  "Certains parlent du gaspillage dans les hôpitaux publics pour ne pas les financer, mais à l'Hôpital universitaire Justinien, tout se fait dans la transparence. On dépense beaucoup d'argent pour le maintien de l'unité de Covid-19, on a besoin de financement pour résister au fil du temps."

Dans cette entrevue accordée au quotidien Le Nouvelliste, le directeur exécutif de l'Hôpital universitaire Justinien avoue que depuis le début de la pandémie, l'hôpital Justinien a économisé environ 1 million de gourdes par mois. « On dépense 600 000 gourdes pour le carburant, le malade ne donne pratiquement rien ; on prend tout en charge avec un personnel qui ne gagne pas beaucoup. »

Le professeur à l'université félicite le MSPP qui a accompagné l'unité et il en profite pour inviter la société à s'approprier de ce centre hospitalier, patrimoine académique du grand Nord, qui peut les aider à faire face à cette pandémie. 

« La crise de la Covid-19 est avant tout une crise financière. La santé est devenue une production nationale dans toute la complexité du terme. Les experts disent que nous aurons à vivre avec cette maladie au moins jusqu'à 2022 ; il faut financer les institutions publiques pour qu'elles puissent mieux servir la population », soutient le Dr Jean Geto Dubé.



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