Une contre-lecture du réalisme politique de Machiavel au regard de l’activité politique en Haïti

Publié le 2020-05-27 | Le Nouvelliste

Dans la praxis politique haïtienne, il y a un dérèglement d’actions politiques qui sont, en majeur partie, très loin d’apporter un résultat favorable à la République. En effet, les politiques ne visent pas à poser des actions qui sont au gré des citoyens et citoyennes. Dans les deux formes de politique dont parle Maurice Duverger (1964) dans son introduction à la politique (l’intégration de tous les citoyens par le dirigeant ou l’intégration de son groupe), ces politiciens cherchent l’intégration de ceux et celles qui font partie de leur groupe.

 Et aussi, les politiciens s’inscrivent toujours dans la logique de l’éthique de responsabilité wébérienne qui est liée au réalisme politique de Machiavel : la fin justifie les moyens. Pour justifier leurs actions, ils se servent de Le prince de Machiavel avec son virtu comme vision réaliste de la politique. Or, Machiavel, en tant que conseiller du prince qu’il était, son objectif était de rechercher le bien-être collectif par des moyens beaucoup plus concrets. Voilà pourquoi, nous tâcherons de regarder le virtu de Machiavel dans sa vision politique, et la finalité de ses moyens au regard de l’activité politique en Haïti.

Le virtu de Machiavel est l’une des caractéristiques principales de la politique moderne. Penser la politique moderne sans Machiavel est une campagne contre la politique comme activité : le réalisme politique. De même que c’est avec Descartes la philosophie s’inscrit dans un système, c’est avec Machiavel la pensée politique rejoint l’action : la praxis. Cette dernière, avec sa décantation de la politique et de la religion, rend la politique beaucoup plus pragmatique. En fait, l’un des combats dans lequel je me jette ici, dans ce dialogue, c’est de situer le texte de Machiavel dans son contexte et son époque face à la lecture maladroite de plus d’un tout en regardant la mésinterprétation de son virtu dans le réalisme politique haïtien.

Le premier point sur lequel nous devons mettre l’accent est qu’il y a un décalage entre la pensée politique et l’acte concret que posent les hommes. Toute politique doit être précédée par une pensée qui a en soubassement une reforme de l’éducation, et cette dernière suppose une politique publique en matière de l’éducation (Morin : 2011). En faisant la part des choses, on peut voir que la politique précède la pensée c’est-à-dire c’est à partir de l’action politique que la pensée prenne naissance. En effet, c’est déjà une remise en question de la conception morinienne par rapport à l’activité politique haïtienne.

Penser le développement d’un pays demande, premièrement, une planification gigantesque avec des politiques publiques qui tiennent en compte la productivité : capital humain, capital physique, savoir technologique et ressources naturelles. Deuxièmement, tout projet de développement s’inscrit dans une longue durée qui s’étend de la définition des politiques publiques à leur évaluation. En effet, par rapport à ceci, le peuple, dans une vision pessimiste de Jacques Rancière, s’empresse toujours avec une véhémence scrupuleuse à voir une réussite spontanée. Dans la mésentente ranciérienne, le peuple est tout ce qu’il y a de mauvais : une vision pessimiste (Rancière : 1995). Toutefois qu’il n’a pas vu le fruit du travail des dirigeants dans une courte durée, il peut partir à son déchoquage et sera prêt à le renverser du pourvoir.

A partir de quoi, par le discours, l’astuce, le vice et l’audace, la manipulation et la violence, les dirigeants peuvent essayer par tous les moyens de calmer les tensions populaires dans la logique de la conservation de l’Etat (Machiavel : 1532). Mais c’est dans le temps de la réalisation des projets et dans le souci de faire le développement. Calmer les tensions populaires se fait à deux niveaux : le dirigeant lance des projets et il prend du temps pour leurs réalisations. Dans le texte de Machiavel, il insiste sur le prince comme garant de la bonne marche du pouvoir. Il voit en la personne du prince celui qui peut faire perdurer l’Etat dans le temps. En ce sens, sa préoccupation est de fournir à ce dernier les mécanismes pouvant lui aider à conserver son pouvoir.

En effet, ce serait un contre-sens pour un chef de s’inscrire dans la logique du virtu de Machiavel sans avoir rien à offrir comme fin qui aurait des retombées positives pour la population et même partir à la poursuite de l’intérêt général. Autrement dit, l’objectif de la rédaction de Le prince n’était pas d’utiliser l’ensemble des moyens de camoufler le gros de la population dans le but de prendre et de conserver le pouvoir. La prise et la conservation du pouvoir, de Machiavel, visent le bien-être collectif. De surcroît, la logique de Machiavel s’inscrit dans le cadre de la raison d’Etat.

On oserait même dire que ce serait un non-sens par rapport à la politique si le virtu ne visait pas le bien-être collectif. Car la gestion de la cité, pour paraphraser Aristote, demande une certaine intégration de tous ceux et celles qui sont intérieurs au démos (Aristote : IVs.). Pour parvenir à la gestion de la cité, il faut connaitre les citoyens et citoyennes qui y vivent et de connaitre leur nécessité. Et aussi, en tant que dirigeant, son discours doit être viable et potable, surtout dans un souci d’assurer l’adéquation entre le discours et l’action.

Sans doute, on va m’objecter par le fait que je lie la pensée politique d’Aristote à celle de Machiavel. Et l’objection aura tout son sens. Il y a une différence basique entre la pensée aristotélicienne et celle machiavélienne. Dans la politique d’Aristote, la morale est au centre. De plus, l’époque d’Aristote était tout à fait différente de celle de Machiavel. Machiavel, quant à lui, fait une rupture à la morale. Il place l’Etat au centre de sa réflexion. D’où la création du concept d’Etat. Mais, ce qui est commun entre ces deux penseurs est qu’ils cherchent chacun le bien-être collectif. Ils se diffèrent sur les moyens. Machiavel, en tant que conseiller du prince, vit les réalités politiques et est très apte à présenter une vision beaucoup plus réaliste de la politique.

Allant de Machiavel pour arriver à Spinoza dans son traite politique, c’est plutôt un travail qui se fait à deux dimensions. Dans une première dimension, par rapport aux autres théoriciens qui sont souvent un peu idéalistes dans une vision optimiste-pessimiste de l’homme, ces deux théoriciens regardent la complexité de l’homme dans la société. Quant à eux, ils sont tragiques. Ils tâchent de voir le réel comme il est. Dans une deuxième dimension, ils présentent une pensée politique réaliste par rapport à l’échec des autres théoriciens qui sont souvent restés dans les nuages. Machiavel, en ayant les deux pieds sur terre, présente une vision que Spinoza lui-même a repris. Ce dernier, dans son traité politique, stipule que les théoriciens sont souvent très loin de la realite politique (Spinoza : 1842).

A cause du déficit de lecture de quelques dirigeants ou leur mauvaise foi, ils se servent de Machiavel pour bafouer la population. D’ailleurs, c’est peut-être une lecture maladroite qui, non seulement, détruise la pensée de l’auteur, et également galvaude tout un pays sans même en rendre compte. L’objectif de Machiavel était de donner l’ensemble des moyens à un dirigeant afin de gérer son pouvoir (la conservation de l’Etat). La première condition de la gestion du pouvoir est d’assurer le bien-être de la population.

Ces vieux dirigeants qui n’ont aucune vision et qui s’érigent toujours en véritables spécialistes de modernité politique n’y peuvent rien. Il y a des moments ou le discours doit succéder l’action. Le discours n’a pas de sens s’il n’est pas en conformité avec l’action. Dans des moments exceptionnels, un président ne doit pas utiliser le mensonge comme moyen de camouflage. Et le citoyens, que vont-ils faire ? C’est impensable. Pourtant, en Haïti, cela devient normal. C’est la normalité dans l’anormalité.

Dans une démocratie de masse, le dirigeant doit s’empresser à mettre la population en confiance. La démocratie, en raison de sa fragilité, ne peut pas avoir le mensonge comme soubassement (Rosanvallon : 2015). Chez nous en Haïti, c’est tout à fait le contraire. Il n’y a aucune volonté manifeste du côté des dirigeants pour pouvoir prendre en compte l’ensemble des difficultés que confrontent les citoyens et citoyennes afin d’y remédier. Du coup, la démocratie devient un non-sens. La façon dont on le fait en Haïti se base sur un rapport d’exclusion au regard des masses défavorisés de la population.

Aujourd’hui, plus que jamais, la Covid-19, pour emprunter le langage de Paul Watzlawick (1978) de l’école de Palo Alto, en Californie, est une réalité de premier ordre. Elle domine l’ordre mondial et est très apte à changer le cours de l’histoire de l’humanité en raison de sa fragilité. En effet, il est un impératif catégorique pour tout dirigeant de prendre des mesures urgentes afin d’éviter, premièrement, le dérèglement de cette pandémie désastreuse, deuxièmement, de répondre aux besoins de tous ceux qui ont été contaminés.

Le manque de vision d’un dirigeant plonge tout un pays dans des moments difficiles inéluctables. Le comportement des dirigeants haïtiens traduit un certain cynisme au regard de la population par rapport à l’évolution de la pandémie. Il n’y a aucune préparation. Aucune mesure urgente n’est prise. Le mensonge est encore au rendez-vous dans le discours du président.

Ce faisant, le peuple haïtien se trouve dans un bateau sans gouvernail. C’est un coup dur pour ce petit peuple qui, depuis bien des temps, s’emmitoufle dans les bras des soi-disant gouvernants qui n’ont aucune vision et qui sont des véritables corrupteurs. D’ailleurs, dans moins de deux ans, nous sommes devenus l’eldorado d’une corruption sans pareil, pour répéter Leslie Péan. Ce petit peuple est exposé en chute libre.

Références

Aristote, La politique, Paris, LPL, 3ème édition, 1874.

Baruch, Spinoza, Traité politique, Paris, Heidelberg, 1929.

Duverger, Maurice, Introduction à la politique, Paris, Gallimard, 1964.

Nicolas, Machiavel, Le prince, Paris, Union générale d’Editions, 1962.

Morin, Edgar, La voie, Paris, Fayard,  2011.

Péan, Leslie, « Haïti : corruption et gestion chaotique de la société », Haïti Perspectives, Vol. 1 n0 2, 2012.

Rancière, Jacques, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.

Rosanvallon, Pierre, Le bon Gouvernement, Paris, Seuil, 2015.

Watzlawick, Paul, La réalité de la réalité, Le Seuil, 1978.

Westevenson Clovis Etudiant en Philosophie et Science Politique Auteur

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