La pauvreté et les disparités en Haïti : par-delà les idéologies politiques

Publié le 2020-05-21 | Le Nouvelliste

Le jour même de la publication de l’article « Les Temps se ressembleront en Haïti : avant, pendant et après la pandémie de coronavirus » dans Le Nouvelliste du 22 avril 2020, nombre de lecteurs m’ont félicité et criblé de questions sur ma personne, le « mystère » de mon idéologie et ma position idéologique sur la pauvreté et les disparités dans le pays. C’est ce qui explique le titre de ce nouvel article, « La pauvreté et les disparités en Haïti : par-delà les idéologies politiques » et l’ensemble de son architecture textuelle en quatre parties :

Mon vécu et ma lecture de la pauvreté et des disparités : le contenant et le contenu de mon « idéologie »

Ce que l’on dit sur la pauvreté et les disparités : quelques paroles des sages et des mythes

Un bref coup d’œil économique sur la pauvreté et les disparités 

Face à la pauvreté et aux disparités, y a-t-il de l’espoir pour Haïti ?

Il s’agit (a) d’une réponse aux lecteurs (principalement aux étudiants) sur la question idéologique, (b) d’un panorama de citations et de mythes sur le sujet, (c) d’un bref coup d’œil économique sur le consensus implicite de quatre économistes autour du problème de la pauvreté et de disparités, et (d) d’une question-réponse conclusive sur les deux phénomènes dans le pays. Maintenant, tout compte fait, asseyez-vous et lisez s’il vous plaît.

Quelques mots avant d’aller plus loin : La bourgeoisie présomptueuse et peureuse, la classe moyenne impécunieuse et chômeuse et les masses laissées-pour-compte miséreuses et furieuses sont les trois côtés du même triangle national ; vouloir sacrifier l’une ou l’autre de ces classes sur l’autel d’une reconstruction nationale est une absurdité ; le salut national viendra nationalement ou ne viendra pas ; ce salut rejette toute mesquinerie tribale. Allez le dire aux imprudents heureux, aux joyeux parasites, aux profiteurs sans foi ni loi de la pauvreté et des disparités, aux vautours aigris du système attendant leur tour pour décharner davantage le pays. Parlez aux patriotes. Même s’ils vous paraissent invisibles, parlez ! Même si vous avez la déchirante impression de prêcher dans le désert, parlez plus fort ! Les Patriotes sont là. Ils sont les oasis silencieux du désert attendant le premier seau, le premier bokit, la première calebasse pour le grand partage de l’eau patriotique avec la nation assoiffée de vérité et de bonheur.

I.- Mon vécu et ma lecture de la pauvreté et des disparités : le contenant et le contenu de mon idéologie

La pauvreté et les disparités, ça se voit, se sent, se dit et se vit en Haïti. La pauvreté est et affecte le manque de moyens matériels, mentaux, psychologiques, intellectuels, spirituels et moraux de la majorité de la nation haïtienne pour répondre à ses besoins : argent, nourriture, santé, eau, logement, éducation, sécurité. Les disparités, écart scandaleux de revenu entre les riches et les pauvres, constituent un autre manque — celui de justice, de parité, d’équité, d’éthique, d’équilibre, d’harmonie — qui entretient la pauvreté et infecte le vivre-ensemble.

Mon idéologie dans tout ça, c’est moi, ce que je suis, je vis et je ressens par rapport à la violence socioéconomique et aux fausses guerres idéologiques secouant Haïti, l’un des pays les plus pauvres, les plus malmenés et mal gouvernés du monde. J’analyse le jeu d’intérêts conflictuels dans lequel je cherche l’Intérêt national. Celui-ci n’est pas un jeu idéologique à somme nulle, « zero-sum game ». Je vous avertis : ne haïssez personne, surtout votre compatriote, plus que vous aimez votre pays au nom d’aucune idéologie.

Je suis né en Haïti. J’y ai vécu et travaillé. J’ai parcouru tous ses dix Départements. J’ai exploré les profondeurs abyssales de sa pauvreté et les plus « hauts lieux » de sa société. J’ai vu. J’ai réfléchi. J’ai médité. J’ai parlé. J’ai écrit. J’ai pleuré. La pauvreté torture la majorité de la nation, les 78 % (8,6 millions d’Haïtiens pour une population de 11,2 millions) vivant avec moins de $2 par jour. Elle est beaucoup plus choquante que les tableaux statistiques. La situation est effroyablement alarmante dans notre pays pour lequel j’ai des pensées et des sentiments.

Il y a, d’abord, ce que j’aime. Je suis dithyrambique à l’égard de mon pays : la majestuosité et la succession infinie de ses montagnes, notre « dèyè-mòn-gen-mòn », l’histoire de sa Révolution, sa culture, la force, la simplicité, la spontanéité et la richesse anthropologiques de son créole et de sa créolité, sa musique-racine, sa peinture, sa littérature, sa cuisine, le courage de ses masses urbaines, de ses paysans et de sa jeunesse, l’astuce désarmante de ses marchandes de fruits, le « legim toufe », étouffée de légume … m’émerveillent. « C’est peu, » dirait-on. Et c’est juste ce qu’il me faut comme espoir dans le pays et pour le pays. Presque tout ce qui me plaît en Haïti est du « gwo pèp », du ‘’gros peuple’’. J’apprends beaucoup plus du pays de mon ami Fanò, un paysan-cultivateur-accoucheur-chiropracteur-autodéclaré-guérisseur-vaudouisant, que des conversations intellectuellement fastidieuses aux somptueux dîners bien arrosés de vins de terroirs, de cuvées, de vendanges, de conservations, de structures et de caractères exceptionnels.

Il y a ce qui me répugne dans le pays-théâtre du beaucoup de bruit pour rien, du « Much Ado About Nothing » de Shakespeare, du bri-sapat, du gwo-van-tilapli : le vivre-ensemble, empoisonné par la pauvreté, les disparités, les préjugés de toutes sortes, (linguistique, épidermique, racial, régional), la politique sanglante, le parlement pourri et dysfonctionnel, l’économie ésotérique (au nom du Diable et du Bon Dieu), les disparités honteuses, la concentration indécente des richesses, la corruption débridée, les mauvaises écoles de la République, le délabrement et l’insuffisance des infrastructures routières, portuaires, aéroportuaires, hydrauliques, électriques, médicales ..., la gestion artificieuse de l’environnement, de l’énergie, de la santé publique, de l’hygiène publique, etc. (Voir le tableau). Tout le tableau de bord socio-économique d’Haïti clignote en rouge.

ÉTAT INFRASTRUCTUREL D’HAÏTI ET DE LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE (tableau)

Pourtant, j’ai vu beaucoup d’horreurs et eu beaucoup d’aventures ailleurs. Je n’ai pas la mémoire lessivée. « La vie est un épanouissement ; plus que nous voyageons, plus que nous pouvons apprendre les vérités, » avait dit Hypatie, 400 apr. J.-C.

J’ai vécu, étudié, travaillé dans le domaine de l’économie et bourlingué aux États-Unis et en France. J’y ai découvert les violences policières, la tyrannie de la pauvreté et des disparités et le racisme perpétrés contre les minorités. La pauvreté frappe 13,1 % de la population aux États-Unis, soit 43 millions de personnes sur une population de 328 millions, et 14,7 % de la population en France (pourcentage étonnamment plus élevé), 9,8 millions d’habitants sur une population de 67 millions.[1] Les Misérables de Victor Hugo sont bien vivants dans les banlieues difficiles de la France. Mon regard sur la pauvreté dans ces deux pays, avec tous leurs moyens pour se réinventer, n’est pas un quitus à la normalisation ou la « nationalisation » de la pauvreté abjecte en Haïti. Les États-Unis d’Amérique, avec 4,25 % de la population mondiale, possède environ 30 % de la valeur des richesses du monde.[2]

J’ai vécu comme un aventurier idéologique tout au long de ma jeunesse. Ébahi par la machine économico-financière des États-Unis, je lisais religieusement le Wall Street Journal. J’étais et je demeure fasciné par les « traders » de la Bourse de New York/The New York Stock Exchange/NYSE. J’étais et je suis témoin des dégâts de la pauvreté et des inégalités causés par la gigantesque machine de production, l’usine à créer des richesses la plus performante de l’histoire économique de l’humanité : le capitalisme américain. Et si vous regardez la vie dans les États de « The Bible Belt », la Ceinture biblique des États-Unis, un cocktail christianisme-racisme-pauvreté servi aux Noirs, vous comprendrez ce pays, avec le poids lourd de sa concentration de richesses sur le dos. J’ai aussi visité Tutwiler (dans le Delta de Mississipi) et les recoins de Mobile (Alabama) dont respectivement 19 % et 24 % des habitants sont à genoux dans la pauvreté.[3]

La vie est difficile partout pour les pauvres. Aux États-Unis, ils ont le Public Housing/Logement social, les Food Stamps/les coupons alimentaires, The American Dream /Le Rêve américain (devenu cauchemardesque), les loteries locales et interrégionales. En France, ils ont l’HLM (Habitation à Loyer Modéré), le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) et les promesses de la République raciste et injuste. En Haïti, ils ont les bidonvilles, les miettes de la loterie/« borlette », l’humiliation et les persécutions sociales. La pauvreté en Haïti est déshumanisante absolument. Ce n’est pas l’idéologie qui va résoudre le problème.

Toujours aux États-Unis, fasciné par mon inoubliable professeur-mentor américano-juif et éditeur en chef du « Journal of Social Sciences », grand magazine marxiste devant l’Éternel (dans les années 1980), j’avais étudié, dans une salle de classe, le marxisme-léninisme, « La crise des ciseaux » de 1923, « The Scissors Crisis », la Nouvelle Politique Économique/NEP (New Economic Policy) de Lénine, dirigée par Nikolai Bukharin et l’économie soviétique après la mort de Lénine. Jeune et curieux, je m’étais rendu des États-Unis en Tchécoslovaquie pour un face-à-face avec le communisme en 1988, accompagné de ma copine, aujourd’hui mon épouse. J’ai vu le dysfonctionnement du système de production communiste. Aussi ai-je vécu la perestroïka, la glasnost et les funérailles de l’empire soviétique. En vérité, la pauvreté, partagée nationalement à coups de rationnement et de marché noir ou ghettoïsée, va au-delà des frontières idéologiques.

Je suis libre, sans cathédrale, sans église et sans chapelle politiques. J’ai exploré la littérature économique, de la gauche la plus dure à la droite la plus coriace. Je ne regretterai jamais d’avoir savouré et bien digéré « La Richesse des nations » d’Adam Smith, avec son paradoxe du boulanger et du marchand de bière, les trois tomes de « Le Capital » de Karl Marx (tout le premier tome), une pénétration du marchand, de la marchandise, de sa valeur marchande et de sa valeur réelle, et la biographie de Deng Xiaoping, redoutable pragmatique, le « Petit timonier » de la Chine étonnamment puissante. Smith et Marx s’entendent bien sur la capacité de production du capitalisme et divergent amèrement sur le vrai producteur et le partage des richesses. Personne ne parle de la vertu du capitalisme mieux que le formidable Adam Smith. Personne ne comprend l’essence du système, du mode et des moyens de production du capitalisme mieux que le Maître Karl Marx. Des souvenirs sombres et ensoleillés ont peuplé ma mémoire.

Comment pourrais-je oublier les réunions et les fêtes avec les amis de Brooklyn, les amusements à Blue Note Jazz Club (dans le Greenwich Village d’avant « l’invasion » de NYU), les mets exotiques des petits restaurants chinois du Canal Street, les manifestations politiques avec mon défunt père (ancien prisonnier du Pénitencier National et de Fort Dimanche), les petits boulots, l’enseignement, la carrière professionnelle, les ballades dans les forêts, les conversations philosophico-politiques, l’harmonie entre « The English Enlightenment » et « Le Siècle des lumières » de la France, les discussions économiques, Keynes contre Hayek, les polémiques,  Roland Barthes contre Michel Foucault, Raymond Aron contre Jean-Paul Sartre, la saveur épistémologique du bouillon révolutionnaire Dessalines-Fanon-Malcom-MLK-Négritude, les dialogues autour du « communisme de marché » de Deng Xiaoping, le feu au bord du lac, l’immensité enchanteresse de la chaîne de montagnes Great Smoky « Great Smoky Mountains » et du Jura, les plaisirs champêtres, les bals masqués, les musées, les vernissages, les bibliothèques, les concerts, le théâtre, l’opéra, la musique, le cinéma (…), l’intersémiotique des arts ?

Voilà quelques-unes des innombrables aventures qui m’avaient pris, pétri et passé dans le moule de la vie juvénile, intellectuelle, professionnelle, humaine, le moule de la vie réelle ! C’est grâce ou à cause de cette vie que je regarde la pauvreté et les disparités dans mon pays avec un regard lucide et révoltant. On ne réforme pas la pauvreté et les disparités. On leur déclare la guerre. Intelligemment. Résolument.   

II.- Ce que l’on dit sur la pauvreté et les disparités : quelques paroles des sages et des mythes

Que de rapports et d’analyses ont été publiés sur la question. Pourtant, les paroles des sages, souvent négligées, y projettent un faisceau de lumière. Regardons.

Parole de Platon (pour lui, l’économie n’est qu’une prévention et un remède contre la pauvreté) : « […] l’économie est une science de commandement, non une science spéculative, mais une technè ou art pratique supérieur. »[4]

Commentaire : L’économie, dans ce contexte platonicien du terme, a pour seule mission de prévenir ou de lutter contre la pauvreté et pour le bonheur de l’homme.

Parole de Siddhartha Gautama : « There is no wealth like knowledge, and no poverty like ignorance/Il n’y a pas de richesse comme la connaissance et de pauvreté comme l’ignorance. »

Commentaire : Pour le grand sage, l’éducation est la Réponse des réponses au problème de la pauvreté.

Parole de Confucius : « Dans un pays bien gouverné, la pauvreté est une honte ; dans un pays mal gouverné, la richesse est aussi une honte. »

Commentaire : En Haïti, les îlots de richesse dans le vaste océan de pauvreté sont aussi honteux que la pauvreté.

Parole de Jésus, levant les yeux sur ses disciples : « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez (Luc 6, 20-21). »

Commentaire : Qu’il s’agisse de la pauvreté mentale ou matérielle, je vous invite à examiner ce message, à questionner ce message et à vous questionner, en âme et conscience.

Paroles de l’Afrique : (1) La pauvreté, c’est l’esclavage (proverbe somalien). » (2) « Un homme qui a faim n’est pas un homme libre (proverbe nigérian). »

Commentaire : En très peu de mots tranchants et précis, les deux proverbes se complètent ; l’esclavage et la pauvreté sont les deux revers de la même médaille.

Paroles d’Haïti (venues des entrailles du peuple) : (1) « Anmwey o, lamizè pa dous o ! Anmwey o, lamizè pa dous o ! M pral chèche lavi yon lòt kote o/Au secours ! Ô la misère n’est pas douce ! Au secours! Ô la misère n’est pas douce ! Je vais chercher la vie ailleurs, Ô ! (chanson folklorique). » (2) « Lè moun malere, ou pa gen respè ; tout sa k pa bon se ou yo sanble/Quand on est pauvre, on ne vous respecte pas ; tout ce qui est mauvais vous ressemble (Orchestre Tropicana d’Haïti). »

Commentaire : Les pauvres essayent toujours de partir, de prendre la fuite face à la misère (la chanson folklorique). La pauvreté détruit la dignité humaine (Tropicana). Il s’agit de notre manque de respect de la personne humaine des pauvres, de notre exorde rural, de notre abandon mutuel entre la terre et le paysan et de notre phénomène de boat people à gérer.

Les mythes ont la vie dure partout. Cependant leur poids dans la culture et les débats économiques en Haïti est trop lourd. Citons, entre autres :

Le capitalisme et le marché libre sont la cause de tous les problèmes socio-économiques ou peuvent résoudre tous les problèmes socio-économiques.

Commentaire : Le fascisme, le Darwinisme social, le colonialisme et l’impérialisme sont aussi capitalistes. Quant au marché libre, aucun pays n’en a jamais fait vraiment l’expérience : le protectionnisme, la subvention, les tarifs douaniers, les blocs commerciaux, les stimulants économiques, « stimulus packages », ne sont pas le marché libre. L’État doit bien assurer l’arbitrage de la création et du partage des richesses. Le marché, aveugle, sans morale, sans conscience et dépourvu de sentiment patriotique, ne peut pas jouer ce rôle d’arbitre.

Le communisme, le socialisme et le dirigisme sont les causes de tous les problèmes socio-économiques ou peuvent résoudre tous les problèmes socio-économiques.

Commentaire : L’État — seul entrepreneur, grand patron, grand professeur, grand créateur d’emplois et de richesses, grand distributeur de richesses, arbitre de son propre jeu socio-économique — a échoué partout dans sa mission économique.

La lutte contre la pauvreté est une nouvelle mode dans le pays.

Commentaire : Les tentatives de lutte contre la pauvreté en Haïti sont aussi vieilles que la nation haïtienne. Nous avions déclaré l’éducation universelle et gratuite pour le peuple dans notre première constitution (la Constitution impériale de 1805), bien avant l’intervention de « Les Lois Jules Ferry » de 1881 sur l’éducation gratuite, obligatoire et laïque en France. Nous avons lancé des campagnes de vaccination et d’alphabétisation. Nous avons tenté la construction de cités militaires et civiles. Nous avons essayé « lapè lan vant », « la paix dans le ventre » contre la faim. Nous avons accepté, au nom de la lutte contre la pauvreté, l’invasion du pays par les ONG. Et nous avons perdu la guerre contre la pauvreté parce que nous n’avons jamais lancé une véritable guerre pour la justice et pour la croissance économique forte et soutenue. Le développement ne viendra pas de la charité économique ou du partage de la pauvreté.

S’adapter au sous-développement au nom du progrès.

Commentaire : S’adapter au sous-développement au nom du progrès, c’est pédaler obstinément une bicyclette sans chaîne en pensant que l’on avance sur la route du progrès, c’est refuser le progrès. Lorsque nous importons, fièrement, des voitures de luxes à quatre roues motrices (4x4) plutôt que de créer des infrastructures routières, nous refusons le progrès et entretenons la pauvreté mentale. Lorsque nous importons, fièrement, des génératrices/batteries/convertisseurs plutôt que de résoudre le problème de production énergétique du pays, nous refusons le progrès et entretenons la pauvreté mentale. Lorsque nous employons, fièrement, des agents de sécurité privés armés de « douze » et de « pye kochon » plutôt que de résoudre le problème sécuritaire, nous refusons le progrès et entretenons la pauvreté mentale. Lorsque nous achetons, fièrement, des camions-citernes remplis d’eau insalubre plutôt que de créer des infrastructures hydrauliques, nous refusons le progrès et entretenons la pauvreté mentale. Lorsque nous laissons notre système éducatif à la dérive et envoyons, fièrement, nos jeunes à l’université en République Dominicaine, nous refusons le progrès et entretenons la pauvreté mentale. Lorsque nous avons une simple maladie microbienne causée par l’insalubrité du pays et allons, fièrement, aux États-Unis pour nous faire soigner, nous refusons le progrès et entretenons la pauvreté mentale.

L’éducation pour l’éducation est la fin et les moyens.

Commentaire : L’éducation pour l’éducation nous donne : (i) le manque de renforcement mutuel entre l’éducation et l’économie et l’illettrisme économique, (ii) les préjugés contre les métiers manuels, (iii) le manque de respect pour les mathématiques et les sciences et le flirt virtuel avec la langue française. Nous devons : (a) rentabiliser les investissements éducatifs en mettant, systématiquement, l’éducation au service de l’économie et l’économie au service de l’éducation ; (b) donner une place fondamentale à l’économie et l’entreprenariat dans les curricula ; (c) démythifier et démystifier les magnifiques vocations littéraires, promouvoir les mathématiques et les sciences et enseigner plusieurs langues (créole, français, anglais et espagnol) très bien et très tôt à l’école.

« Depi lan Ginen, nèg rayi nèg » : les Haïtiens sont condamnés à vivre dans la haine de l’autre, dans la pauvreté et les très grandes disparités.

Commentaire : Thomas Hobbes, auteur de « L’homme est un loup pour l’homme », n’est pas de la Guinée ; Charles Darwin, instigateur de « La survie du plus fort/Survival of the fittest » est Anglais. Le Darwinisme social n’est pas une invention haïtienne. Les dirigeants haïtiens doivent lancer urgemment une campagne systématique, dans les écoles, à la radio, sur les réseaux sociaux, contre le pessimisme haïtien, le sous-estime de soi, le négativisme et le complexe d’infériorité vis-à-vis du Blanc hérité de l’esclavage.

Dans la lutte contre la pauvreté (matérielle et mentale) et les disparités, nous devons foncer dans le patriotisme pour défoncer les mythes et l’analphabétisme économique.

III.- Un bref coup d’œil économique sur la pauvreté et les disparités

En dehors du monde des initiés, je n’aime pas m’éterniser sur les pensées et théories économiques. Cependant, lorsqu’elles sont banalisées dans les politiques et les débats publics, elles peuvent faire du mal à toute une économie, toute société, toute une nation ; et l’économiste se doit de s’exprimer.

Les débats sur les profits (susceptibles de créer et d’entretenir les disparités) et sur la production et l’amélioration continue de la valeur de la production (susceptibles de créer des richesses) ont toujours été au cœur de l’économie. En dépit de la complexité des corrélations croisées entre la production et la croissance économiques, les profits, les disparités et la pauvreté, les économistes semblent avoir établi une paix des braves sur l’essentiel : il n’y a pas de relation positive entre la disparité économique et la croissance économique et entre la celle-ci et la pauvreté, malgré la corrélation entre elles (faible, moyenne ou forte). La gestion de ces phénomènes varie selon les sociétés (homogènes ou hétérogènes), leurs niveaux de développement (faible revenu, revenu moyen ou revenu élevé) et leurs histoires économiques.

Il y a aussi un consensus intellectuel sur les limites des instruments de mesure des disparités. Le coefficient de Gini, mesure de répartition des richesses — incapable de tenir face à la dynamique de production et de distribution — n’a pas pu réfuter les études pertinentes et les recherches empiriques des économistes du 20e et du début du 21e siècles sur la pauvreté et les disparités. 

 Les cerveaux économiques qui m’attirent le plus sur la question sont Joseph Schumpeter et John Maynard Keynes (au 20e siècle) et Thomas Piketty de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et de l’École d’économie de Paris[5] et Nadarajan Chetty (Raj Chetty) de Harvard University, maître de la double question des inégalités et de la mobilité socio-économiques aux États-Unis (du début du 21e siècle).[6] Pour le premier duo Keynes-Schumpeter, le profit et la demande sont le moteur de la création des richesses ; pour les compères Piketty-Chetty (probablement futurs lauréats du prix Nobel), la demande et la distribution des profits sont le moteur de la création des richesses et de la cohésion sociale. La fragilité de celle-ci est aussi la fragilité de la santé socioéconomique du pays.

En résumé, on se souvient de la « Courbe de Kuznets » illustrant la chute des disparités et de la pauvreté grâce à la prospérité. À ceux qui y croient, voici la solide et fameuse réponse de Piketty à Simon Kuznets (lauréat du Prix Nobel de 1971) : « Les inégalités ont augmenté aux États-Unis, très prospères, avant la Grande Dépression des années 1930 et pendant la crise financière de 2017 ». Nous pouvons y ajouter que l’élargissement des disparités, causé par le développement de la bourgeoisie marchande et de la bourgeoisie d’État (parasite, paresseuse, la pire des bourgeoisies), ne connaît pas la croissance économique. La pauvreté et les disparités gangrènent notre économie et notre société.  

Il y a donc un point d’accord entre les quatre économistes : la création de richesses, intrinsèque au progrès socioéconomique, ne suffit pas pour assurer la force économique d’une nation. Ainsi va le phénomène, simplifié pour mes lecteurs : Demande ↔ Variation du capital-travail ↔ Production et sa valeur ↔ Création des richesses ↔ Distribution des richesses ↔ Production ↔ Demande. Si la demande est en panne, tout tombe en panne. Nous pouvons conclure que la pauvreté et les disparités constituent un problème politique (au niveau du choix de politique économique), économique (au niveau de la création des richesses) fiscal (au niveau du partage des richesses) et moral (du point de vue philosophico-éthique, la philosophie sociale du pays). C’est comme si je parlais du cas d’Haïti, un pays face à :

Une grande faiblesse politique : la politique n’est pas au service de l’économie ; nos slogans politiques — de « L’Union fait la force’’, « Le pouvoir aux plus capables ! », « Le pouvoir au plus grand nombre ! » à « Duvalier à vie ! » et « Le Jean-Claudisme de la jeunesse ! », jusqu’à « Sa k pa kontan anbake ! » — ont toujours été vides de contenu économique.

Une absence de vision et de stratégie économiques : l’économie nationale est laissée-pour-compte, tout comme le pays, tout comme la nation.

Un gros déficit économico-fiscal : le progrès économique par la fiscalité, sous la houlette de l’État corrompu, corrupteur et aveuglément prédateur, est inconcevable.

Une grave crise morale : le « chacun pour soi et le malheur pour tous », vous redirai-je, paralyse la nation, rend l’émergence de toute autorité morale très difficile sur le plan national (l’autorité spirituelle est charlatanisée ; l’autorité notabiliaire a disparu ; l’autorité familiale périclite).

Les économistes haïtiens, de droite comme de gauche, ne doivent pas ignorer la pauvreté et les inégalités et leurs effets sur la nation :  manque de cohésion nationale, panne de l’ascenseur socio-économique, pauvreté intergénérationnelle, apartheid socioéconomique, instabilité socio-politique, perversion de la politique par la minorité richissime, démocratie prise en otage par l’oligarchie économique et les revendications populaires légitimes, stigmatisation internationale du pays.

IV.- Face à la pauvreté et aux disparités, y a-t-il de l’espoir pour Haïti ?

Tant que la nation haïtienne n’aura pas trouvé la mort ou la vie digne, elle sera ce qu’elle est. En dépit de tout, tout n’est pas fini. Tout n’est pas fini parce que :

Nos ancêtres n’étaient pas venus en vacances en Haïti ; ils étaient arrivés ici pour vivre et mourir dans l’esclavage ; ils avaient choisi la vie libre et la dignité humaine au moment le plus ténébreux de leur vie.

Ils avaient étonné le monde et osé créer un pays, avec le plus grand titre de propriété de l’histoire de l’humanité : la Déclaration de l’indépendance, l’acte de naissance de la nation haïtienne, le miracle des esclaves, anciens propriétés, devenus propriétaires d’un pays.   

Ils avaient refusé d’être des passéistes condamnés à rêver de leur passé lointainement africain ; ils avaient saisi le temps sur son passage, choisi l’avenir et défié la destinée qu’on leur imposait.

Nous devons et pouvons comprendre que le devoir de mémoire n’est pas le choix d’être des passéistes éhontés dans une complaisance irresponsable et mortellement réjouissante avec notre passé, aussi glorieux soit-il. La vie ne va pas en arrière.

Nous devons et pouvons choisir — avec nos compatriotes dont les grands parents, fuyant la sauvagerie de l’empire Ottoman et ses retombées, étaient venus s’enraciner dans la vie et la culture haïtiennes — de ne plus porter l’histoire et la liberté comme un fardeau, et de vivre pour réussir dans le pays et avec le pays.

Nous devons et pouvons réparer, ensemble, notre trahison de la patrie commune.

Les causes et les conséquences de la pauvreté et des disparités sont immenses et profondes, à bien des égards. De quoi clore maintenant la conversation sur les relents idéologiques dans mes écrits. À l’heure qu’il est en Haïti, toute idéologie ne vaut que si et seulement si elle contribue à la guerre contre l’injustice, la pauvreté et les disparités et à la guerre pour : (i) la stabilité et la sécurité, (ii) la gestion pragmatique de la dividende de la paix et de la stabilité à conquérir ensemble, (iii) la croissance forte et durable de l’économie et (iv) le progrès socio-économique avec et pour tous les Haïtiens.

Oui, j’ai une idéologie. Et ma vie m’a appris à ne pas en faire ma propre prison. J’aime trop les déesses et les dieux de la liberté, de Libertas La Romaine à Dessalines Le Nègre. Les épithètes « istes » sont trop galvaudés et trivialisés dans le pays.

[1] Welfareinfo.org (pour les États-Unis) et Institut National des Études Économiques (pour la France), 2019.

[2] Office of the United States Trade Representative, “Economy and Trade” et Worldometers Information, 2020.

[3] Welfareinfo.org, Poverty Rate, 2019 (Pour les États-Unis).

[4] Revue – Études Grecques, Tome XXVII, No 122, L’Art économique dans Platon, Avril-Mai, 1914, Paris.

[5] Thomas Piketty, auteur de « Le Capital au XXI e siècle », Seuil, Paris, 2013 et de « L’Économie des inégalités », La Découverte, Paris, 2015. Les deux ouvrages, particulièrement le premier, traitent de la concentration et de la redistribution du capital dans quelques mains et, plus pointu dans le second, du rôle de l’injustice fiscale sur les inégalités et les impacts de celles-ci sur l’ensemble de l’économie du travail et la pauvreté.

[6] Nadarajan Chetty (Raj Chetty), de Harvard University et du National Bureau of Economic Research (NBER), États-Unis, co-auteur de « Mobility Report Cards: The Role of Colleges in Intergenerational Mobility, avec John N. Friedman de Brown University et NBER, Emmanuel Saez de UC-Berkeley et NBER, grand rapport de référence sur le rôle de l’éducation dans la mobilité socioéconomique et intergénérationnelle.   

Rose Nesmy Saint-Louis, auteur de « Le Vertige haïtien », ancien économiste au U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS) et à PetroFina, consultant international, Prochain livre : « Facing Racism: Here I Was and Here I Am ! ». exclusivelyrose1@yahoo.com Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".