Conflit terrien : Patrick Benoît brutalisé par des policiers accompagnant un juge de paix

Publié le 2020-05-06 | lenouvelliste.com

La scène ressemble à une séquence d’un film d’horreur. Sur une vidéo devenue virale depuis mardi sur Internet, on y voit un homme, cheveux blancs, mains et pieds ligotés dans une position de torture. Cet homme, ensanglanté, s’appelle Patrick Benoît. Il a 64 ans et vit à Vivy Mitchell (commune de Pétion-Ville) depuis plusieurs années. La famille Benoît fait part de persécutions d’hommes armés qui veulent accaparer son terrain depuis quelques années.

Pour s’être opposé à l'exécution d'un jugement par défaut prononcé par le juge Bredy Fabien le 23 juillet 2019, et maintenu par la Cour de cassation du pays qui était saisie dans le cadre du dossier, Patrick Benoit a été sévèrement battu par des policiers qui accompagnaient le juge de paix titulaire de Delmas, Me Ricot Vrigneau. Molesté, le sexagénaire a été malgré tout conduit au commissariat de Delmas puis au tribunal de paix de la commune avec ses vêtements maculés de sang. Quelques heures plus tard, Patrick Benoît, aidé des membres de sa famille, a été vu en train de monter dans une ambulance pour être finalement transporté à l’hôpital. Sa famille a publié mercredi une nouvelle photo de lui sur le lit d’hôpital. Le sexagénaire, souffrant, allait entrer en salle d’opération.

Selon des proches, la famille Benoît est en possession du terrain litigieux depuis 1892. Toutefois, cette affaire met aux prises depuis au moins deux ans les famille Benoît et Laurenceau. Cette dernière réclame les titres de propriété.

Joint au téléphone, le mercredi 6 mai 2020, par Le Nouvelliste, Me Arnel Rémy, l'un des avocats de Patrick Benoît, a indiqué que son client a été libéré le soir du mardi 5 mai 2020. L'avocat dénonce une « violation des droits fondamentaux de la personne humaine ». Estimant qu'en aucun cas son client ne devrait être ainsi maltraité, il n'a pas mâché ses mots pour critiquer, dit-il, le comportement passif du juge de paix qui exécutait le jugement.

Selon Me Rémy, l'arcade sourcilière de la victime, sa tête, l'un de ses pieds et son bras gauche ont été cassés. Il estime que «nous assistons à un retour à l'ère barbare en Haïti».

Sur la Toile, certaines personnes pensent que Patrick Benoît voulait imposer sa volonté et faire obstruction à la justice. Pour l'avocat, si tel était le cas, le juge de paix devrait dresser un procès-verbal de flagrance à l'encontre de son client. « À ma connaissance, seul un procès-verbal d'exécution a été émis », a confié l'homme de loi. De plus, rapporte Arnel Rémy, la partie adverse avait «simplement demandé référé ».

À part Patrick Benoît, deux autres personnes ont été interpellées. Les agents de police ont également saisi un fusil de calibre 12 dont disposait un agent de sécurité qui accompagnait M. Benoît sur les lieux.

Le Premier ministre Joseph Jouthe exige une enquête

« C’est inacceptable et inhumain le traitement qui a été infligé aujourd’hui au sieur Patrick Benoît. J’ai instruit le ministre de la Justice de diligenter une enquête pour que la lumière soit faite sur ce dossier dans un délai ne dépassant pas 1 mois. Aucune société démocratique ne saurait tolérer de pareils actes. D'autant plus que la force utilisée était disproportionnée », a réagi mardi soir le Premier ministre Joseph Jouthe sur Twitter.

Il y a deux ans, des individus avaient fait irruption sur la propriété des héritiers Benoît. Ils avaient démoli la clôture, abattu des arbres et incendié tout ce qu’ils pouvaient. Ils avaient même séquestré l’un des Benoît qui n’a recouvré sa liberté que grâce à l’intervention du juge de paix de Pétion-Ville. En octobre 2014, ils (les héritiers Laurenceau) ont assigné Gilbert Benoît à comparaître au tribunal de première instance de Port-au-Prince en revendication de droit de propriété. Ils ne se sont jamais manifestés à la suite d'une demande de communication de pièces qui leur a été adressée.

Le ministère de la Justice remet en question le professionnalisme du juge de paix

«Le ministre de la Justice et de la Sécurité publique condamn avec véhémence ces graves incidents  survenus dans la localité de Vivy Mithcell, le mardi 5 mai 2020, incidents aucours desquels M. Jean François Patrick Benoît a été malmené par des policiers qui accompagnaient le juge de paix de Delmas, Me Rico Vrigneau », lit-on dans un communiqué parvenu mercredi soir à notre rédaction.

« Une simple analyse du dossier et l’observation du déroulement des faits laissent présumer que le juge de paix qui était sur les lieux dans le cadre de l’exécution d’une décision de justice a fait montre d’un grand laxisme et d’une grande légèreté ; ce qui constitue un grave manquement professionnel. Il ne fait aucun doute que de tels incidents ne font nullement honneur à la justice haïtienne», ajoute le ministère.

Présentant ses sympathies aux victimes, le ministère «condamne la passivité du juge en question et appelle le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire à prendre telles mesures que de droit.»

Dans le cadre de ces conflits terriens, hormis le juge pétitoire qui doit désigner le propriétaire d'un bien immobilier,  l'on pourrait se demander quel rôle joue la Brigade d'intervention contre l'insécurité foncière.

Valéry Daudier

Caleb Lefèvre

Valéry Daudier, Caleb Lefèvre
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