Covid-19: l'incrédulité du peuple haïtien, à qui la faute?

Le Covid-19 poursuit lentement son chemin au sein de l'actualité haïtienne.

Le Covid-19 poursuit lentement son chemin au sein de l'actualité haïtienne. Nouveaux cas enregistrés, nouveaux bilans construits sur la base de quelques tests effectués sur un minime échantillon de la population. Face à la menace de ce virus que les pays comptant parmi les célèbres G (G8, G20) n'ont pas réussi à terrasser, Haïti se trouve tel l'agneau en face du loup avec lequel il essaie d'argumenter, plaidant sa cause. Seulement, le loup ne parle pas le langage de l'agneau. Nos dirigeants veulent donner la réplique et se montrer à la hauteur du défi puisque, dès le 2 mars 2020, Le Nouvelliste rapportait les propos du Dr Marie Gréta Roy Clément affirmant que nous étions prêts à accueillir le bon vieux Covid-19 avec deux cents lits surprise dissimulés dans les hôpitaux publics et privés du pays. Toujours est-il que depuis les premiers cas enregistrés sur le territoire haïtien, on n'a pas cessé de prendre des mesures : conférences de presse, confinement, nouvelles promesses, une pensée responsable pour l'éducation... Toutefois la réalité, comme toujours, nous rattrape à la gorge : même état d'insalubrité de la capitale ; mêmes conditions inhumaines de transport passagers ; même mode de fonctionnement de nos marchés... À la présence absente de notre gouvernement s'oppose l'incrédulité d'un peuple plongé dans le déni ; une incrédulité que nos politiciens ont grandement contribué à ériger.

Tandis que le Covid-19 lâche partout son venin, alors que la panique pointe son nez à l'horizon de ces puissances dont la médecine semblait narguer celle de leurs pairs plus pauvres, le peuple haïtien exhibe cette insouciance qui empreint même notre monde musical ; cette insouciance qui fait partie de notre quotidien et que nous dansons bien souvent : « Kite m jwi lavi m, m pa konn kilè lafen di mond ; Kite m pran plezi m, m pa konn kilè m prale ; [...] se mouri m pral mouri. » Idéologie nourrie par un sentiment d'insécurité de toute sorte qui, telle l'épée de Damoclès, plane jusqu'à engendrer un groupe d'individus vivant au jour le jour, sachant qu'à n'importe quel moment, pour n'importe quelle broutille, ils pourraient basculer vers le peyi san chapo. Aussi, la majorité des citoyens haïtiens ne vivent la menace du coronavirus qu'à travers les stations de radio diffusant des spots à longueur de journée et les nombreuses blagues qui viennent remplir la monotonie de nos journées, pérennisant cette tendance que nous avons à rire de nos déboires et des tristes événements de notre quotidien. Blagues sur le coronavirus, blagues sur le kidnapping, le «peyi lòk» et la faim. Nous trainons cet humour ridiculement triste même dans nos meringues carnavalesques et, parfois, dans notre musique konpa. Nous dansons à l'instar de nos pères esclaves qui, faute de ne pouvoir se libérer, s'évadaient de l'esclavage le temps d'une chanson ou d'une danse. Aujourd'hui, les opinions sur le sujet Covid-19 sont controversées. Tandis qu'une minorité essaie de son mieux de se protéger de ce virus qu'elle ne connaît pas vraiment, une majorité décrète que l'histoire du coronavirus en Haïti n'est qu'une farce du gouvernement et, de ce fait, continue à vaquer librement à ses activités antérieures dans des conditions hygiéniques laissant à désirer, comme pour prouver qu'elle ne se laissera pas faire. L'affaire Roody Roodboy n'est pas arrivé à le faire changer d'avis. D'autres, ne s'embarrassant pas de chercher à savoir si la Covid-19 a franchi ou non les portes du pays, déclarent philosophiquement qu'ils allaient de toute façon mourir, vu leurs conditions de vie. Et puisque la mort est à nos portes aujourd'hui, que la fête commence ! Buvons, dansons puisque la mort nous guette, véritable « courant philosophique » que partage un groupe dépourvu d'âge à Fort-Mercredi, n'hésitant pas à se rencontrer pour partager une cigarette, un «bon kleren», le temps de quelques danses sur un morceau de rabòday, sans négliger les parties de football. La ville de Côte-de-Fer n'a pas non plus hésité à organiser sa fête champêtre : rara et «bann a pye» n'ont pas manqué à l'appel. Cette question de rara a d'ailleurs failli faire évanouir monsieur le Premier ministre selon ses propres aveux diffusés dans le journal de Liliane Pierre-Paul à la radio Kiskeya. Le chef du gouvernement, une fois de plus, demandait à la population de rester chez elle. Nous n'allons pas questionner l'évanouissement manqué du Premier ministre, mais c'est à se demander pourquoi un étonnement d'une telle intensité. Qu'est-ce qui a été fait à part fermer les portes de nos écoles et de nos églises ?

La farouche incrédulité des Haïtiens n'est pas seulement une preuve de résignation. C'est aussi le vestige d'un peuple autrefois fier, dont la hardiesse guidait les glorieuses prouesses. C'est un peuple blessé par de brutales désillusions pour avoir cru aux promesses mielleuses et sulfureuses de ces nombreux politiciens qui viennent grossir les rangs en exploitant cette naïveté causée bien souvent par la faim et le manque d'éducation qu'ils contribuent fort souvent à pérenniser. Las d'écouter leurs histoires abracadabrantes, il peine aujourd'hui à croire à l'histoire Covid-19 qu'on essaie de lui raconter. Fait véridique ou une autre histoire à dormir debout ? La balance populaire penche évidemment pour la seconde option. Comment des citoyens sur la défensive, s'attendant à tout, ne s'étonnant presque plus, pourraient-ils obéir aux indications de ce gouvernement dont ils se méfient ? On se demande d'ailleurs si le gouvernement cherche vraiment à les en convaincre. Les notes généralement brèves annonçant l'augmentation journalière du nombre de victimes, les campagnes de sensibilisation au lavage des mains effectuées distraitement dans les radios et sur les réseaux sociaux ne sont sûrement pas des preuves qui vont suffire à sortir le peuple de sa léthargie. Une sérieuse campagne de sensibilisation, une tentative de nettoyage de nos rues grouillant déjà de microbes, bilboards et flyers pourraient être aussi de la partie. Pourquoi ne pas commencer par essayer la transparence dans le partage des informations ? Pourquoi ne pas commencer aussi par indiquer clairement ce qu'il en est des trois cent médecins cubains qui allaient apporter leur aide, de cet argent destiné à la lutte contre le virus ? Quid des hôpitaux en mesure d'accueillir les personnes atteintes de la Covid-19 ? À moins qu'il n'y ait que celui de Mirebalais. Sommes-nous assez incrédules pour résister à cela aussi ? Nos politiciens ne sortent-ils pas le grand jeu quand il s'agit de leur propre campagne ? Les campagnes électorales se trouvent aujourd'hui avec plus d'importance qu'une campagne de sensibilisation pouvant sauver des milliers de vies. Alors que les rumeurs et les informations contradictoires nous envahissent, les affiches sur le coronavirus ne jonchent pas nos sols et ne souillent pas nos murs comme le faisaient si bien celles destinées à faire de la propagande pour ces messieurs convoitant le nid douillet du pouvoir. Les voitures ambulantes qui nous chatouillaient généralement les oreilles faisant leur campagne publicitaire ou vantant les mérites d'un candidat sont, étrangement, plus confinées que les Haïtiens. Le peuple se retrouve donc seul avec ses doutes et ses questions, tandis qu'on l'ordonne de rester chez lui. Tel un animal blessé, il se retire du combat pour lécher ses plaies. Le gouvernement haïtien s'entoure, comme toujours, de mystères avec une mascarade de communication pour donner l'illusion d’être proche du peuple. Ainsi, loin de rassurer celui-ci, celui-là le pousse à faire le dos rond et à gronder plutôt qu'à comprendre et obéir.

La réaction du peuple haïtien est celle d'un peuple livré à lui-même, ne sachant plus où se donner la tête. Le cri désespéré de ce peuple plongé dans le déni, ne voulant plus croire, ne voulant plus ouvrir les yeux commence avec sa faible participation aux élections des dernières années ; il se prolonge avec le brûlage du matériel sur la place Saint-Pierre de Pétion-Ville. Ayant pendant trop longtemps été soumis au rationnement de l'éducation, victimes de la pénurie d'informations qui fait loi pendant cette période, les citoyens un trop grand nombre d'entre eux, en tout cas clament que le Covid-19 ne se trouve pas encore sur le territoire haïtien et repoussent violemment toutes preuves isolées de sa présence, pourtant commencent par menacer les gens suspectés d'être porteurs du virus redouté. Pendant ce temps, dans les conférences de presse, le gouvernement continue sa litanie liée au lavage des mains, à la non-violence, tout en gardant ses distances. Il devait pourtant comprendre la logique de  tande ak wè se de. Le peuple d'Ayiti Toma avait toujours été attiré par le visible, le palpable, à l'affût du moindre fait suspect. Aujourd'hui, le peuple berné a plus que tout besoin de preuves incontournables, des preuves qui ne sont pas isolées. Dépourvu de ces preuves, nier est légitime.

Les fils et filles d'Haïti sont aujourd'hui dans une course effrayante avec le coronavirus. C'est à se demander si la seule issue n'est pas un sauve-qui-peut, une échappatoire que chacun devrait trouver tout seul. Évidemment, pour une bonne partie de la population haïtienne, la meilleure échappatoire est de fermer les yeux sur le virus puisqu'elle ne se sent déjà pas de taille à lutter. Comment ouvrir les yeux lorsque les fermer semble plus rassurant ? Croire en l'existence du Covid-19 signifierait aussi accepter le confinement alors que nous n'avons pas besoin de réfléchir trop longtemps pour avoir une idée sur ce que causerait un confinement total. De nombreuses familles vivent quotidiennement de ce que rapporte une journée sur un chantier ou au marché. Le coronavirus ne peut exister pour le peuple haïtien alors qu'une catégorie de la population n'est pas en mesure de pratiquer cette leçon d'hygiène qu'on s'efforce de nous mettre dans la tête, puisque l'eau leur manque terriblement. Nos rues grouillent d'enfants livrés à eux qui ne peuvent se confiner que dans cette seule « rue-maison ». Ces enfants qu'au mépris de la CIDE votée par Haïti on ne protège de rien, même pas de la menace d'un virus. Et comment ces gens qui partagent une seule pièce alors qu'ils sont plus de dix devraient-ils comprendre l'existence du Covid-19 et l'interdiction par le gouvernement des rassemblements de plus de dix personnes ? Pendant ce temps, la Covid-19 gagne du terrain, nouveau bilan « officiel » : le nombre de cas confirmés grimpe et, trois morts ont déjà été enregistrés. L'identité des victimes est laissée dans le doute tandis que des versions contradictoires des faits envahissent les réseaux sociaux. Nouveau mystère, nouvelles incertitudes. Pendant ce temps, Haïti pourrait enregistrer ses premières émeutes liées aux porteurs du virus.

Quand l'oppresseur d'un peuple est celui qui prétend vouloir le sauver du déclin, l'avenir se perd dans l'incertitude. Cette crise de confiance et ce sentiment d'insécurité ont été engendrés par l'irresponsabilité de ce gouvernement, ses prédécesseurs et cette longue liste de politiciens qui clamait la différence pour l'oublier une fois le but atteint. Un effort pour protéger la population du coronavirus serait donc un acte d'humanité. Peut-être qu'ils devraient laisser pour une fois le piédestal afin de sortir un de ces grands jeux de communication et de propagandes réservés aux campagnes électorales et commencer cette sensibilisation qui n'a été que simulée jusqu'à présent. Il faut plus qu'une simulation pour convaincre ces gens impuissants face à leur vulnérabilité, agressifs à vouloir éviter de se faire marcher dessus pour la énième fois. Et puisque l'horizon se voile déjà à l'approche du danger, il nous faut un rapide revirement. Le peuple haïtien aura besoin de se secouer et se préparer à lutter contre le Covid-19. Sans cela, il nous faudra miser sur la chance en espérant qu'elle daigne nous sourire. Ce qui n'est pas pour nous rassurer.

Bibliographie

Le Nouvelliste. Coronavirus, 200 lits d'hôpitaux disponibles sur tout le territoire national. Disponible depuis le 2 Mars 2020 sur " https://www.google.com/amp/s/lenouvelliste.com/article/212873/coronavirus-200-lits-dhopitaux-disponibles-sur-tout-le-territoire-national/amp ", consulté le 10 Avril 2020.