La petite vérole

Publié le 2020-05-27 | Le Nouvelliste

Jean Ledan fils

L’historique de la petite vérole, renseigne le journal Le Nouvelliste, décembre 1920, peut être remontée sous l’administration de Boyer (30 mars 1818 - 13 mars 1843). Celui-ci avait favorisé une émigration d’artisans et d’agriculteurs des Etats-Unis. Le journal indique que cette information venait de Beaubrun Ardouin, qui dans son tome 9, révélait : « Ce qu’il y eut de plus fâcheux dans l’immigration avortée de cette population…  c’est qu’elle introduisit en Haïti la petite vérole… qui se développa parmi les Haïtiens avec une effrayante rapidité, ces derniers n’étant point préparés contre le fléau par l’usage de la vaccine. »

En réalité, la petite vérole est arrivée en 1492 avec les Conquistadores espagnols et Christophe Colomb. Et les Taïnos en furent victimes en nombre considérable vu la quantité de Taïno vivant sur l’île Ayiti – Kiskeya – Bohìo estimée en gros à 3 millions d’habitants. Vu la démographie existante, la petite vérole était à l’état latent et rebondissait de temps à autres sans grande connaissance et sans grand éclats jusqu’à disons sous Geffrard (1859 - 1867).

            Il y eut aussi une épidémie de variole ou petite vérole sous Salomon en 1881, suite à un bateau qui avait accosté au Cap. La petite vérole s’épanouit rapidement à travers le pays. Au début elle n’était pas prise au sérieux par la population, et fut même parodiée lors du carnaval en février. Vers avril, elle frappait de plus en plus fort. D’ici octobre, elle arriva en force à la capitale, et on arrivait à compter jusqu’à 60 morts par jour, et une décompte finale de plus de 4 000 morts selon le président du Jury Médical.

            Cris, gémissements, délires des victimes, toute les maisons de la capitale avaient été affectées par l’épidémie, affolement total ! Une grande mobilisation s’ensuivit par le Jury Médical, les mesures préventives à prendre, les contributions du secteur privé, l’établissement d’asiles en dehors de la ville pour les personnes atteintes, l’État convoquait tous les médecins pour une intense campagne de vaccination par le Service de Santé, qui finalement eut raison de l’épidémie.

            Au milieu des lamentations, le 5 février 1882, à l’inauguration de la Chapelle Saint-François au Bel-Air, il y eut une procession au cours de laquelle Notre-Dame du Perpétuel Secours était exhibée, puis bénie par l’archevêque. Depuis cette date, l’épidémie périclita. Notre-Dame fit alors l’objet de grande dévotion et consacrée pour avoir miraculeusement anéanti cette épidémie. (Corvington)

Il y eut à nouveau une autre résurgence de l’épidémie. En décembre 1920, le journal Le Nouvelliste annonçait l’apparition de la petite vérole aux Cayes après avoir atteint auparavant Saint Marc ; à Port-au-Prince, « l’épidémie avait diminué d’intensité, la moyenne de cas nouveaux amenés à l’hôpital était de 12 à 15 cas par jour, tandis qu’il y a un mois on en ramassait 60 dans une journée… » Vers la fin de l’année, baisse de l’épidémie, 13 cas de mort avaient été causés par la petite vérole

Cette épidémie avait causé bien des frictions pendant l’occupation américaine (1915-1934). Le Nouvelliste avançait : « Nous avons rencontré le Dr Wade, qui… nous a annoncé que tout le monde doit aller à l’hôpital, à moins d’être dans une maison isolée des autres de 50 pas. » Le journal informait que le nom haïtien de la petite vérole serait tatapioute, et faisait des recommandations précises, mais infructueuses au regard du “marine” Dr Wade. (Jean Desquiron)

L’épidémie avait causé encore bien des frustrations, pendant l’occupation américaine (1915 - 1934). Le Nouvelliste avançait : « Tout le monde sera amené à l’hôpital… Nous avons rencontré le Dr Wade qui, toujours très aimable à notre égard, a longuement causé avec nous. A son avis et suivant les statistiques officielles, l’épidémie n’a pas augmenté de façon alarmante ; la maladie s’empare de la bourgeoisie et est par conséquent plus visible et plus connue. Le pourcentage de mortalité est de 2 à 3 % et encore parmi les malades débiles et souffrant d’autres choses. Le Dr Wade nous a annoncé que tout le monde (souligné dans le texte) doit aller à l’hôpital, à moins d’être dans une maison isolée des autres de 50 pas. »

Alors que Le Nouvelliste informait que le nom haïtien de la petite serait TATAPIOUTE, le journal faisait des recommandations précises, mais infructueuses au regard du “marine” Dr Wade : « Nous avons poussé de hauts cris et n’avons pas caché au Dr Wade l’excitation que causera une pareille mesure, car ce n’est pas tout le monde qui consentira à aller à l’hôpital sous une tente, parmi des centaines de pestiférés. Nous avons suggestionné (sic) au Dr Wade de demander à l’Etat de réquisitionner l’Asile Français et l’Hospice Saint François de Sales ou tout autre bâtiment convenable afin d’isoler ceux qui ont les moyens de payer. »

Peu après, l’Ingénieur chargé du Service National d’Hygiène Public, M. Minder invitait les journalistes à visiter le camp d’isolement des malades, il « pensait qu’une telle inspection convaincra toute personne disposée et de bonne foi que les malades sont l’objet de la considération la plus humaine. »

Suite à cette invitation, toute une série de débats s’ensuivit entre le chef du Service d’Hygiène et le directeur du journal Le Courrier, 1921. M. Minder écrivit à Joseph Jolibois, fils lui demandant de passer en ses bureaux pour un dialogue, car au sujet de la petite vérole, l’alastrim (mot portugais du Brésil, de alastrar, couvrir - forme atténuée de la variole survenant chez des individus non vaccinés), le journal reprochait à l’administration publique de concentrer les malades à l’Hôpital Général ; quatre mois auparavant, il y avait eu six cas.

Les discussions entre MM. Minder et Jolibois et rapportées par le journal Le Courrier sont transmises dans leur intégralité afin de mieux examiner la gestion de cette épidémie de la petite vérole.

Jolibois enchaînait : « Malgré les justes protestations du Jury Médical, ces six cas ont été internés à l’Hôpital Général sous prétexte de les isoler. Quelques jours se passèrent et malades, médecins, infirmières, sœurs tous étaient contaminés et l’hôpital contaminait le quartier – Je viens d’arriver, je ne suis point responsable de ces mesures, me dit M. Minder. – Nous ne vous connaissons pas, lui répondis-je, pas plus que celui qui vous précède. Nous connaissons le Service d’Hygiène que nous rendons responsable de la propagation de l’épidémie. – Oubliez le passé, je vous en prie, dit M. Minder, et aidez-nous dans notre œuvre. Expliquez au peuple ce que nous voulons, ce que nous faisons. »

Au cours des discussions, « Minder reprocha à Jolibois d’avoir écrit que ‘nous autres du Service d’Hygiène nous ne sommes pas des médecins’. – Mais, nous maintenons notre dire, lui répliquai-je, vous n’êtes pas médecins. Si vous êtes médecins il est facile de le prouver par vos diplômes – J’ai suivi les cours du Fellowship of American College of Surgeons… M. Minder me montre à demi une entête de lettre du Collège susdit. – M. Wade, lui dis-je, lui aussi n’est pas médecin. – Non, il ne l’est pas, m’avoua M. Minder, il est pharmacien. – Non, il n’est pas pharmacien, répliquai-je vivement… A son arrivée à Port-au-Prince, il s’occupait de la désinfection des rigoles… A-t-il fait des études en pharmacie depuis ? – M. Wade n’est pas le chef du Service d’Hygiène, répondit M. Minder, il ne fait qu’exécuter les instructions que je lui passe. »

Apparemment embarrassé, le chef du Service continuait : « … Il faut vous dire que je ne m’occupe pas des malades. C’est le Dr Brown… qui s’en occupe. – Et ce médecin à lui seul… peut-il s’occuper de tous les malades qui sont internés à l’hôpital ! – Oui, mais il a des aides pour les pansements. – Pourquoi refusez-vous la collaboration du Jury Médical Central, corps composé de savants, de spécialistes, des médecins de nos familles ? Vous savez encore… ce qui a révolté les familles de Port-au-Prince, c’est d’apprendre que, la plupart du temps, les malades morts à l’hôpital sont enterrés nus et parfois à l’insu de leurs familles.

C’est ainsi que les bonnes sœurs de l’hôpital ont rendu visite à beaucoup de familles… pour leur demander des vieux linges afin d’enterrer un peu décemment les personnes mortes à l’hôpital… M. Minder, visiblement troublé par ces déclarations ne me répondit pas. Il chercha des feuilles des rapports quotidiens… – Nous n’avons jusqu’ici enregistré que 51 décès – … Et nous avons constaté que sur les 1593 cas enregistrés à l’hôpital, pas un seul malade n’a été vacciné… »

Peu de temps plus tard, le journal Le Courrier constatait qu’il y avait plus de 500 cas d’alastrim à l’Hôpital Général et avertissait que le Service d’Hygiène recherchait « les alastrimés (sic) qui se soignent chez eux pour les interner à l’hôpital, alors qu’il renvoie des miséreux alastrimés encore malades susceptibles de contaminer la population. Est-ce un fait exprès ? … » (Jean Desquiron)

Le Courrier, par ailleurs, félicitait le Ministre Plénipotentiaire de Cuba qui fit don de 400 dollars pour venir en aide à la population affectée par le virus de la petite vérole, la variole ou encore l’alastrim, introduite en Haïti par les Américains, selon Ardouin, à première vue, main en fait par la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols et Christophe Colomb.  Le journal, par ailleurs, voulait aussi savoir la quote-part de M. le ministre de l’Intérieur et du Chef de l’Etat.

Jean Ledan fils, L’Histoire d’Haïti en toute simplicité, illustré,

ISBN 978-99935-7-272-5, Bèljwèt Publications, PAP, 2008, pp. 101-105.

* Texte revu, augmenté & corrigé 2020

Jean Ledan fils Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".