Pestel, une éternelle victime de l'Etat

Publié le 2020-05-25 | Le Nouvelliste

Pourquoi une telle attitude du président Jovenel Moïse envers la commune de Pestel en dépit de ses promesses remontant à sa visite le 4 mai 2018 ? Serait-ce un oubli involontaire ? Poursuit-il la logique historique visant à mettre Pestel à l'écart de tous les projets de développement ? 

Je postule cette hypothèse arguant que les différentes luttes tournant vers le renversement du « projet social » anti-national des Hommes de Port-au-Prince auxquelles elle prit part activement auraient été grandement la principale cause de sa mise à l'écart continue dans les projets de développement du pays. C'est en tout cas l'objet de mon article.

Pestel, située dans le département de la Grand-Anse et créditée d'un potentiel agricole, halieutique et éco-touristique, est élevée au rang de commune depuis 1843 au lendemain de sa participation dans la lutte aboutissant au départ de Jean-Pierre Boyer du pouvoir. En dépit de son potentiel agricole et écotouristique, elle est souffre d'un manque à gagner énorme en termes de développement. Le retard qu’elle accuse est historiquement lié à un vaste complot de l'Etat contre la commune, souvent orchestré par certaines autorités de Jérémie. 

Historiquement, Pestel a toujours été une zone de rébellion. On se rappelle la participation des anciens d'abord au côté de Jean-Baptiste Perrier dit Goman (1807-1820), ensuite au côté de Jean-Jacques Acaau en 1843, dans la lutte contestant l'hégémonie des élites de Port-au-Prince. La ville fut passée à la flamme en 1819 par les troupes gouvernementales dirigées par le général Francisque. Ce fut un coup dur pour l'économie de la zone et une décennie de développement perdue, voyez-vous !

On se rappelle également le mouvement des Piquets dans les mornes de Pestel à la fin du XIXe siècle contre les projets anti-nationaux de plusieurs gouvernements. 

Pestel prit, en 1868, les armes contre le gouvernement Sylvain Salnave. Pour signifier leur dissidence, les Pestelois avaient créé une armée révolutionnaire de salut public. A cause de cela, Pestel fut ravagée et incendiée par les troupes gouvernementales. Encore un coup dur pour l'économie.

Aussi loin que je porte mon regard, et un petit voyage dans le passé jusqu’à Lysius Jeune Salomon (1879-1888) confirmera que Pestel a été historiquement traitée en parent pauvre en dépit de ses rapports fructueux avec le général Louis Gilles. Il eut de telles attitudes vis-à-vis de nous parce qu'il voulait nous faire payer pour le mouvement insurrectionnel qui eut lieu contre lui dans la commune. Sous son règne, la ville fut incendiée en deux fois par ses troupes gouvernementales dirigées par le général Sabourin.

Dans ces mêmes lignes d'idées, je veux mentionner que la commune a raté en deux fois la chance de se sortir du bourbier par la mise en valeur de la Petite Cayemitte, sa principale richesse. Mais à cause de la gloutonnerie de nos dirigeants, elle vit passer à côté son espoir. Ce projet aurait pu créer plusieurs emplois et rapporter à la zone beaucoup de devises et des investissements. 

Ce projet fut presenté pour la première fois sous l'administration du feu René Préval. Selon ce que le défunt Jean Claude Fignolé m'avait confié lors d'un tête à tête, un milliardaire italien aurait manifesté son intérêt d'investir des millions de dollars pour exploiter la beauté de l'Anse Blanche. Mais le projet n’aboutira jamais, parce que des gens dans l'entourage du président Préval auraient voulu que l'argent de l'investisseur rentre dans le budget national, mais pas dans les caisses de Pestel. Quelle absurdité ! 

La seconde fois, ce serait le groupe Cayemittes Investissement qui s'était présenté au gouvernement Martelly-Lamothe son  intention de développer la petite Cayemitte. Il semblerait que tout n'était pas bien négocié. Pour les détails que nous ne connaissons pas clairement, le projet fut une deuxième fois bloqué sur les îles. L’explication qui aurait été donnée voudrait que le Premier ministre Lamothe ne voulait pas que ce méga projet éclipse son projet d'exploitation de l'Ile à Vache que nous connaissons. 

Par ailleurs, on doit comprendre ce vaste complot de l'Etat se fait sous toutes formes. Ne serait-ce pas la mauvaise foi des autorités, la fête de la mer aurait pu devenir un projet national et, comme tel, annuellement budgétisé. Qui sait quelles retombées positives ceci aurait pu avoir pour la communauté ? Sans l’aide de l’Etat, la fête de la mer a pu maintenir son rendez-vous annuel, mais hélas, a dû être interrompu depuis 1992 en raison de l'instabilité du pays qui lui-même découle directement de la mauvaise gestion de l'appareil de l'Etat. Bernard Lefèvre, le principal promoteur de la fête de la mer, dut retourner en France par mesure de précaution pendant la période du coup d'Etat . À cause de cela, Pestel rata sa plus grande opportunité de développement économique. Voyez-vous ! 

Je dois mentionner que pendant tout le régime des Duvalier, à l'exception de Yoland Gilles, tous nos députés de la circonscription furent des élus non Pestelois. Ils étaient tantôt de Jérémie, tantôt des Roseaux ou de Beaumont. Ils brillèrent toujours par leur absence dans la commune. Vingt-huit ans de complot contre Pestel, imaginez-vous ! Ce n'était pas parce que nos candidats issus de Pestel n’étaient pas populaires qu'ils avaient perdu les élections. C’était de la machination politique pour continuer l’acte d'humiliation entamé par Duvalier pour continuer de se venger de son rival politique Daniel Fignolé. 

Pestel rata sa plus grande opportunité de se lancer quand Daniel Fignolé fut contraint à l'exil. En bon enfant de la zone, il poserait quand même certaines actions d'envergure qui auraient pu enclencher son développement.

La participation présumée de Guy Philippe dans le coup d'État raté le 17 décembre 2001 a contraint Aristide a, lui aussi, éteint ses projecteurs sur Pestel. Une chose que nous digérons mal à cette date. 

Sous l'administration Préval, Pestel fut taxée de zone rouge. Les ONG furent déconseillées d'y mettre les pieds : des projets qui ne verront jamais le jour ! Des fonds communaux furent mal canalisés. Préval voulait nous faire payer pour l'animosité de Guy Philippe envers lui. 

Ce fut le même cas de figure pendant le mandat de Joseph Michel Martelly. Il ne respecta aucune de ses promesses faites lors de sa campagne à Pestel. 

De 1843 à date, Pestel a bénéficié très peu de chantiers de développement. Toutefois, on retient quelques réalisations de certains présidents effectuées sous base de compromis politiques et de relations de camaraderie. On se souvient que Sténio Vincent (1934 - 1940) a fait construire une école nationale, un dispensaire, un citerne communautaire.et la première manche de la percée du tronçon de route reliant Carrefour Zaboka. Sous la présidence de Magloire (1950-1954), deux écoles nationales étaient construites,et la seconde manche du tronçon de route fut réalisée. Il a fallu attendre jusqu’à Henry Namphy (1988) pour la construction de l'ancien réseau électrique et à certains degrés la construction du bâtiment du lycée national de Pestel. René Préval avait quand même réalisé quelques interventions dans la commune (1998 - 2001). Par contre, durant le règne des Duvalier, la commune fut tombée dans l'oubli. Pas même une roche n'a été posée. Ce n'est qu'au cours de cette époque que le commerce florissant que connut Pestel commença à tomber en décrepitude puisque les commerçants, sous prétexte de complot contre Duvalier, furent contraints d'aller vendre leurs rêves ailleurs. Pestel fut encore victime sous le second mandat de Préval (2006-2011) et du quinquinnat Michel Martelly (2011-2016). 

Les critiques arguant que Pestel est négligée dans le budget national sous prétexte qu'elle n'apporte rien en termes de recettes fiscales sont loin d’être la vérité. Dès sa genèse à 1990, Pestel a rapporté gros dans l'économie nationale. Il est rapporté par l'écrivain Semexant Rouzier que dans les années 1850 à 1890, Pestel produisit 650 000 livres de café. Le port faisait le plein de cargaisons, exportant entre dix et quinze mille sacs de café l’an et en retour importait de Port-au-Prince et de Kingston des marchandises diverses. Grâce à la spéculation du café, Pestel accusa en 1921/22 une recette fiscale de 1.815,98 gourdes ; l’année suivante, elle s’éleva à 2.783,40 gourdes, en 1923/24, à 4.404,91 gourdes et en 1924/25, à 5.909,85 gourdes. Pareillement, en 1954, quand la marmite se vendait à 42 gourdes, l’économie de la zone florissait davantage. Le café rapporta dès lors mensuellement environ un million de gourdes. A ce sujet, l'ancien inspecteur fiscal Vidal St. Louis confie à quelqu'un que grâce au commerce de café, la commune était dans les années 70-80 l'une des communes qui rapportèrent à l'Etat une grande part du budget national. 

Par rapport à tout ce qui précède, ne faut-il se demander : 1) pourquoi le problème de l'eau de Pestel n'a pas été adressé et résolu ; 2) pourquoi le tronçon de route Carrefour Zaboka - Pestel n’a pas été asphalté ? ; 3) en tenant compte du commerce maritime pour le café, pourquoi Pestel n'avait jamais été élevé au rang de port ouvert ? Manque de vision des uns et des autres ? 

Il m'importait de partager avec vous mes observations. Pestel a toujours « une cause à payer ». Est-ce parce que nous sommes des citoyens conséquents, indépendants et fiers ? Je me demande quelle cause payons-nous encore. Poursuit-elle sa série de malédictions ? Ne devrions-nous pas nous attendre à des changements spectaculaires et miraculeux à la fin du mandat du président Jovenel Moïse ?

Même si Pestel ne contribue plus dans l'économie nationale, l'Etat haïtien a une dette envers la commune et aujourd’hui Pestel réclame son dû. Jovenel Moïse va-t-il relever ce défi historique au cours des quelques mois qui précèdent la fin de son mandat présidentiel ? 

------------------------------------------

Note bibliographique 

Article de Ady Jean Gardy (Pestel, une merveille au cœur de la Grand ‘Anse) paru dans Sourire Magazine, vol. #7, Bibliothèque Nationale d’Haïti, pp4-6

Article de Jean Claude Fignole (Pestel entre souvenirs et perspectives) paru dans Magazine Raj, #15, Destination Grand ‘Anse, Juillet 2013. PP52-54. 

Pestel, texte de Alain Bosman, Antoine Gilles

MADIOU, Thomas: Histoire d’Haiti (1811-1818). Tome V. Ed. Deschamps

MADIOU, Thomas: Histoire d’Haiti (1803-1807). Tome III. Ed. Deschamps.

MADIOU, Thomas: Histoire d’Haïti (1492-1799). Tome I. Ed. Deschamps.

MADIOU, Thomas: Histoire d’Haïti (1827-1843). Tome VII. Ed. Deschamps. 

ROBIN, Énélus: Abrégé de l’histoire d’Haïti. Se, 1874. 252p

PARET,Timothée : Haiti 1010-1920 livre bleu d’Haïti 

ROUZIER, Sémexant : Dictionnaire géographique et administratif universel d’Haïti illustré ou guide général en Haïti. Vol. I, II, III et IV Imprimerie Breveté Charles Blot, Toronto, 1892. 

SAINT MERY, Moreau : Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’Isle Saint Domingue. Dupont, 1797.

VIGOUREUX, Gustave : l’année terrible ou 1883 a Jérémie. Imp. Du centenaire, 1909.

James St Germain Sociologue, professeur de philosophie jamesstgermain19@yahoo.fr Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".