Le mois de mai

Publié le 2020-05-05 | Le Nouvelliste

Henri Piquion

3 mai 2020. Qui en Haïti va croire que nous sommes aujourd’hui au 3e jour du mois de mai qu’on appelait autrefois le mois des fleurs ou encore le mois de Marie, le mois le plus beau  Le mois qui s’ouvrait par la fête des travailleurs, pas du travail, car ce serait la fête du chômage, mais de ceux qui travaillaient et de ceux qui voulaient le faire. C’était aussi le mois du 18 mai, de la fête du Drapeau et de l’Université. Le mois de la procession de la Fête-Dieu qui nous faisait découvrir que les petites filles de notre entourage étaient plus belles que les anges et les saintes des images qui servaient de signets dans notre missel dominical. C’était le mois de la première communion et de l’autre, celle dite solennelle ou de la confirmation des promesses du baptême, véritable rite de passage de l’enfance à l’adolescence. Moment qu’il ne fallait pas rater car dès le lendemain les parents exposaient la liste des interdictions, et les lago-lago ne pouvaient plus se jouer que sous la supervision de la préfète des mœurs. C’était surtout le mois de la fête des Mères préparée pendant de longues semaines et plus par Liliane Sam pianiste, chorégraphe, metteure en scène, véritable éducatrice et éveilleuse de talents, comme l’était Henri Étienne. Mais nous n’étions ni en Autriche ni en Suisse et les Mozart et les Béjart sont restés dans leurs coquilles. C’était aussi le mois de La Troupe Comique composée de jeunes en fin d’adolescence qui écrivaient eux-mêmes et mettaient en scène des sketches comiques et instructifs sur la scène d’Éden Ciné chaque dimanche après la grand-messe. L’animation était complétée par un trio qui faisait découvrir cette danse qui arrivait à peine de Cuba : le cha cha cha. Mais ils devaient faire vite car c’était aussi le mois des cocktails dansants offerts à la jeunesse par Rumba et l’Orchestre Septentrional chaque dimanche après-midi jusqu’à la fin de l’été. Le mois de mai, c’était aussi le 25 mai 1957 quand des politiciens ambitieux ont convaincu des membres de l’Armée d’Haïti (Ad’H), (qui ne s’appelait pas encore Forces Armées d’Haïti (FAd’H)) à s’entre-tuer pour un  pouvoir qu’ils allaient monopoliser pendant trois décennies en déstructurant toutes les institutions du pays, à commencer par son armée. Nous allions bien vite nous souvenir du mois de mai 1956 comme du dernier mois de mai de la sérénité.

3 mai 2020. Au lieu d’une couronne de muguets nous sommes encouronnés d’un coronavirus nommé Covid-19 et nous en sommes fiers, si fiers que nous refusons -je dois le dire, nous refusons imbécilement- d’appliquer les consignes et les conseils que nous donnent ceux qui ont pour mission de nous faire sortir de ce royaume de souffrances. Nous en sommes si fiers que nous manifestons en bandes dans les rues en criant : « Nou pa gen corona, se Jovenel ki corona. » En réalité nous ne manifestons pas. Nous répondons aux appels de politiciens qui nous manipulent et nous méprisent depuis 1957 en réduisant notre humanité à une bouteille de tafia, quelques gourdes, une prise de cocaïne, et, depuis peu des armes de guerre, une motocyclette et même un uniforme. Ayant perdu la bataille du «peyi lòk», tout le monde chez soi, ils saisissent le prétexte du virus pour s’attaquer à la consigne du confinement, tout le monde dans la rue, et vive la liberté. Quand les manifestants auront tous été infectés nos politiciens pourront accuser les autorités politiques et médicales de n’avoir rien fait pour protéger la population. Déjà ils ont trouvé un scribe pour écrire une lettre d’insultes ouverte au Dr Pape sans se donner la peine de consulter Grévisse. On ne répond pas à n’importe quoi. Je veux cependant dire à tous ceux qui acceptent de m’entendre, pour ce que  peut valoir ce que je dis, que le Dr Pape et les membres de son équipe de soignants auront mon soutien, il ne peut être que moral, mais il sera total et sans équivoque, tant qu’ils nous soigneront hors des murs du Fort-Dimanche et des entraves du Père Lebrun. Notre devoir d’Haïtiens en ce mois de mai 2020 est d’appuyer sans réserve ceux qui risquent leurs vies aux premières lignes du front pour nous libérer de ce virus. Après qu’ils nous en auront débarrassés, nous pourrons retourner à notre sport favori qui consiste à opposer sans proposer.

3 mai 2020. On a appris hier matin l’incendie au Cap de la Pension Dupuy. C’est 3 semaines après les incendies de Milot, dont celui de l’église, et la vandalisation de la Citadelle. Je suis de ceux qui ne croient pas que ces actes sont accidentels et sans rapport entre eux. Ailleurs la police en aurait fait une priorité, mais chez nous elle est plus préoccupée à faire de la délinquance politique pour déstabiliser un gouvernement faible, sans ressort, sans programme, sans vision dont la caravane empoussiérée a promis 24 heures d’éclairage pour donner 24 heures de black-out. Il est vrai que c’est ce dont il a hérité et qu’aucune chance ne lui a été donnée par les opposants professionnels pour qu’il apprenne que gouverner ce n’est pas parler et parler et parler et parler encore pour dire n’importe quoi et surtout rien.

Pendant ce temps on incendie le pays. On aura beau dire que la Pension Dupuy était une propriété privée dont la perte n’intéresse que les propriétaires et que la ville, voire la nation, ne sont pas concernées, on sera passé à côté de l’histoire comme on se trompe chaque fois qu’on répète que le Cap est une ville coloniale. La ville du Cap a été détruite 3 fois dans son histoire depuis ce 6 mai 1670 quand l’existence du hameau où habitaient déjà quelques Français a été reconnue. D’abord en 1793, le Cap-Français était déjà une vraie ville, puis, surtout, les 5 et 6 février 1802 quand Christophe a décidé de raser complètement la ville en commençant par sa propre résidence pour organiser sa résistance à l’expédition commandée par le général Leclerc. La ville fut vite reconstruite sous le nom de Cap-Henri. La 3e fois, le 7 mai 1842, au 172e anniversaire de sa fondation, elle fut secouée par un tremblement de terre, suivi d’un raz-de-marée qui n’ont laissé que décombres et désolation. Les maisons construites après 1804 ont presque toutes été démolies. Les Capois ont alors fait ce que Christophe leur avait appris à faire : nettoyer et reconstruire. Ainsi la très grande majorité des maisons capoises ont été construites après 1842 par une population motivée par le double souci de solidité et d’originalité. Il ne s’agit donc pas d’une architecture coloniale, mais d’un style local se démarquant du modèle français dont il n’a gardé que la cour  intérieure où se trouvait un puits. Pour faire face à tout nouveau tremblement de terre, les maisons, avec ou sans étage, avaient une fondation rehaussée engainée par le perron qui faisait plus ou moins un mètre de haut. (À l’époque il n’y avait pas de trottoir.) La maison Dupuy a été incendiée à la rue 20-B. Elle a fort probablement été construite après le tremblement de terre du 7 mai 1842. Elle était restée telle que ma génération l’avait connue il y a plus de trois quarts de siècle. Il faut en faire la remarque car depuis Jean-Claude Duvalier les nouveaux Capois sont atteints de la maladie des gratte-ciel. Ils ajoutent étage après étage au-dessus des maisons qu’ils ne pouvaient pas avoir connues dans l’attente du prochain tremblement de terre. Il est vrai que cette maison était une propriété privée, mais nous sommes tous capois d’aujourd’hui et surtout d’hier et d’avant-hier concernés par cet incendie qui brûle une maison patrimoniale dont il reste bien peu dans la ville. Bien plus, cet incendie emporte vers les nuages nos derniers souvenirs d’une ville où il faisait bon vivre et d’une vie où se mêlaient harmonieusement un passé de grandeur, un présent d’honnête labeur et un avenir qu’on voulait être de bonheur. Certains avaient des moyens que d’autres n’avaient pas, mais tous les Capois se rencontraient dans l’entrelacement de ces trois axes et se reconnaissaient comme Capois, fils d’hier et forgeurs de demain.

3 mai 2020. Il y a 3 semaines que la chapelle royale de Milot a brûlé. 3 semaines qu’on attend que les autorités en parlent et que les grandes fortunes offrent de la faire reconstruire avant que n’arrivent le 6 octobre, anniversaire de la naissance du roi, et le 8 octobre, 200e anniversaire de sa mort. C’était une petite église. Sa réhabilitation ne coûtera même pas le dixième de ce qu’ont coûté les murs qui entourent les villas de certains habitants du pays. Même dans les pays riches normalement gouvernés, les hommes et les femmes dont le revenu –honnêtement gagné- dépasse de beaucoup la moyenne collective, retournent un peu de leur argent à la société sous forme de dons, de bourses, d’assistance de toutes sortes. Quel que soit le parti qui forme le gouvernement, il est (théoriquement) à sa façon au service de la collectivité. Dans notre pays dont l’État est déficient et les gouvernements incompétents et arrogamment fiers de leur incompétence, les citoyens fortunés doivent se considérer comme moralement tenus de suppléer à la carence de l’État, surtout quand il y a urgence comme dans le cas du coronavirus ou qu’il y va de l’hygiène mentale de toute une population qui voit son patrimoine s’en aller en fumée dans  l’indifférence des élites économiques et sociales et des élites intellectuelles dont la fonction est aussi d’éveiller les consciences.

3 mai 2020. C’est le mois de mai, le mois le plus ensoleillé et paradoxalement le mois le plus frais de l’année. C’est le mois de l’amour, le mois des fleurs. Le pays compte sur nous pour qu’il ne devienne pas le mois des pleurs.

Henri Piquion

3 mai 2020

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