Cette tribune réagit à une opinion qui circule sur les réseaux sociaux, et selon laquelle la pandémie de Covid-19 va immanquablement entraîner la mort de Dieu. La raison serait que, devant l’ampleur du fléau qui sévit actuellement à l’échelle mondiale, les religions n’ont pas su tenir leur sempiternelle promesse – systématiquement rebattue en temps normal - d’une intervention divine pour une guérison miraculeuse des malades et une éradication de la pandémie. Au contraire, affirme l’auteur, on a vu les religions se recroqueviller dans la peur de la contamination, attendant la fin du danger pour l’avènement de laquelle elles n’auront, du reste, rien fait. Il s’ensuivrait que les religions seront discréditées et perdront ce qui en constitue le moteur, à savoir la croyance des serviteurs.
Les tragédies entretiennent les croyances : la preuve par l’histoire
Le Codiv-19 qui sévit actuellement, n’est quand même pas la première tragédie historique expérimentée par l’homme. Citons-en quelques-unes qui l’ont précédé de loin ou de près: l’ensevelissement de la ville de Pompéi (Italie) en 79 de notre ère, du fait de l’éruption du volcan du Vésuve; le tremblement de terre qui avait pratiquement complètement détruit la capitale du Portugal, Lisbonne, et qui a occasionné la création de la sismologie; la grippe espagnole qui, en quelques mois, entre 1918 et 1919, a fait entre 50 et 100 millions de morts; les guerres mondiales (1914-1918; 1939-1945) qui ont causé à elles-deux environ 100 millions de morts – dont 60 millions de civils environ, etc.
Les catastrophes, qu’elles soient le fait de la nature ou celui de l’homme, sont nombreuses dans l’histoire de l’humanité. Elles abondent également dans les livres sacrés : la Torah, la Bible et le Coran. Ces trois livres qui fondent les trois monothéismes, à savoir, respectivement, le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam - que Hegel (1770-1831) appelle « les religions universelles » - font le récit de nombre de tragédies qui constituent autant d’épreuves imposées aux hommes, par les dieux respectifs, en signe de leur omnipotence. La Torah (Ancien Testament pour les Chrétiens) abonde de récits tragiques en ce sens. Le livre d’Exode qui raconte l’émancipation des Juifs du joug de l’esclavage de l’Égypte pharaonique, contient des épisodes où le dieu d’Israël s’est montré particulièrement impitoyable à l’encontre des Égyptiens pour signifier sa supériorité aux dieux de l’Égypte païenne. Certaines fois, le dieu de la Torah inflige des souffrances atroces à ses propres serviteurs pour les rappeler à l’ordre : le déluge noachique, la destruction de Sodome et de Gomorrhe sont des exemples probants. De même, dans la Bible des chrétiens, il y a le récit de l’Apocalypse de Jean qui annonce la fin de toutes choses par une violence inouïe, et selon un plan de dieu des chrétiens.
Et sur le plan de la mythologie, considérons les paganismes grec et romain. Zeus et Jupiter n’infligent-ils pas parfois des souffrances atroces au monde, soit par pure vanité de leur part ou selon un dessein précis ? Les récits contenus dans les livres sacrés et dans la mythologie sont certes anhistoriques, mais ils partagent avec l’histoire la preuve selon laquelle l’existence humaine n’est pas dénuée de souffrances et de calamités de diverses sortes que l’on attribue soit aux caprices des dieux, à la Nature ou à la folie furieuse des hommes. Pour autant, les croyances ne pâtissent jamais de ces expériences malheureuses. Au contraire, elles en sortent toujours renforcées.
À moins de verser dans de vaines ratiocinations, l’on doit reconnaitre que la croyance est peut-être la chose au monde la mieux partagée. En revanche, la non croyance ne se décrète pas. Les guerres qu’on a connues dans l’histoire sont pratiquement toutes des guerres de religion. Nul n’ignore que le fondamentalisme religieux est au fondement du terrorisme international. Des gens sont prêts à se sacrifier, à sacrifier leurs plus proches parents ou à anéantir des populations, rien que par la foi. La Torah nous raconte qu’Abraham était disposé de tout cœur à sacrifier son fils unique - qu’il a eu non sans peine - sur demande de son dieu mettant sa foi à l’épreuve.
La religion critiquée
Il est difficile de ne pas reconnaitre le bien fondé des critiques faites à la religion, à la lumière de la Raison ; et de ne pas y adhérer. On ne peut pas nier le fait historique selon lequel, en général, les religions se sont forgées dans le sang, s’imposent par des conquêtes sanglantes et se maintiennent dans le fanatisme et l’intolérance. « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » Par ces paroles incendiaires, le légat du pape, Arnaud Amauray, a ordonné, en 1209, le massacre des hérétiques albigeois dans la ville de Béziers où chrétiens et hérétiques étaient quasi indistinctement mélangés. L’intolérance était si grave que le représentant pontifical préféra encore sacrifier les siens pour être sûr de ne laisser vivant aucun hérétique. Il aurait pu autrement choisir de ne pas éliminer les hérétiques par souci de préserver la vie des chrétiens, et espérer que ces derniers finiront par influencer les hérétiques, jusqu’à susciter leurs conversions. Cette option relève de la tolérance ; une vertu avec laquelle la religion pactise mal. C’est en critiquant de telles pratiques, qui hélas ! ont trop souvent été commises dans l’histoire, que Michel Onfray, (Traité d’athéologie, 2005), pense que « [l]es trois monothéismes sont animés par une même pulsion de mort généalogique ».
La religion se serait épargnée bien des critiques rationnelles si elle se contentait d’exister dans les limites de la simple raison, selon les recommandations de Kant (1724-1804). Cela impliquerait qu’elle eût dû se garder d’affirmer sa soi-disant certitude de la connaissance de Dieu et de l’imposer erga omnes, souvent par la force. Dans sa Critique de la Raison pure (1781), Kant laisse entendre que toutes les expériences pratiques et cognitives de l’homme se situent dans l’espace et le temps ; or si Dieu est éternel, il ne saurait être dans la détermination spatio-temporelle. Et s’il n’y est pas, l’homme ne peut pas en accéder à la connaissance. Néanmoins, la raison peut s’accommoder de l’idée de Dieu - à condition qu’elle puisse se traduire dans les expériences humaines sous la forme de l’altruisme, du partage, de la tolérance, etc. Il s’agit là des vertus dont se réclament pourtant les religions universelles. Paradoxalement, elles ont commis les pires atrocités en violation de ces mêmes vertus et principes.
Quand la non croyance est décrétée…
Les critiques rationnelles de la religion sont justifiées à bien des égards. Et il est indéniable que le christianisme, par exemple, s’est progressivement amélioré à l’assaut de ces critiques. Du Moyen-Âge où l’Inquisition pouvait sévir à mort même contre quelqu’un qui aurait marché par inadvertance sur un crucifix, à date - où il devient courant de se payer publiquement la tête du souverain pontife et où, plus sérieusement, les prélats commencent à répondre par devant les tribunaux de droits communs de leurs actes d’abus sexuels sur mineurs, les progrès du christianisme sont notables ! Même si les femmes ne sont pas encore habilitées à devenir des prêtresses pouvant officier au même titre que les prêtres, il est évident que le catholicisme s’éloigne de plus en plus de la misogynie paulienne qui se lit sans ambages en quelques endroits dans la plupart des Épitres de l’apôtre Paul, ou de la minoration de la femme que l’on peut lire dans l’Évangile de Mathieu (14 :21) : « Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants ». C’est en ce sens que d’aucuns s’accordent pour dire que le christianisme a fait sa Révolution des Lumières.
Cependant, aussi pertinentes, utiles et émancipatrices que puissent être les critiques ; les philosophes deviennent inefficaces quand, en vertu de l’humanisme, ils s’avisent de décréter la non croyance. Ça n’a jamais marché ! tant la croyance semble être inhérente à la condition humaine.
Au dix-neuvième siècle, Auguste Comte (1798-1857) nous proposait sa théorie de la « loi des trois états », à savoir : théologique, métaphysique et positif. Selon cette théorie, chaque état correspond à une étape de l’histoire de l’humanité. Ainsi, dans son immaturité, l’homme recourait à la croyance pour tenter de trouver des réponses à ses questions et des solutions à ses problèmes - c’est l’état théologique. À un stade plus avancé, c’est vers la philosophie qu’il se tourne - c’est l’état métaphysique. Enfin, il est passé à la science (l’état positif) pour son édification et la résolution de tous ses problèmes. L’état positif serait définitif, parce qu’il correspondrait à la pleine maturité de l’homme. Autrement dit, pour toutes les questions qu’il se pose, l’homme n’a qu’à se référer à la science. De la sorte, le père du positivisme a décrété le dépassement historique tant de la croyance que de la philosophie et du même coup, l’établissement de la science comme stade suprême et indépassable de l’histoire.
Le bolchévisme au pouvoir en URSS, à partir d’octobre 1917, a officiellement décrété à son tour l’athéisme, conformément à l’orthodoxie marxiste dont elle se veut une application historique, et qui préconise la négation de Dieu en tant que celui-ci constitue un facteur d’aliénation de l’homme ; et donc un obstacle à l’émancipation de ce dernier. Mais force est de constater qu’aussi bien le comtisme que le marxisme et le bolchévisme, ont échoué dans leurs tentatives de mise à mort de Dieu.
La croyance finit toujours par l’emporter
Jürgen Habermas, (Connaissances et intérêts, 1976), a montré qu’au dix-neuvième siècle, dans le contexte paradigmatique du positivisme, l’éclosion de sciences humaines, telles que l’anthropologie et l’ethnologie – celle-ci étant subsidiaire à celle-là –est corrélée à l’existence d’une infinité de religiosités pratiquées par des ethnies. Ces disciplines vouées à l’étude des particularismes culturels, étaient donc indispensables pour comprendre un tel phénomène de société qui s’imposait dans sa réalité, même par gros temps de scientisme. Luc Ferry, (L’homme-dieu ou le sens de la vie, 1996), s’attache à démontrer que, lorsqu’elle est décrétée, la non-croyance devient une croyance orientée non plus vers un dieu abstrait, mais détournée vers un dirigeant qui règne sans partage et qui s’érige en un dieu que le peuple vénère. Staline était si déifié qu’en Bulgarie, le parti communiste au pouvoir avait imposé l’affichage d’au moins une photo du « Petit Père des Peuples » dans chaque chambre d’hôpital ; car croyait-on, l’image de Staline a forcément un impact sur l’esprit des malades et est donc appelée à favoriser leur guérison.
La condition humaine, c’est aussi la croyance en un dieu. L’attitude la plus courante qui est observée en cas de grandes catastrophes, c’est, au mieux, de croire que celles-ci s’inscrivent dans les plans insondables des dieux, pour le plus grand bien des hommes ; ou, au pire, qu’il s’agit de châtiments des dieux infligés aux hommes à cause de leurs péchés. C’est ce qui explique par exemple que, dans la terminologie d’une certaine orthodoxie juive, l’extermination des Juifs par les nazis prend le nom d’Holocauste. Ce qui veut dire que ce génocide ne serait autre qu’un sacrifice...
Dans les martyrologes de l’église catholique, ceux qui ont souffert à cause de leur foi en Dieu sont rétribués par la sanctification. Paul ne s’est-il pas exclamé : « la mort est un gain pour les [chrétiens] »?
Au Moyen Âge chrétien, il était nécessaire d’imposer la foi par la force. L’Inquisition était là pour ça. En revanche, pendant toute la période des Lumières (18ème et 19ème siècles), la religion et son cortège étaient vilipendés au nom de la Raison. Enfin, l’Occident a fait sa Révolution des Lumières à partir de laquelle la religion n’avait plus une place prépondérante dans les sociétés devenues modernes. La foi et la dévotion ne sont plus imposées. Et avec les lois sur la laïcité, la religion n’est plus enseignée dans les écoles publiques. Les élèves ne sont pas contraints de pratiquer la dévotion. Mais la religion n’a pas disparu pour autant.
La rationalité ne pactise pas avec la foi. Il n’importe pas que les dieux soient rationnellement manifestes pour qu’on y croie. Enfin, pour me répéter, il est toujours prouvé que, aussi meurtrières qu’elles soient, les tragédies comme la pandémie de Covid-19, raffermissent les croyances au lieu d’en provoquer l’affaiblissement, ou d’entraîner le renoncement des peuples aux croyances.
Jean Claudy Pierre
Docteur en droit