Milot est en deuil

Publié le 2020-05-14 | Le Nouvelliste

On dit souvent queToute chose a une fin.  Notion préliminaire que possède tout être humain ayant atteint l'âge adulte. C'est une vérité incontestable. À mon avis, il peut y avoir des fins précipitées ou prématurées. La disparition de la chapelle de Milot en est une.

Dans la tradition catholique, il est inhabituel d'entendre des carillons en dehors des fêtes d'obligation.  Il est bizarre aussi que les cloches de Milot réveillent la communauté à une heure du matin au lieu de cinq heures a.m.  Le lundi 13 avril, vers  1 heure a.m., ma femme et moi étions réveillés en sursaut par le retentissement  des cloches, réalisant aussitôt que quelque chose d'horrible était en train de se passer. De quoi s'agissait-il ? Nous sommes sortis de chez nous pour apprendre que « Legliz la ap boule! ». Ces cris nous arrivaient de partout. À toute allure, nous nous sommes alors dirigés vers le bâtiment sacré pour apporter notre concours. Hélas ! Il était trop tard.

Le feu avait déjà attaqué l'ossature en bois de la charpente nonagénaire.  Mais les Milotiens n'ont pas lâché prise.  Ils ont tenu bon jusqu'à l'arrivée des sapeurs-pompiers. Ces derniers ont été ovationnés comme des sauveurs. Pourtant ils se sont révélés impuissants devant le développement de la situation. Les Milotiens ont tout fait pour sauver leur idole, mais en vain.  La coupole s'est effondrée sous l'influence du feu ; ainsi est partie la chapelle, laissant Milot en deuil. 

Un auteur eut à dire : « La culture humaine, dans sa forme la plus haute, la forme scientifique, est issue directement de la pratique d'un métier ».  Le monarque du Nord a adhéré à ce courant de pensée.  C'est en pratiquant leurs métiers que ces hommes et femmes, ces artisans chevronnés, nous ont légué une œuvre d'art.  De 1925 à 1933, sous les gouvernements de Louis Borno et de Sténio Vincent, vers la fin de l'occupation américaine, nos aînés, de concert avec les marines américains, ont restauré la chapelle du roi en rotonde.

Ils avaient compris que tout ce qui doit être fait, mérite d'être bien fait. Le dôme de la chapelle de Milot en est la preuve. Ils se sont donné corps et âme pour la réalisation du projet. Les charpentiers ont exécuté toutes sortes d'assemblages existant en ébénisterie et en charpente pour réaliser leur œuvre : assemblages à plat joint, à tenon et mortaise, à mi-bois, à goupille et à queue d'aronde, pour ne citer que ceux-là.

Ils ont accouché d'un chef-d'œuvre, aujourd'hui disparu. Quelle amertume ! Quelle déception de voir s'envoler dans les flammes le « dôme noir » qui a vu grandir plusieurs générations de Milotiens. Témoin de ce drame, je ne pouvais m'empêcher, tout comme beaucoup de mes compatriotes, de verser des larmes.  Nous avons perdu un chef-d'œuvre, c'est un fait.  Mais nous avons au moins essayé de le sauver.  Nous tous qui avons participé à cet événement, nous portons dans nos cœurs le sentiment du devoir accompli.  Non, nous n'avons pas échoué.

Et vous responsables du parc national historique « Citadelle - Sans Souci - Ramiers » ? Partagez-vous avec nous le même sentiment ?  Avez-vous dormi en paix ?  Avez-vous œuvré pour que cette catastrophe n'ait pas lieu ? Sinon, faites votre meaculpa.  Si oui, quelque chose ne va pas.

Je suis le citoyen Maurice Étienne, né au pied de la chapelle, le 8 octobre 1953.  J'ai grandi à l'ombre du dôme, sous lequel j'ai mille fois prononcé mon acte de foi et de contrition. Enfant, j'ai souvent participé au lavage annuel du parquet de la chapelle.  Comme guide touristique professionnel, je ne peux compter le nombre de visites effectuées avec mes clients dans le parc, passant toujours par l'église. Ces liens intimes m'ont incité à verser des larmes. Oui, j'ai pleuré, mais j'ai séché mes larmes.

Quant à Mme Marie Charlot, commerçante de son état et fervente catholique, après avoir beaucoup aidé à combattre le feu, sous le choc de ce sinistre, elle est tombée pour ne plus se relever. Que son âme repose en paix !  Toutes mes sympathies et celles de mon épouse vont à sa famille en cette circonstance.

De mon côté, maintenant je suis prêt à me remettre au travail. D'abord, je dois écrire quelque chose. Je ne suis pas un écrivain, ni un journaliste. Qu'importe !  Pour moi, l'important c'est de rendre un hommage aux héros du jour. Comment ne pas saluer d'abord la mémoire des concepteurs et artisans de l'œuvre perdue ?  Mais il faut rendre aussi un hommage bien mérité à notre berger, le curé de la paroisse, le révérend père Alain Prophète pour son dévouement face au drame. Merci mon père !  Des Haïtiens comme vous sont rares, mais ils existent toujours, en Haïti et en dehors du pays. Merci au maire de Milot, M. Jacques Bernardin, pour ses efforts.  Hommage à M. Louis Charles dit Gros Roche et son équipe pour les sacrifices consentis. Hommage à M. Gymadios Charles Antoine dit Bombade. Je salue l'héroïsme de ces hommes et femmes de toutes confessions, jeunes et vieux, qui se sont oubliés pour braver le feu.  Hommage à ces pauvres paysans qui, pour certains d'entre eux, n'ont jamais été à l'école, mais qui ont compris l'importance de ce monument. Hommage à ces campagnards qui n'ont pas de chèque de l'État mais qui ont fait l'abnégation d'eux-mêmes pour sauver le bâtiment, symbole de notre foi chrétienne, de notre fierté et de notre liberté.  Bravo !

Nos ancêtres ont créé un chef-d'œuvre, aujourd'hui perdu. Si l'on a pu le réaliser en ces années, on doit pouvoir le refaire dans les années à venir. Responsables gouvernementaux de mon pays, qui que vous soyez, vous avez du pain sur la planche.  Vous avez un défi à relever. Vous y parviendrez en suivant l'exemple du roi Christophe. Il a érigé sur le pic Laferrière, à 3 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, le plus grand fort de la région caraïbe. Il y a placé 165 canons de tout calibre, pesant pour la plupart entre 5 et 6 tonnes.  Ce qu'il nous faut, c'est une nouvelle mentalité : voyons le pays avant nous-mêmes.  Il nous faut la volonté et la détermination ; le reste viendra comme par enchantement.

Je veux profiter de cet article pour lancer aux responsables du parc et à tous les Haïtiens un « SSS » : Sauvons Sans-Souci !  Si rien n'est fait, on le regrettera, car le danger est imminent.  Je me demande pourquoi tant de négligence. Parfois, j'ai l'impression que l'on veut effacer de notre mémoire le nom du monarque du Nord. Si c'est le cas, on n'y parviendra pas. Comme a dit l'autre : « Lui qui avait prévu l'oubli fit construire un monument moins périssable que le nom d'un roi.»

Milot, 19 avril 2020

Maurice Etienne Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".