Pour la reconstruction de l'église de Milot

Publié le 2020-04-15 | Le Nouvelliste

Henri J. Piquion

J’ai été réveillé hier par la nouvelle que l’église de Milot a brûlé. Je ne rêvais pas car j’ai pu voir les images retransmises par tous les médias sociaux des flammes qui montaient au ciel. C’était au lendemain de Pâques. Personne n’aurait été surpris de s’entendre dire que ce « désastre » (Prosper Avril) est le prix à payer pour nos inconduites chroniques, mais que les flammes emportent loin de nous les saletés dont elles nous ont purifiés.

Fermons-nous les yeux et croyons que cet incendie, qui n’est en réalité, qu’un malheur de plus dans notre catalogue de misères, marque la fin de quelque chose que nous connaissons assez pour ne pas avoir à en parler ici en détail et le début d’autre chose que nous connaissons autant parce que nous en rêvons depuis plus de 200 ans, et même plus encore, depuis que nous avons pris le chemin des mornes pour nous naturaliser marrons.

Mais attention! N’avons-nous pas tenu le même discours lors du tremblement de terre de 2010 ? N’avons-nous pas cru –certains l’ont dit- que le tremblement de terre était une frontière entre un passé de mauvaise gouvernance et un lendemain de responsabilité collective ? Il nous faut admettre que les suites du tremblement de terre ont été pires que tout ce qui l’a précédé parce qu’elles s’appellent encore Bill Clinton, PetroCaribe, « peyi lòk » et ONGéocratie, c’est-à-dire accentuation des misères, des inégalités et donc de la délinquance.

L’après-tremblement de terre n’a pas été pris en charge par la nation qui a cru à tort que les instances de l’État allaient faire leur travail et remplir leur mission. Il ne doit pas en être de même aujourd’hui. Même si le général Prosper Avril nous rappelle que « la protection des biens du patrimoine a toujours été une affaire d’État » (Le Nouvelliste 13 avril 2020) et que celui-ci s’est fait encadrer par différentes commissions vite mises de côté, il nous faut faire le constat que l’État et son bras séculier le gouvernement n’ont pas fait leur travail depuis longtemps. Il ne doit pas en être de même aujourd’hui car alors que le lendemain du tremblement de terre (et de nos autres malheurs accidentels ou criminels) était dans un avenir non défini, celui de cet incendie est défini, et c’est demain.

Le 6 octobre ce sera le 253e anniversaire de la naissance du roi Christophe et 2 jours après, le 8 octobre, la nation, fière et triste, aura à commémorer le 200e anniversaire de sa mort. Dans 175 jours, le 6 octobre, il faudra que l’église de Milot soit déjà rouverte aux citoyens et aux visiteurs étrangers qui voudront venir saluer celui dont on dit encore qu’il a été le plus grand chef d’État qu’Haïti ait jamais connu. Quelques jours après, le 17 octobre, ce sera le 214e anniversaire de l’assassinat de l’empereur. Déjà, le 4 octobre 2020, une messe (ou de préférence une cérémonie œcuménique) doit être célébrée dans cette église pour que les croyants et les non-croyants nous nous y réunissions en tant qu’Haïtiens unis pour nous féliciter d’avoir fait l’expérience de la discipline et de l’union face au Covid-19 et pour nous engager face à ces illustres morts et à tous nos morts de protéger les biens qu’ils nous ont légués dont les plus importants sont la fraternité entre nous et la solidarité avec nos colocataires de la planète.

Le général Avril a rappelé que depuis le début des années 1980 des commissions ont été mises sur pied l’une à la suite de l’autre pour prendre en charge la gestion du  patrimoine architectural du pays. En attendant que ces commissions soient réactivées avec une compréhension plus englobante de la notion de patrimoine, ce qui me paraît urgent, je propose que dès aujourd’hui –nous avons déjà pris du retard- soit décidée par arrêté présidentiel la création d’une COMMISSION DE RECONSTRUCTION DE L’ÉGLISE DE MILOT. Je propose que cette commission soit présidée, comme il va de soi, par la plus haute autorité de l’État qui représente la nation toute entière, le Président de la République, assisté des ministres concernés par le dossier et par les organismes techniques et administratifs de l’État tels que l’ISPAN dont l’expertise est incontournable. Je propose que les anciens Présidents de la République Ertha Pascal et Prosper Avril soient membres de cette commission. Il est entendu que ceux qui ont fait démolir l’ancienne cathédrale de Port-au-Prince et qui ont gouverné par le feu ne peuvent pas être appelés à reconstruire l’église de Milot détruire par le feu. D’autres personnalités devraient être appelées à joindre les rangs de cette commission. Elles ne devraient pas être choisies en fonction de leur proximité ou de leur accord avec l’exécutif actuel, mais en fonction du sérieux qu’on leur reconnait et du rayonnement dont ils bénéficient dans leur communauté.

Grâce à la présence de ces gens dans son sein la commission de la reconstruction pourra faire appel aux Haïtiens de partout pour le financement de la reconstruction de l’église de Milot. Après le tremblement de terre de 1842, alors que les ONG n’existaient pas encore et qu’il n’y avait pas de soi-disant « communauté internationale » pour décider à notre place comment gérer nos affaires, nous avons rebâti les régions sinistrées SEULS et dans  un délai raisonnable. Aujourd’hui, c’est SEULS, par nos propres moyens intellectuels, techniques et financiers que nous allons rebâtir notre église. Notre mot d’ordre sera : PAS D’ONG. Si cette église, à l’architecture originale, a pu être construite par NOUS SEULS il y a 200 ans, nous pouvons la reconstruire SEULS en 2020.

Chat échaudé craint l’eau froide. Nos compatriotes n’ont pas oublié que leurs contributions à VOAM (Voyé Ayiti Monte) et plus tard pour apporter secours aux Gonaïves après un cyclone ont été détournées. Quand ils seront sollicités, ils hésiteront et se questionneront sur la destination finale de leur argent surtout en ce temps de Covid-19 où ils souffrent de partout. Cependant je ne doute pas qu’ils comprendront que l’Haïtien respecté dans le monde que nous étions entre 1946 et 1956 et même jusqu’en 1960 n’existe aujourd’hui que par les œuvres qu’il a créées et qu’en tant que personne il en est arrivé à faire dire que son pays est un « shit hole country » (sic), c’est-à-dire une latrine. On a bien compris que c’était une projection, mais il y a 50 ans une telle identification n’aurait pas été possible. C’est que –il nous faut avoir le courage et l’honnêteté de le dire- nous avons progressivement perdu de notre densité morale et civique, et certains d’entre nous détournent l’argent consenti pour aider le pays.

Il ne nous reste que quelques éléments de notre patrimoine, et il nous faut les sauver pour nous sauver. Qui se souvient de Lumane Casimir ou de Marcel Buf ou de Nemours Jean-Baptiste, de Webert Sicot ou même de Hulrick Pierre-Louis? Qui se souvient de Ida Faubert, de Jean-Baptiste Cinéas ou même de Pradel Pompilus ? Dans 20 ans qui se souviendra de l’église de Milot classée par l’UNESCO au patrimoine de l’humanité. De l’humanité! Pas seulement d’Haïti et encore moins du Cap! Les Haïtiens à qui la commission s’adressera (si ses membres sont réputés honnêtes et sérieux) auront de bonnes raisons de contribuer à la reconstruction de l’église de Milot. Combien leur demandera-t-on ? Si chaque Haïtien qui vit en Amérique du Nord et en Europe contribue UN (1) dollar, pas plus, il y aura assez d’argent pour faire les travaux. Si cette contribution ne suffit pas l’État fera sa part, comme on fait dans tous les pays organisé, en levant une taxe spéciale que devront payer en priorité ceux qui s’enrichissent sur le dos du pays sans payer ni les taxes ni les impôts ni les autres redevances dues au pays. PAS D’ONG. L’église de Milot ne sera qu’un début. Quand ils l’auront reconstruite, fiers de leur exploit, les Haïtiens se demanderont pourquoi ne pas réparer la maison de Nissage Saget à Saint-Marc, pourquoi ne pas réparer cette supposée bâtisse que les habitants de Belle-Hôtesse appellent le Musée qui abrite le cœur du Président Pierrot (ou ce qu’il en reste), ou le lieudit Nan 14e  à la Petite-Rivière-de-l’Artibonite qui était le siège de la 14e demi-brigade, corps d’élite préposé à la sécurité de Jean-Jacques Dessalines auquel l’Empereur n’a pas fait appel le 17 octobre, ou encore l’arbre où se sont rencontrés les présidents Simon et Salomon, ou encore … ou encore … Il y a tant d’éléments de notre patrimoine matériel et immatériel à réhabiliter que nous finirons par faire coïncider notre amour et notre fierté de  notre pays en contribuant UN (1) dollar de temps en temps. Nous n’en serons que plus riches.

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