Diagnostic et pronostic d’une surinfection de Covid-19 sur les plaies socio-économiques graves et chroniques d’Haïti

Publié le 2020-05-05 | Le Nouvelliste

La pandémie SARS-COV-2 fait des millions de victimes dans le monde, sans compter les conséquences socio-économiques sans précédent qu’elle occasionne déjà à un peu plus de quatre mois depuis le premier cas déclaré à Wuhan, en Chine.  Cependant, comparé aux autres pays faisant actuellement face à ce fléau, Haïti doit aussi l’affronter dans un contexte particulier, sur fond de troubles sociopolitiques chroniques. Pour bien illustrer sa situation, on n’a qu’à imaginer la situation d’un patient avec de multiples plaies graves tant négligées qu’elles deviennent infectées, qui reçoit des soins dans une unité de soins intensifs mal équipée, et qui doit à présent faire face à une surinfection par le Covid-19. Point n'est besoin d’être un expert pour se prononcer sur le pronostic fatal d’un tel cas clinique. En effet, il faut une courte anamnèse de notre pays malade pour mettre à nu nos antécédents et notre contexte particulièrement fragile, ce qui pourrait nous sensibiliser la menace réelle que représente cette pandémie pour le pronostic vital de la vie socio-économique du pays, et tenter d’éveiller notre conscience de peuple en vue de mitiger cette fatalité.

Ainsi donc, on doit considérer que dès sa naissance et tout au long de ses 206 ans d’âge, la nation haïtienne connait une vie nationale tumultueuse, des traumatismes socio-politiques qui ne cessent de provoquer des plaies béantes paralysant son développement et affectant à présent l’existence déjà exécrable de plus de 6 millions de ses 11 millions de fils vivant en dessous du seuil de la pauvreté [i]. Rien que 10 ans de cela, le pays a dû faire face à l’un des plus cruels désastres naturels du siècle: le tremblement de terre du 12 janvier 2010, tuant plus de 200 000 personnes et laissant 1,5 millions d’autres sans-abris[ii] ; dans la même année, la plus grande épidémie de choléra des temps modernes affectant plus de 800 000 personnes et emportant près de 10 000 vies haïtiennes[iii] ; et sans compter, dans l’intervalle, plusieurs autres désastres naturels, dont le cyclone Matthieu de catégorie 5 ayant dévasté surtout la région sud du pays, tuant plus de 500 personnes et affectant près de 2 millions d’autres[iv]. Toutes ces blessures peinaient déjà à se cicatriser sur plusieurs années sur le temps.

En outre, ces trois dernières années en particulier le pays continue à connaître une succession d’événements qui ne fait que raviver ses plaies. En remontant à 2018 on peut donc citer : le mouvement ‘’Kot Kòb Petrokaribe’’ avec des manifestations massives dans les rues ; le phénomène des gallons jaunes (‘‘galon jon’’) apparu lors des pénuries d’essence à répétition ; la stratégie de protestation de ‘‘Peyi lòk’’, confinement à domicile forcé, inaugurée les 6 et 7 juillet, reprise sur plusieurs jours aux mois d’octobre et de novembre de la même année ; l’accélération de la formation des gangs armés dans les différents coins du pays ; etc.

En 2019, greffée sur les plaies non soignées de 2018, l’insécurité alimentaire a atteint un taux record de 49,3%, plaçant le pays en première position dans le continent américain[v] (FAO -Juillet 2019). Ainsi donc, en 2019 nos plaies commençaient, pour ainsi dire, à s’infecter avec aussi la multiplication encore plus spectaculaire des gangs. Ces derniers ont continué à faire la loi dans plusieurs régions du pays en défiant et souvent en ridiculisant les prétendues forces de l’ordre. Notre quotidien en 2019 fut donc fait d’un cocktail de multiplications des gangs associées aux kidnappings ; de ces fréquentes manifestations des rues, de ces pénuries d’essence avec encore plus de ‘‘galon jòn’’ de se demander où on a pu s’en procurer autant ; d’une dégringolade accrue de la gourde peinant à ne pas atteindre le taux de 100 gourdes pour un dollar ; des semaines de classe perdues pour les élèves et les étudiants avec la répétition des jours de ‘’Peyi lòk’’. On se souviendra en particulier de cette relativement longue épreuve de confinement de près de deux semaines en février 2019 où les gens furent obligés de rester enfermés chez eux sous peine d’être brutalement agressés par des opposants exigeant le départ du gouvernement en place. Ironiquement on ne se doutait pas que ces séances de ‘‘peyi lòk’’ ne faisaient que nous annoncer le pire et préparer notre esprit à un 2020 fiévreux, une évolution de nos plaies négligées vers une sorte de septicémie avec la surinfection de cette pandémie du Covid-19.

Comme à l’accoutumée et avec insouciance on a quand même accueilli l’année 2020 avec les souhaits d’usage et l’espoir naïf qu’on allait commencer à voir nos plaies se cicatriser miraculeusement. Cependant, dès le début de cette année, notre pays déjà en souffrance et en choc septique doit faire face à une pandémie qui met déjà à genoux des pays dont le système sanitaire semblait être en bonne santé. La pandémie de Covid-19 est en train de requérir, en effet, de toute nation la mobilisation de ses ressources et de ses forces vives. Dans le contexte fragile et précaire d’Haïti, on doit malheureusement se demander ce qui nous reste vraiment comme ressources et comme forces vives ?

On doit d’autant plus se rappeler qu’en concomitance de l’arrivée des premiers cas de cette infection virale mortelle au mi-mars, la population, surtout dans la capitale, vivait déjà une recrudescence inédite des cas de kidnapping, où chaque jour les gens obligés d’aller vaquer à leurs activités quotidiennes ne savaient s’ils allaient rentrer chez eux ou devoir passer dans la ‘’VAR’’ – Tronçon de la route du Bicentenaire abandonné,  menant à Village-de-Dieu - aux domiciles de bandits kidnappeurs. Ces bandits opérant avec une aisance flagrante créent une situation de stress permanent en exigeant souvent de façon irréaliste des dizaines et parfois des centaines de milliers de dollars aux parents des victimes, et sans hésiter à les violer, les torturer et même souvent les exécuter sans scrupule.

Comme dans les années précédentes, en Haïti la population n’est soulagée d’une crise qu’avec la survenue d’une nouvelle crise parfois plus pénible que la précédente. Sur ce triste tableau socio-économique, c’est même inimaginable de savoir que ce peuple quasiment en coma socio-économique va devoir chercher à survivre contre une telle pandémie. Actuellement, avec une centaine de cas confirmés et pour une dizaine de décès vers la 7e semaine épidémiologique de Covid-19, et considérant le tableau socio-politique sinistre pour la nation haïtienne, l’on doit donc se demander à quel saint se vouer pour sortir ce pays à bout de souffle de la catastrophe annoncée. Ce virus dit respiratoire est, en effet, susceptible de nous couper le souffle avec un scénario de 426 000 personnes devant être hospitalisées quand la pandémie atteindra son pic dans le pays entre fin mai et début juin prochain pour une estimation de 20 000 décès à déplorer[vi] – si on prête foi aux prédictions du Dr William Pape, co-président de la Commission multisectorielle de gestion de Covid-19 pour Haïti, se basant sur des modèles épidémiologiques conduits par les universités Cornell et Oxford, respectivement américaine et anglaise.

Malgré ce tableau annonçant une catastrophe imminente, et malgré certaines dispositions, souvent seulement à l’oral, communiquées par l’État haïtien, cette pandémie fait son chemin chez nous dans le tohu-bohu sociopolitique qui n’arrange guère notre situation. En effet, dès l’annonce des premiers cas, le peuple a tout de suite exprimé son incrédulité en mettant le feu à certains seaux à robinet distribués dans la population pour des stations de lavage des mains ; en continuant à organiser naïvement et de façon insouciante des manifestations de rues, des sorties de certaines bandes de rara, le fonctionnement de certains marchés publics, les longues files d’attente bien serrées devant les maisons de transfert, les banques, et même, paradoxalement devant l’ONI (Office National d’Identification) une institution de l’État qui ainsi se contredit lui-même. Tout ceci avec une force de police déjà inefficace qui voit une fraction du corps s’érigeant en fauteur de trouble pour réclamer de meilleures conditions de travail, ce qui affaiblit encore plus sa capacité à faire appliquer les mesures de confinement et de distanciation sociale annoncées depuis des semaines. On doit aussi questionner l’applicabilité de certaines de ces mesures conventionnelles adoptées par bon nombre d’autres pays et renforcées par leurs forces de police pour tenter d’aplatir la courbe épidémiologique chez eux. Il y a lieu, en effet, de se demander comment va-t-on appliquer la distanciation sociale dans les ghettos chez nous tels qu’on les connait ;  quelles sont les mesures spécifiques et adaptées pour les nombreux enfants des rues, les nombreux sans-abris et les malades mentaux depuis toujours abandonnés dans les rues de l’aire métropolitaine surtout ? comment appliquer le confinement à une grande majorité de la population qui ne vit qu’à la grisaille du quotidien sans pouvoir faire de provisions alimentaires pour le lendemain.

Avec un gouvernement dont l’autorité est mise à l’épreuve, manifestement dépourvu et à la merci des dons internationaux pour mettre en place et exécuter un plan de réponse à la pandémie – si par chance cette fois-ci ces fonds seraient utilisés à bon escient – et avec un peuple trop bafoué et en situation de rébellion, une force de police impuissante et fragilisée Haïti présente donc un cocktail de facteurs sociaux et épidémiologiques favorables à une dynamique de transmission accrue de cette pandémie dans nos rangs. De bons signes commençaient quand même à apparaitre comme l’élan de générosité de plusieurs entreprises du secteur privé pour économiquement supporter l’état ou des centres hospitaliers directement ; le déboursement ou des promesses de fonds de certains partenaires financiers comme FMI, USAID et UE ; la création de la Commission multisectorielle de gestion du Covid-19. Cependant, l’on conviendra que ces signes positifs ne sont que des palliatifs face à la grave ampleur que pourrait prendre cette pandémie. Il faudrait que des mesures de plus grandes envergures soient prises urgemment pour supporter la population déjà affamée, et qu’un minimum de confiance soit établie entre ce peuple et le gouvernement en place. Face à ce suspens stressant, alors que l’on assiste à l’augmentation quotidienne du nombre de cas confirmés et de décès dus au Covid-19, faut-il donc prier pour qu’une situation providentielle vienne nous secourir ? Faut-il souhaiter une évolution miraculeuse comme le présageraient certaines études en cours dans plusieurs pays investiguant sur d'autres facteurs environnementaux et épidémiologiques qui confèreraient une certaine protection à certaines populations ? Certaines études non encore concluantes, en effet, évoquent une probable protection de la couverture aux vieux vaccins BCG (administrés contre la tuberculose) sur la morbidité et la mortalité liées au Covid-19. D’autres étudient les effets de la variation saisonnière et climatique qui seraient favorables aux pays tropicaux comme le nôtre. Certains groupes investiguent même sur l’absence des ondes 5G sur les territoires. Ces dernières seraient associées à la survenue de la pandémie à Wuhan, en Chine, selon les dires contestés du prix Nobel français de médecine, le professeur Luc Montagnier. Si rien de tout cela ne s’avère effectivement favorable, et en l'absence d’un réveil de conscience brusque et simultané du peuple et de l’État haïtien pour affronter ce fléau, l’évolution naturelle de la pandémie de Covid-19, cette surinfection sur les plaies chroniques et abcédées d’Haïti risquent de conduire ce pays malade vers une véritable gangrène sanitaire et socio-économique.

[i] https://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview

[ii] https://news.un.org/fr/audio/2020/01/1060531

[iii] https://www.lemonde.fr/planete/article/2016/12/02/l-onu-s-excuse-pour-son-role-dans-l-epidemie-de-cholera-en-haiti_5042421_3244.html

[iv] https://www.worldbank.org/en/results/2017/10/20/rapidly-assessing-the-impact-of-hurricane-matthew-in-haiti

[v] https://lenouvelliste.com/article/205030/haiti-en-tete-de-liste-des-pays-en-situation-dinsecurite-alimentaire-dans-la-region

[vi] https://lenouvelliste.com/article/215314/entre-appel-a-la-solidarite-et-de-sombres-previsions-le-dr-william-pape-fait-le-point

J. Gregory JEROME, MD, MPH -Email: graije@hotmail.com -Skype: jjgregory Auteur

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