François Duvalier était-il haïtien ?

Publié le 2020-04-16 | lenouvelliste.com

Il y a 49 ans, le 21 avril 1971, mourut François Duvalier. Tout le monde connaît Duvalier, et pourtant personne ne sait rien, ou quasiment rien sur lui. Pour de bonnes raisons : tout d’abord, comme tous les hommes de sa génération, il parlait peu de lui ; surtout, les archives de sa présidence, la fameuse « bibliothèque Duvalier », ont, pour l’essentiel, disparu ; ses rares biographes ne donnent aucune indication ou presque sur son origine, son enfance, et son adolescence, ce qui, pour un homme qui a régné sur Haïti durant 14 ans, est pour le moins curieux.

Le seul détail connu sur son origine, et sur lequel s’accordent à la fois l’histoire orale et l’historiographie établie, est particulièrement intriguant : Duvalier était d’origine étrangère, plus précisément martiniquaise. Selon la rumeur, le grand-père de Duvalier, Florestal Duvalier, tailleur de profession, a émigré de Martinique vers Haïti en compagnie de son fils encore enfant, Duval Duvalier. Certains sont allés plus loin en affirmant que sa commune d’origine était Sainte-Marie, et plus précisément le hameau du Morne-des-Esses, dans le sud de la Martinique.

On peut affirmer aujourd’hui que tout ceci est faux. Duvalier était entièrement d’origine haïtienne. Plus précisément, d’une famille de cultivateurs établis à Lalue, à une époque où cette zone au nord de Port-au-Prince était encore agricole. Je viens récemment de publier un long article dans une revue d’anthropologie le Journal of Latin American and Caribbean Anthropology, qui fournit les pièces d’état civil prouvant l’ascendance haïtienne de Duvalier. Ce travail, il faut le noter, a été le produit de collaborations avec plusieurs chercheurs et passionnés de généalogie qui doivent être nommés ici : Patrick Tardieu, Marie-France Corbin, de l’Association haïtienne de généalogie, et la sociologue Michèle Oriol. Sans eux, je n’aurais jamais localisé les sources primaires en question.

Commençons par le début. Tenant pour argent comptant la naissance martiniquaise de Florestal Duvalier, je parcourais la totalité des registres d’état civil de ce département français. Tout d’abord pour les années qui correspondent à la naissance du grand-père de François Duvalier, les années 1850, puis, ne trouvant son nom nulle part, dans la totalité de tous les actes civils de toutes les communes de l’île entre 1811 et 1904. Aucun Duvalier n’apparait à aucun moment. J’ai donc ensuite recherché ce nom dans toutes les communes de la Guadeloupe, avec le même effet. Les noms « Florestal » et « Forestal » apparaissent néanmoins, comme noms de famille, dans la commune de Basse-Terre, en Guadeloupe. Sachant que l’inversion des noms et prénoms est une pratique courante dans les généalogies haïtiennes, je cherchais également pour des Florestal : mais tous les hommes (deux en tout) étant nés dans la deuxième partie du XIXe siècle sous ce nom en Guadeloupe apparaissent plus tard dans les certificats de décès. Face à ce néant généalogique, il me semblait alors que Florestal Duvalier était tombé du ciel. J’avais entièrement négligé les Archives nationales d’Haïti. 

Il faut dire que « Duvalier » est un nom intriguant. Pour une oreille francophone, ce nom a l’air « français », mais l’air seulement. Cette même oreille ne reconnaitrait pas le genre de nom de famille que l’on rencontre au Québec, en Louisiane, aux Antilles, en Haïti, ou en France. Il est atypique.

Et pour cause : ce n’était pas le nom de famille de François Duvalier. Sur le certificat de naissance de ce dernier, disponible aux Archives nationales, on peut lire que « François Duvalier Lamy, étudiant en droit» vint déclarer en 1907 la naissance de son fils, auquel il donne le même double prénom que lui, « François Duvalier ».  Nous nous mettons alors sur la piste des Lamy, Duvalier et Florestal.

Le 18 décembre 1857, un cultivateur de Lalue, Duvalier Lami (sic), descend à Port-au-Prince avec deux témoins, également cultivateurs, pour faire enregistrer la naissance de son fils. Sur ce certificat de naissance, on peut lire le nom de la mère : Eugénie Florestal. C’est la première fois que les deux noms, Florestal et Duvalier, apparaissent dans l’état civil, trois générations au-dessus de François Duvalier ; ils sont les arrière-grands-parents de François Duvalier. Ce même couple fait enregistrer un deuxième fils le 5 mai 1865, sous le nom de « Florestal Lamy ». Cette fois, le nom du père apparaît sous la plume de l’officier d’état civil comme Duvalier Lamy, avec un y. L’un de ces deux fils se fera communément appeler Florestal Duvalier. Je penche plutôt pour le premier, né en 1857. Car la rubrique nécrologique de Florestal Duvalier, parue dans Le Nouvelliste en 1931, mentionnait qu’il avait 73 ans, ce qui situerait sa naissance en 1858. Plus intriguant encore, la mère, Eugénie Florestal, est présentée comme « couturière », ce qui sera la profession du fils, qui ne semble donc pas avoir repris l’exploitation de son père, Duvalier Lamy. Enfin en 1896, une épidémie qui ravage Port-au-Prince nous donne deux certificats de décès. Un garçon de 17 ans, Dorival Duvallier (ave deux ‘l’), meurt en janvier ; un mois plus tard, sa sœur, Carida Duvalier (avec un ''l''), 20 ans, meurt elle aussi. Sur les deux certificats, le père est nommé comme « Florestal Duvalier, tailleur » et la mère comme « Marie-Louise Etienne ». Carida et Dorival étaient très probablement le frère et la sœur de Duval Duvalier. En outre, si Carida meurt à 20 ans en 1896, elle dut naître vers 1876 ; s’il est bien né en 1857, Florestal Duvalier avait alors 19 ans, ce qui effectivement a l’air plus probable que son frère Florestal Lamy, né en 1865.

Les inversions des noms et prénoms, qui se ré-inversent parfois plusieurs générations après sont, comme le fait remarquer Michèle Oriol, une pratique courante de la paysannerie haïtienne et au-delà ; les dates ne sont pas non plus à prendre littéralement. On pourra dire que c’est l’arrière-grand-père, Duvalier Lamy, ou Lami, qui a émigré de Martinique. Cela est peu probable : la petite émigration antillaise vers Haïti au XIXe siècle, comme l’ont montré deux historiens, se destinait presque exclusivement à des professions intellectuelles. L’arbre généalogique de François Duvalier reste certes incomplet. Il nous manque le certificat de naissance de François Duvalier Lamy père, alias Duval Duvalier. Mais le plus intriguant me semble l’absence de la mère de Duvalier, qui apparait dans son certificat de naissance comme « Ulyssia Abraham, âgée de 17 ans, couturière ». François Duvalier, qui faisait souvent référence à son père et à son grand-père, ne semble jamais avoir mentionné sa mère. (Interrogée sur cette grand-mère, même Simone Duvalier, la fille de François Duvalier, m’a dit ne rien savoir sur elle.) Cette absence a, je crois, contribué à ce que François Duvalier soit perçu comme d’origine étrangère. Duvalier agissait d'une façon qui ne « résonnait » pas culturellement. Dans un pays où les hommes vénèrent leurs mères et plus généralement les femmes qui les ont élevés, Duvalier n’était pas dans la norme. Plus tard, une fois au pouvoir, le fait qu’il s’en soit pris brutalement et de façon répétée aux membres de son cercle rapproché et même de sa famille, comme son beau-frère et son beau-fils, niant par ainsi une moralité familiale omniprésente en Haïti, a contribué plus encore à faire apparaître Duvalier comme « étranger ». Aucun autre dirigeant haïtien, même ceux dont les gouvernements peuvent être caractérisés comme brutaux, n’avait agi ainsi.   

Jean-Philippe Belleau Département d’Anthropologie, Université du Massachusetts - Boston
Auteur


Réagir à cet article