Challenge lecture confinée

Quand la culture devient imposture

Publié le 2020-05-04 | lenouvelliste.com

Il y a  trois jours, des amis, et pas des moindres, m’ont tendu un témoin après avoir cédé à de légitimes inclinations  concernant le « livre » en cette période de Covid-19. De bonne guerre, me suis-je dit, moi qui arbore toujours l’utopie de ce médium transformateur. Et qui en fais les frais pour avoir cherché à le hisser plus haut que mon « derrière ». Quel intellectuel laisserait passer l’occasion de promouvoir le « livre » sur des canaux qui accumulent immondices et puanteur en permanence ?  Le coronavirus a permis, parait-il, l’éveil d’une « conscience intellectuelle » devenue une denrée rare dans cette Haïti 2.0.

À l’ère où les challenges remplissent nos journées et nos nuits (push up, petro, don’t rush…), où les followers s’obtiennent à coups de lives incessants, où influenceurs et abonnés s’arrachent les views, la lecture se prêterait à bon droit à cet exercice pour le moins immaculé. Les autres se muent en princes et en princesses grâce à un « brush » posé sur un portable appuyé contre un mur. Nous, nous accrochons sur notre portail notre totem, quitte à le mutiler piteusement, perpétuer l’obscurantisme que celui-ci a toujours combattu, instaurer le mirage qu’il exècre.  Il faut plaire et instruire, arguerait sûrement le célèbre théoricien de l'art Nicolas Boileau. On se lâche avec les livres comme on se soulage sur Snapchat, sur Facebook, sur Twitter.

« Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes », prévenait le poète cocasse mais lucide Jacques Prévert. Aujourd’hui, nous jouons avec les livres à la manière d’un enfant sans surveillance brûlant la nappe de la table de la salle à manger ignorant l’épouvante de la braise qui l’attend. La gratuité et le dilettantisme ont toujours été les pires ennemis du livre. Constantin peut nous en apprendre des choses à ce sujet. Spinoza, Giordano Bruno, plus près de nous les derniers survivants de la lutte anti-duvaliériste nous diront l’amertume qu’ils ont connue seulement pour avoir été soupçonnés de détenir un livre. Surtout lorsque la couverture rouge condamne son existence. Je n’ose imaginer combien seraient légion les adhérents à ce challenge ! Les volontaires s’y précipiteraient à pleines dents !

#LectureConfinéeChallenge, ramassis de cartes postales

Je l’ai appris de Michel Onfray dans son livre sur Freud intitulé « Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne ». À l’instar du philosophe au marteau qui a constaté que l’œuvre du psychanalyste viennois se réduisait à des prêts-à-porter intellectuels, des raccourcis conceptuels, je remarque que le schéma identique s’installe dans ce qu’il convient d’appeler #LectureConfinéeChallenge. Rappelons le principe de l’exercice : « J’accepte l’invitation de… de publier la couverture de dix livres que j’aime. Seulement les couvertures. Pas d’explication ni de critique, juste leur couverture. J’invite… aujourd’hui à faire pareil. »

Avant d’enlever les pelures à cette imposture, je m’arrêterai un peu sur la désignation de cette initiative. #LectureConfinéeChallenge suppose des participants qui, pour lutter contre le confinement imposé par les pouvoirs publics dans le cadre du Covid-19, mobilisent la lecture comme une thérapie, à tout le moins comme une soupape afin de supporter l’enfermement ou de le vivre dans la sérénité. Dès lors, la lecture devient une activité favorisant le voyage, l’évasion mais surtout la quête de sens dans un monde en crise. Quand bien même on resterait confiné entre quatre murs, on butinerait de mot en mot pour pouvoir s’approprier le suc qui irradiera son jardin intérieur en indiquant de nouveaux horizons à celui ou à celle qui les poursuit. 

Or, ce « confinement littéraire » regroupe aussi bien ceux qui vaquent à leurs occupations quotidiennes en Haïti – n’oublions pas que le confinement n’existe que de nom dans notre singulier petit pays – ; ceux qui n’entretiennent que des rapports ponctuels, scolaires, pratiques avec le livre ; ceux qui confondent manuels académiques et littérature ; ceux qui n’ont toujours lu que la couverture des livres ; ceux qui cherchent une occasion pour «  brûler » le temps ; ceux qui font le cuistre ; ceux qui revendiquent leurs chapelles disciplinaires ; ceux qui ne lisent pas mais qui sont contraints de participer pour ne pas se sentir humiliés ; ceux qui sont allés débusquer des titres longtemps inhumés mais utiles à la besogne, qu'enfin les dindons de la farce qui croient dur comme fer que de l’intellectualité, il y en a dans cette expérience. Et la liste pourrait s’allonger à l’infini.

La question qui me vient alors en tête est la suivante : pourquoi ce challenge ? On est en droit d’interroger le sens d’une telle expérience collective quand on assiste à la balkanisation des recommandations. Si tel est le cas bien sûr. Leur outrecuidance réactive une vacuité réflexive typique de l’intellectuel haïtien. On propose des livres qu’on n’a pas lus, mal lus ou pas lus tout simplement et on alimente une imposture qui ne se saisit que dans la théatralité. Nous sommes tous devenus Monsieur Jourdain. Nous faisons l’idiot lettré sans que nous ne le sachions.

J’en viens à présent au principe de la #LectureConfinéeChallenge. Celui-ci met d’emblée en cause la vertu essentielle du livre : celle d’embrasser le monde – soi y compris – par l’appropriation concrète et effective de ce médium. Un livre ne l’est que lorsqu’il est conquis, apprivoisé, digéré, aimé, détesté, consommé, partagé. Autrement dit, lorsqu’il est révélé à soi comme un creuset de significations, lorsqu’il permet de surmonter les embûches qui parsèment l’existence de chacun. Un livre ne saurait être une coquille vide, un prêt-à-porter ni un prêt-à-jeter. Sinon les religions du livre ne se seraient pas ainsi imposées dans notre civilisation. 

Seule la couverture, pas d’explication ni de critique ! Je poste un livre –une proposition pour être plus précis- en m’interdisant ainsi qu’aux amis que j’invite volontiers d’accomplir ce pour quoi est fait ce précieux instrument. Contextualiser, rendre compte de la trame d’un texte – entendus ici au sens du livre -, faire part de mes accords et de mes désaccords, me l’approprier doivent être écartés de la démarche. Le livre doit-il rester cantonné au stade de « cliché » - compris dans les deux acceptions- ? Quel est l’intérêt d’un livre dont le seul intérêt reste la couverture et le titre ? Si l’explication et la critique tombent sous le coup de l’autodafé, qu’est-ce qui reste du livre qui soit susceptible d’être mobilisé pour qu’il soit utile à quelque chose ? Que retiendra-t-on de ce challenge qui a tout proposé au sujet du livre, sauf sa lecture ? #LectureConfinéeChallenge rime-t-elle avec #DontRushChallenge ? Le premier est-il la version « intellectuelle » du second ?

L’institution de l’obscurantisme  qui se met en place aujourd’hui montre à quel point les challenges  sont manifestement devenus inquiétants. Cette hyperprésence des livres tue et le livre et le lecteur, notamment celui qui risque d’être noyé par l’avalanche des titres pompeux. Désastreuses le seront aussi les simplifications absconses qui y seront attachées. Pourquoi un livre quand on sait être capable de s’amuser avec sans qu’on ait besoin de le dévorer ? 

Jadis les handicaps concernaient l’illettrisme. Aujourd’hui, c’est la sottise qui tend à ensorceler les esprits par sa capacité à ériger l’image en savoir aux dépens de la découverte du sens profond des choses dont le livre reste l’un des plus grands porteurs. Qu'ils prétextent le livre, les fesses, le visage et même Petro, les challenges prolifèreront et recruteront de nouveaux adeptes. Faut-il alors demander des explications, réclamer l'esprit critique à ceux qui font tout pour s'en débarasser ? Autrefois le livre traçait les lignes de partage entre clercs et illettrés, aujourd'hui il réunit sous un même label progressistes, conservateurs, rentiers, militants... Celui du spectacle et de ses avatars.



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