Combattre le Covid-19 en Haïti par une réponse multidisciplinaire

Avec l’annonce récente du premier décès causé par la pandémie de Covid-19 à la suite d’une transmission communautaire, Haïti est entré officiellement dans la phase 2 de la pandémie. Pourtant, jusqu’à date, nous n’avons, officiellement, qu’un nombre négligeable de cas (moins de 100) sur le territoire. Cela n’empêche que le climat d’incertitudes dans lequel cette pandémie plonge le monde entier est aussi déstabilisateur pour le pays. Une conjonction des efforts de toutes les professions s’impose.

Les effets de cette crise vont continuer à se répercuter sur plusieurs secteurs dans tous les coins du globe. Les grands centres financiers étant au ralenti, beaucoup d’entreprises et de commerces fermés, plus d’un tiers de la population mondiale confinée, le monde craint une crise économique. Étant une crise sanitaire, cette pandémie nécessite pour la combattre, une forte mobilisation de ressources humaines qualifiées et de ressources matérielles.   

Ailleurs, une partie non négligeable de la population confinée était soit en situation financière précaire, soit en état de pauvreté. Les mises à pied ou les congédiements se sont multipliés. Les gens qui attendaient la prochaine paie pour vivre ou ceux qui vivaient au jour le jour sont les premiers touchés par cette crise sociale engendrée par le Covid-19. Dans certains cas et certains lieux, on parle d’une imminente crise humanitaire.

En Haïti, on est bien habitué aux crises. En déclarant l’état d’urgence sanitaire le 19 mars dernier, notre Président était bien en retard. Pas juste de quelques semaines ou quelques mois, mais de plusieurs années.

Selon l’OMS, il faut un minimum de 2,5 médecins pour 1000 habitants afin d'assurer un service sanitaire correct. En Haïti, on est à 0,2 médecin pour 1000 habitants en comparaison avec la République dominicaine, 1,6 pour 1000 et Cuba où il y a 8,2 médecins pour 1000 habitants. Le Covid-19 vient mettre à nu notre grave état d’incapacité à prendre soin de notre population. Dans son éditorial du 26 mars, Frantz Duval résume très bien notre situation : « Nous sommes plus pauvres que nous n’acceptons de le croire ». Alors comment, conscients de notre pauvreté, pouvons-nous mobiliser les savoirs disponibles pour endiguer une catastrophe majeure qui saigne le monde à brides abattues?

L’aide à la personne en temps du Covid-19, une approche multidisciplinaire et multisectorielle

J’ai été rassuré de voir une mobilisation, aussi minime qu’elle soit, de plusieurs professionnels.les de la santé dont certains sont des ami.es ou connaissances. Partout, au front de cette bataille contre le Covid-19, se trouvent bien évidemment les professionnels.les de la santé. Logiquement, comme dans plein d’autres pays, ils agissent de concert avec les pouvoirs publics. Même si le pouvoir public s’active en créant commission sur commission, l’on constate que les autorités veulent plus que la crise leur vienne en en aide politiquement. Ce sont nos quelques médecins, infirmier res, auxiliaires, ambulanciers.ères et autres qui travaillent avec les très maigres moyens dont ils disposent pour nous soutenir. J’en profite pour leur tirer mon chapeau et leur souhaiter du courage. Heureusement pour nous, Cuba, dans sa bonté infinie, nous vient en aide en envoyant quelques médecins et infirmières.

Cette pandémie n’affectera pas les gens uniquement sur le plan de leur intégrité physique, elle les affectera également dans leurs dimensions psychologique et sociale. L’économie, la culture, l’éducation et autres sont et seront gravement touchées. En contexte de pandémie, l’ensemble du secteur professionnel est en alerte. Des expériences passées ont d’ailleurs démontré qu’il était possible de réagir et de faire face à une pandémie à l’aide d’interventions ciblées mettant à contribution diverses disciplines. Il sera donc gagnant dans le cas haïtien de mobiliser le secteur professionnel soit pour faire face à la crise, soit pour planifier l’après-crise.

Le travail social haïtien à l’épreuve du Covid-19

L’expérience haïtienne de la gestion des catastrophes ou des crises place le travail social (TS) en réactivité. Par le passé, les professionnels.les en TS se contentaient d’apporter des réponses très souvent cosmétiques – sous l’insigne d’urgence post-catastrophe - à la suite des problèmes. Des réponses dictées par des protocoles ou des supérieurs complètement détachés de la réalité haïtienne. Le travail social en tant que discipline scientifique qui réfléchit et intervient sur les problèmes sociaux et les processus générateurs de crises a une place essentielle dans les actions de lutte pour contrer la marche de cette pandémie.

Dans le cas du Covid-19, les travailleurs sociaux doivent être en mode proactif. Comme le mentionne Geneviève Cloutier (2018), le travail social « a influencé de nombreuses sphères de la société, la compréhension des réalités et problématiques sociales, les pratiques et les politiques qui en résultent. »

« En temps de crise, les travailleurs sociaux et les services sociaux ne peuvent pas et ne se retireront pas de leur engagement à fournir un soutien », écrit Ana Radulescu, présidente de la Fédération Internationale du Travail Social (Région Europe). Il doit en être de même en Haïti où le filet social est presque inexistant.

Certainement, mon propos ici qui invite à être proactif tient compte d’un maximum de protection et de sécurité pour les travailleuses sociales et les travailleurs sociaux lorsqu’ils seront en contact avec la population.

Des recommandations

Alimenter la réflexion sur les réponses à la crise et changer la façon d’aider

Les travailleurs sociaux, travailleuses sociales et les professionnels.les d’aide à la personne ont cette responsabilité de participer activement aux réflexions sur comment aider les gens. Que ce soit au niveau de l’État, des ONG ou autres instances décisionnelles. Nous le savons bien, nous ne sommes pas tous.tes égaux.les devant cette pandémie (2 rat mouye lapli, gen youn ki pi mal / gen mouye, gen tranpe). Certains groupes sont plus vulnérables que d’autres en raison de leur sexe, leur âge, leurs antécédents médicaux, leur handicap, leur localisation, leur situation socioéconomique, etc. Des réflexions doivent cibler spécifiquement ces groupes de personnes. De plus, il faut un changement radical dans la façon dont nous aidons les couches vulnérables.

Aussi est-il primordial de prendre en considération les besoins réels des gens dans les communautés. Certes, d’autres besoins peuvent se faire ressentir, mais il faut, de manière coordonnée et, de concert avec les communautés, prioriser les vrais besoins des gens dans le contexte du Covid-19. Cette intervention doit se faire, non pas de manière faciale, mais en amont avec la participation de la communauté ou de ses leaders. D’où une prise en compte réelle des problèmes, une priorisation et des interventions ciblées par le TS en vue de répondre efficacement aux besoins des gens.

Accompagner les associations locales

Dans un précédent texte (lien du texte), j’ai souligné l’importance des associations locales dans la lutte contre le Covid-19 en Haïti. Les volontaires et les bénévoles ont besoin de formation dans l’accomplissement de leurs tâches. Les associations ont besoin du soutien des travailleurs sociaux pour mieux s’organiser. Je reviendrai dans un prochain article sur la nécessité d’avoir un cadre légal sur le volontariat/bénévolat en Haïti et les récentes mesures fiscales en défaveur des associations locales.

Exiger l’adaptation des méthodes d’intervention (ONG)

Pour en avoir fait l’expérience et en me basant sur les témoignages de nombreux collègues et amis.es qui ont travaillé pour des organisations non-gouvernementales, le « top down » est très fréquent. Des « boss » étrangers, experts, exigent souvent l’application de protocoles stricts ou de méthodes d’intervention mises en place selon les expériences faites dans un autre pays. Ainsi, très souvent, nous avons du mal à aider correctement et efficacement les communautés.

Garder contact avec leurs clientèles (préparation, intervention, rétablissement)

Les professionnels.les en travail social se doivent d’être à l’affût de toute nouvelle information et consigne transmises par les autorités compétentes afin de diffuser des données justes et valides dans les communautés.  De plus, ils/elles doivent rester en contact permanent avec les bénéficiaires de services dans les communautés en question. Ils ont la tâche d’aider les membres des communautés à s’adapter à ces problèmes auxquels eux-mêmes ou des membres de leur famille sont confrontés. Ils s’assurent d’un suivi régulier même après la crise.

Ainsi, ce rapport de proximité, d’écoute et de suivi permettra aux professionnels.les du TS d’interroger leur travail et aussi de faire parler le terrain. Ceux-ci doivent s’assurer que les personnes les plus vulnérables soient les premiers servis tout en inscrivant leur intervention dans une perspective d’autonomisation de ces personnes. Des rencontres fréquentes doivent en effet avoir lieu entre les acteurs. Tout ceci, pour le bien-être des bénéficiaires.

Une population éduquée et en santé : une richesse

La situation est inquiétante. La crise du coronavirus montre de manière criante la défaillance ou l’absence de nos mécanismes d’encadrement sanitaire et social pour soutenir notre population, et les plus démunis en particulier. Une crise par définition est également une opportunité.  Il faut compter sur la participation de tout professionnel pouvant donner un coup de main dans la gestion de cette crise.

 Les professionnels du TS, comme tout autre professionnel, ont leur rôle à jouer. Avec les techniques de bon rapport de proximité développé avec les gens dans les communautés, des messages de sensibilisation avec la participation inclusive de tout groupe social seraient beaucoup plus faciles à réaliser.

Notre plus grande richesse en ce moment est notre population. Cela ne restera pas ainsi si nous continuons de bafouer ses droits à la santé, à l’éducation, à la formation, et si nous continuons à faire une mauvaise utilisation de nos ressources humaines. J’espère que cette crise nous servira de déclencheur dans le choix des personnes qui nous représentent. Des leaders qui sauront prendre soin de nous sans aucun préjugé, qui investiront massivement dans les services sociaux, l’éducation et la santé.