Haïti, entre le monde rural et le monde urbain, une vie de détresse

Publié le 2020-05-12 | Le Nouvelliste

Les villes sont en larmes. Le milieu rural est en détresse. Haïti est en coma. Alors, que faire?

 Le mode d'occupation de l'espace haïtien, qu’il soit le milieu rural ou le milieu urbain, laisse voir un véritable désordre, une désorganisation généralisée en termes de répartition de la population et des activités. Donc, il faut dire d'emblée qu'Haïti a un gros problème d'aménagement de son territoire. Les actions gouvernementales ne s'inscrivent pas dans la logique de corriger les désordres, et non plus d'assurer le développement harmonieux et équilibré de l'ensemble des régions, des parties qui composent le territoire global. L'extension accélérée des villes se fait de manière anarchique, sauvage et naturelle, sans accompagnement de l'Etat. La forte pression démographique sur les villes, à partir de l'exode rural, ne fait que transformer davantage les périphéries en de vastes bidonvilles où règnent la promiscuité, la misère, l'insalubrité. L'absence ou la non-application d'un Schéma national d'aménagement du territoire (SNAT), d'un Schéma régional d'aménagement du territoire (SRAT), d'un Schéma directeur en aménagement et l'urbanisme (SDAU) et d'un Schéma de zone (SZ), Haïti connaît durant ces dernières décennies un mal développement de son territoire. L'auto construction ou construction non assistée par des individus qui envahissent des terres appartenant à des particuliers ou à l'Etat, avec la complicité ou le laxisme parfois de certains dirigeants, ne fait que modifier la configuration spatiale des villes. On assiste donc à l'éclatement progressif de l'urbain. Toutes nos villes sont en larmes. Elles reçoivent en permanence des gens qui fuient la misère du milieu rural, à la recherche d'un mieux-être. Les villes représentent pour eux des terres d'espoir où leurs besoins, leurs manques pourraient être comblés. Même quand, dans la plupart des cas, c'est de la déception, car beaucoup d'entre eux, une fois installés, ont connu le goût de la souffrance, de l'humiliation, frôlé la mort chaque jour. On assiste de plus en plus à la ruralisation des espaces urbains. Les pratiques rurales, les modes de vie en milieu rural sont donc transportés en milieu urbain. Aujourd'hui, les espaces urbains deviennent des foyers de criminalité, de violence puisqu’ils ne peuvent pas nourrir toutes les bouches. Ils ne peuvent pas assurer le bien-être de tous. Il faut aussi souligner que la réduction des espaces cultivables et la pression démographique sur nos plaines créent de l'inquiétude lorsqu'on sait qu'Haïti est un pays montagneux, c'est-à-dire, il y a plus de montagnes que de plaines, lorsqu' on sait qu’il est plus difficile de produire en hauteur, lorsqu' on sait que la population ne cesse d'augmenter ; or pour répéter Malthus, autant d'individus dans un milieu, c'est autant de bouches à nourrir.

 La macrocéphalie urbaine de l'aire métropolitaine montre l'incapacité ou le manque de volonté de la part des dirigeants de freiner le processus d'étranglement de cette région. Ils pourraient en termes d'alternative utiliser la stratégie de relance pour amorcer le développement au niveau des autres régions. Cette stratégie consiste à créer des incitatifs en établissant des infrastructures, des équipements et des services en vue d'attirer des investissements dans des zones attardées, et aussi de faciliter la relocalisation de la population. Une telle stratégie peut être utilisée sur toute l'étendue du territoire en vue de réduire la pression sur les villes existantes, de créer d'autres villes, pour aboutir au développement équilibré du territoire national. Tout cela doit se faire dans une logique de déconcentration, de décentralisation des activités et des pouvoirs de l'Etat.

Le milieu rural est en difficulté depuis longtemps. Les ruraux ont été dépossédés de leur terre, de leur richesse, et avaient choisi comme alternative la migration interne et externe. Cet espace qui assurait et qui assure encore moins aujourd'hui la production agricole est dépeuplé considérablement. Les ruraux qui n'ont pas toujours bénéficié de l'accompagnement de l'Etat sont vus et traités comme des marginalisés par la classe bourgeoise et par l'Etat en refusant d'accepter leur émancipation. Le constat alarmant de la désolation du monde rural haïtien aujourd'hui traduit le véritable choix du pouvoir central, de maintenir éternellement ces gens dans l'illettrisme, l'analphabétisme, la pauvreté, la souffrance. Un monde rural qui est victime du système de libre-échange, de la mondialisation où la production est donc substituée ici par l'importation. Celle étant la plus rentable, la plus facile, la moins risquée pour les bourgeois commerçants. Par conséquent, notre balance commerciale est déficitaire. Et la qualité de vie de la population s'est complètement détériorée puisque personne ne contrôle ce qui se trouve dans nos assiettes et qui va dans notre ventre. Le milieu rural est en détresse parce que tout est dominé ici par l'archaïsme. On ne produit presque rien. Certains parmi ceux qui habitent les zones frontalières, à la recherche de rentabilité, décident d'aller réaliser leur jardin en République dominicaine. Qui pis est, lors de la récolte, ils sont souvent dépouillés de leurs produits par des voleurs dominicains, comme le témoignent beaucoup d'entre eux.

Haïti est en coma. Les deux mondes qui forment l'ossature de ce qu’elle est sont gravement malades. Le monde rural et le monde urbain. Son rétablissement doit se faire de manière progressive. Toute tentative de redressement axée sur la brutalité, la spontanéité ne ferait qu'aggraver sa situation. Le temps n'est pas au fatalisme, non plus à la démagogie. C'est le temps de réflexion, de planification et d'action. On n'est pas obligé de s'alarmer. Le malade peut se rétablir. Puisque nous sommes à la fois malades et soignants.

Alors, que faire? La première chose par rapport au que faire passe par la volonté politique exprimée des gouvernants. Tout est fonction de qui prend les décisions et dans l'intérêt de qui. La deuxième chose consiste à voir le développement intégral et harmonieux du territoire par l'utilisation rationnelle et optimale des ressources. La troisième chose est de combattre l'impunité et la corruption. La quatrième chose est de valoriser la compétence et l'expérience. La cinquième chose est de produire nos propres compétences pour répondre au besoin de la cité.  La sixième chose est de construire une vision d'ensemble quant au développement des secteurs d'activité.

Les larmes de nos villes et la détresse du milieu rural confirment qu'Haïti est en coma. Elle ne se rétablira ni par la propagande, ni par la manipulation, ni par l'instauration du banditisme et de la criminalité, ni par la haine et la peur de l'autre, ni par la division, ni par l'archaïsme, ni par l'exclusion, ni par des préjugés et des clichés, ni par l'incompétence et la médiocrité..., mais par le consensus, l'entente, le compromis entre les acteurs autour de l'intérêt commun,  par la prise de conscience de la fragilité de la vie collective, par l'implication de toutes les forces vives dans le processus de développement, par la valorisation des compétences, par la promotion de l'intégrité, de la morale, de l'honnêteté, par la rupture avec les pratiques traditionnelles...

Haïti renaîtra lorsque le monde rural et le monde urbain seront intégrés dans une vision globale de développement du territoire national.

Saintony FANFAN, Master en Population et Développement, Doctorant Recteur de l'université Innovatrice d'Haïti Professeur d'université Auteur

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