Entre appel à la solidarité et de sombres prévisions, le Dr William Pape fait le point

Figure incontournable de la lutte contre les maladies infectieuses en Haïti depuis près de 40 ans, le Dr William Pape, dans une entrevue exclusive accordée au rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste, fait le point sur la progression du Covid-19 en Haïti. L'horizon s'assombrit sous nos yeux, seule la solidarité peut nous aider à éviter le pire

Publié le 2020-04-23 | lenouvelliste.com

La situation du Covid-19 en Haïti a été soumise à l'évaluation des experts des universités Cornell et Oxford. Le constat: chronique d'une catastrophe que personne ne peut ignorer. Les prochains jours seront difficiles.

"Dans le meilleur scénario, les experts ont révélé que 35 % de la population haïtienne sera infectée. On aura 313 000 de personnes hospitalisées entre fin avril et août 2020, le pic de la pandémie se fera sentir en juin. 7 500 lits d'hôpitaux seront nécessaires, on aura à déplorer au moins 5 700 décès", relate le Dr Pape qui n'exclut pas la possibilité que le nombre de morts soit sous-estimé.
Dr Pape fait remarquer que pour une population de 10 millions d'habitants, New York compte déjà dix mille morts tout en disposant des meilleures infrastructures sanitaires.

Il y a un deuxième scénario esquissé par les scientifiques des universités Cornell et Oxford.
Dans ce cas, il faut s'attendre à une progression de la pandémie qui atteindra 86 % de la population haïtienne. "426 000 personnes seront hospitalisées, 9 000 lits supplémentaires seront nécessaires, la pandémie atteindra son pic entre fin mai et début juin dans ce cas de figure.
20 000 décès seront à déplorer", énumère le Dr William Pape, coprésident de la Commission multisectorielle de la gestion de la crise du Covid-19 en Haïti, qui ajoute, comme dans le premier scénario, que le nombre de décès pourra être 5 à 10 fois plus important si le pays n'arrive pas à fournir des soins à ceux qui seront dans le besoin.

Sachant qu'il y a en moyenne 94 000 décès par année en Haïti, Dr Pape n'écarte pas la possibilité que les décès liés au Covid-19 soient inclus dans ce chiffre global. 


Un protocole simple et la sensibilisation

Les prévisions ont pris en compte tous les paramètres ; difficile d'espérer un miracle en Haïti.

Pour éviter la catastrophe qui nous guette de plus en plus.
Il y a un protocole simple basé essentiellement sur l'oxygénothérapie ainsi que la sensibilisation dans les médias et autres canaux de communication.

"L'oxygène est le seul élément qui marche au moment où nous parlons. Aujourd'hui, 80 % des personnes placées sous respirateurs mécaniques meurent.
On peut fabriquer de l'oxygène en Haïti et, son utilisation n'est pas compliquée", avance le Dr Pape, membre de la cellule scientifique.

Avec moins de 5 % de la population âgée de plus de 65 ans, Haïti a un grand avantage.
En revanche, explique Dr William Pape, on a beaucoup de co-morbidités.
"Les Noirs ont des facteurs prédisposants à l'hypertension artérielle. Beaucoup d'entre eux sont morts à New York. Les Haïtiens sont 4 fois plus prédisposés que les autres Noirs. On va donc approvisionner les centres hospitaliers en anti-hypertenseurs pour éviter que les gens meurent beaucoup plus d'hypertension artérielle que de Covid-19.

Absence de moyens et lenteur administrative

"Que cela soit clair, on n'a pas un sou dans cette lutte contre le Covid-19. Les maigres ressources ont été tirées du trésor public, puis il y a les fonds donnés à la fondation FHAME qui sont à la disposition de la commission multisectorielle.
Les 111 millions de dollars, par exemple, ont été donnés pour la balance des paiements. On n'a pas assez de moyens, a fait savoir le Dr William Pape.

Plus que ce manque de fonds, la lenteur administrative a passablement agacé le Dr Pape.
"Avec une telle lenteur administrative, aucun président ne pourra donner de bons résultats en Haïti. On ne peut pas dire que les activités de la commission ont obtenu le bénéfice de l'urgence, cela explique pourquoi les commandes de 18 millions de dollars d'équipements ne sont pas encore arrivées sur le sol haïtien", se désole le spécialiste en maladies infectieuses.

Appel à la solidarité et le rôle de la presse

Dans un plan stratégique de communication qui sera rendu public bientôt, le Dr Pape avoue que la commission multisectorielle compte beaucoup sur la presse.

"Si la presse nous aide à faire respecter 50 % des instructions, on pourra faire diminuer de 2/3 le nombre de décès.
Nous avons un pays très pauvre, le moment des critiques et du bilan peut attendre. Il faut nous unir pour aider le gouvernement à faire face à ce fléau.

La maladie ne porte pas le nom du président de la République, c'est une maladie planétaire. Tout le monde, même les jeunes, peut être victime ; c'est pourquoi il faut l'accompagner dans ce combat précis.
Je ne dis pas qu'il faut tout oublier. Après Covid-19, quand tout sera derrière nous, plaise à ceux qui le souhaitent de reprendre les combats politiques. Pour l'instant, nous avons une maladie à combattre, nous devons être solidaires", préconise le Dr Pape.

Se positionnant contre le suivi des malades testés positifs à domicile, le Dr William Pape pense aussi qu'il faut un système pour drainer les compatriotes qui arrivent à travers les frontières.

"La maladie est sérieuse et nous sommes en bas de l'échelle en matière d'infrastructures sanitaires. Il faut suivre les conseils des autorités : lavez vous les mains, portez vos masques, respectez les distances et prenez vos responsabilités citoyennes. Le système de santé haïtien est faible, il ne faut pas tout espérer de l'État", a-t-il conclu.
 



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