Haïti le Vatican célèbrent 160 ans de relations

Ce 28 mars ramène les 160 ans de la signature du concordat de 1860 entre l’Etat du Vatican et la République d’Haïti. Le père Han’s ALEXANDRE, professeur d’Histoire ecclésiastique, a répondu aux questions du journal, en a profité pour expliquer comment se porte la relation entre l’Etat haïtien et l’Eglise catholique qui ces derniers jours ne sont pas en parfait amour. « Au nom de cette mission, l’Église encourage tout ce qui mérite de l’être et dénonce, souvent en guetteur, tout ce qui représente une menace pour les enfants du Bon Dieu », a déclaré le révérend père.

Publié le 2020-03-30 | Le Nouvelliste

1- Comment peut-on définir un concordat?

Dans concordat, nous voyons le mot concorde. C’est un Traité qui a pour but de réguler les relations entre deux entités en vue de les rendre harmonieuses. L’histoire retiendra le Concordat de Worms comme le premier d’une longue série qui se développera à des époques et dans des pays où les droits de l’Église ne sont pas ou ne sont plus reconnus. En général, les Concordats ont pour but de rétablir la paix spirituelle et l’ordre hiérarchique, de restaurer ou de réorganiser le culte en délimitant les frontières entre l’État et l’Église. C’est souvent le fruit d’un enfantement qui comporte certaines douleurs : « Historia Concordatorum, historia dolorum Ecclesiae ». Les autorités ecclésiastiques analysent toujours d’autres voies et moyens avant d’en arriver là. Dans le cas d’Haïti, c’est l’État qui réclamait en premier et avec insistance un Concordat.

Le Concordat n’est pas pour autant un terme strictement utilisé dans les relations de l’Église avec les États. En Haïti, par exemple, le 24 septembre 1791, a été signé un Traité qui accorda aux Affranchis des droits politiques de vote. Il porta le nom de Concordat de Damien. Beaucoup de personnes ne font malheureusement pas la différence entre le Concordat de Damien de 1791 et celui de 1860 avec le Saint-Siège.

2- Quelles sont les origines du Condordat de 1860, si on peut ainsi l’appeler ?

Oui, c’est le Concordat de 1860. Tous les évènements historiques sont spatiotemporels. Les deux dimensions sont toujours présentes, même si le Traité ne retient qu’une d’entre elles. S’il devait porter un nom de lieu, ce serait le Concordat des Gonaïves. Le président Fabre Nicolas (1849-1867) s’était rendu dans la Cité de l’indépendance le 10 mai 1860 pour sa ratification. Serait-ce là une simple coïncidence ou un heureux hasard, selon la pensée du père Adolphe Cabon? Ou doit penser à un geste délibéré qui rappelle tant d'évènements de l'histoire nationale, dont la proclamation de l'indépendance ? Beaubrun Ardouin rappelle les motifs pour lesquels la ville des Gonaïves a été choisie comme lieu de promulgation de l’acte de l’Indépendance : « Ce fut probablement à cause de sa position à peu près centrale, à proximité des habitations Laville et Marchand… ; peut-être aussi en souvenir  de ce que les Gonaïves avaient été la première place conquise sur les Français. Quoi qu’il en soit, il est digne de remarque que ce fut là que le premier des Noirs a été embarqué, pour aller finir ses jours misérablement en France ». B. ARDOUIN, Études sur l’histoire d’Haïti, T. VI, Paris, 1856, p. 22.

Des négociations internationales, et particulièrement avec le Saint-Siège, ont été une priorité pour la diplomatie de la jeune République. Le Siège apostolique avait refusé dans les premiers temps.  Mais des besoins et nécessités, de part et d’autre, ont finalement eu gain de cause. Ce fut ce que j’appelle une rencontre de deux soifs : soif de consolider l’indépendance pour l’État d’Haïti, soif de garantir le libre exercice du culte catholique et de l’administration ecclésiale pour le Saint-Siège. Les gouvernants à Port-au-Prince avaient la mission de mettre le pays sur le chemin du progrès et les Missionnaires de l’évangéliser. Ce ne furent pas là des intérêts incompatibles, puisqu’ils ont rapport avec l’ordre et la discipline. Pour les concilier, des émissaires étaient alors nommés par les deux États en vue d’un Traité. Mais les pourparlers allaient durer près de quarante ans (1824-1860) et trois projets de Concordat (1834 /1836 /1842) virent le jour en avant-scène de 1860.

3- En substance, quel est l’objectif de la convention signée en 1860 entre le Saint-Siège et Haïti ?

Le Concordat de 1860 est composé de 18 articles, avec les Notes additionnelles qui, faisant force de loi, ont pour finalité de fixer le sens et l’étendue de certains articles.

Même s’il a été sollicité avec insistance par l’État haïtien, l’Église l’a accepté parce qu’elle voulait mettre de l’ordre dans ses rangs en vue de se révéler plus cohérente et plus efficace dans sa mission spirituelle. L’État voulait éduquer et unifier le peuple. La présence d’une Institution répondant d’une seule tête et de structure hiérarchique était importante dans la politique de réunification du pays et même de l’Île par le président Boyer (1818 – 1843). Tout cela devait faciliter l’ouverture d’Haïti aux autres nations.

4- Le Vatican a été l'un des premiers États à reconnaître l'indépendance d'Haïti. En quoi cela a été bénéfique pour Haïti ?

La signature du Concordat en 1860 a consacré la reconnaissance d’Haïti par le Saint-Siège. Mais déjà, dans une lettre datée du 20 mai 1833, le Souverain Pontife s’était adressé au président d’Haïti en ces termes : « À notre cher fils, l’illustre et honorable Président de la République d’Haïti, Grégoire XVI, Pape. »

Jean-Pierre Boyer (1776-1850) remercia par la suite le Pape Grégoire XVI  d'avoir été le premier à reconnaître la souveraineté de la République d'Haïti. En Haïti, d'ailleurs, on ne manqua point de souligner que l'Église Catholique, avec le Pape Grégoire XVI (1831-1846), était le premier à reconnaître l'indépendance nationale. « Au palais comme dans la ville, on fut très satisfait de l’arrivée de Mgr England et surtout du bref du Saint-Père, rendu public. Grégoire XVI reconnaissait hautement, sans restriction et sans condition, la République d’Haïti comme État libre, souverain et indépendant; il s’adressait à son cher fils, l’illustre et honorable Boyer, Président de la République d’Haïti ». MADIOU T., Histoire d'Haïti, VII (1827 – 1843), Port-au-Prince, 1988, pp. 149 – 150.

Pour comprendre la portée historique de cette phrase, il faut rappeler que même en acceptant de payer l'indemnité en 1825, le nom d'Haïti ne figurait pas du tout dans le texte préparé par la France. Cf. DORIGNY M., Haïti: la république des esclaves, in L'Histoire, 283, 2004, pp. 27-28. Comme on disait à l’époque en France, "les Noirs rougissent de voir leur nom écrit en blanc". Cela dit, déjà durant l’affaire du transfert de Siège de Santo Domingo à Pétion-Ville, en 1824, le Saint-Siège traitait avec Boyer en tant que Président d’Haïti.

Les premiers dirigeants d’Haïti étaient à la recherche d’une reconnaissance internationale que même l’Angleterre, partenaire économique, ne pouvait lui concéder. Des commerçants anglais  la sollicitaient de Saint-Siège en argumentant : « C’est un peuple très attaché à la foi catholique.»

4- Ce concordat est-il toujours en vigueur puisque la Constitution de 1987 reconnaît Haïti comme un État laïque ? 

Le Concordat relève du droit international. Il jouit des mêmes droits et privilèges.

Cette Convention entre deux États ne peut même pas être abrogée de manière unilatérale ni par un homme politique ni même par les hommes d’Église qu’elle protège. Voici d’ailleurs ce qu’elle stipule en son article 16: « Il est déclaré de la part du Président d’Haïti, et il est bien entendu de la part du Saint-Siège, que l’exécution de tout ce qui est stipulé dans le présent Concordat ne pourra être entravée par aucune disposition de loi de la République d’Haïti, ou aucune interprétation contraire des dites lois, ou des usages en vigueur. »

Je laisserai aux hommes de loi et aux constitutionnalistes les discussions relatives à la primauté du droit international sur le droit interne à l’époque de la signature du Concordat face au dualisme juridique voulu par la Constitution de 1987.

Cette dernière veut-elle s’inscrire dans la droite ligne de la Constitution de Dessalines, 20 mai 1805, qui ne reconnaissait aucun privilège au culte et à ses ministres ? Ou veut-elle être moderne à l’image des pays dits laïques ? Soulignons d’abord qu’il y a plusieurs formes de laïcité. La laïcité prônée par l’État est, par exemple, différente entre la France, le Canada, le Mexique et les États-Unis. L’État haïtien ne peut en aucun cas rechercher une laïcité hostile parce que le peuple qu’il dirige est foncièrement religieux. Ce serait à la fois impopulaire et infructueux compte tenu de l’engagement social de l’Église Catholique, des cultes réformés et d’autres religions dans le pays. Mais pour une laïcité en termes de tolérance et de liberté religieuses, l’État comme l’Église a tout à gagner.

5- Ce 28 mars 2020 ramène les 160 ans de la signature du premier traité conclu en la jeune République d'Haïti et le Vatican. Comment sont-elles les relations entre les deux États 160 ans après?

Harmonie et respect sont les deux termes qui caractérisent, selon moi, ces relations tout au long des 160 ans. À part quelques faits notables, comme sa suspension unilatérale par Salnave en 1868, sa dénonciation sans suite par le député Polanco en 1881 et les pourparlers entamés en 1865 par Duvalier, le Traité a bien accompagné la vie de l’Église d’Haïti et de son Peuple. Haïti, à toutes les époques de son histoire, est reconnue et respecté par le Saint-Siège au même titre que tous les États souverains.

Faut-il rappeler les initiatives prises par le Pape Léon XIII, en 1901, pour trouver un chemin d’entente lors du différend frontalier opposant Haïti et la République dominicaine ?

Même à des moments politiquement difficiles, les plénipotentiaires haïtiens sont accueillis avec respect auprès du Siège Apostolique.  

160 ans après, le clergé haïtien, avec les religieux, est pratiquement indigène. Haïti est l’un des rares pays, possiblement le seul du continent, où la hiérarchie de l’Église est entièrement  composée des enfants de la terre. L’élévation d’un cardinal haïtien manifeste hautement la sollicitude de l’Église Universelle à l’endroit d’Haïti.

6- De manière concrète, comment se manifestent les relations entre l’Église et l’État?

Elles se vérifient à travers les nombreuses actions caritatives, éducatives, sanitaires, socioculturelles entreprises par l’Église. Beaucoup d’orchestres et d’équipes de football, de volley-ball ont vu le jour grâce aux missionnaires de l’Église !

En cette période de crise, rappelons l’accompagnement de tout instant des missionnaires en 1882, lors de la petite vérole, au chevet du peuple de Dieu, au péril même de leur vie.

Pour répondre, par exemple, aux incendies récurrents à Port-au-Prince, l’œuvre première des pères du Saint-Esprit faisant office de corps des pompiers.

Dans la gestion de la pandémie du coronavirus, l’État peut compter sur le réseau de santé de l’Église composé de plusieurs grands hôpitaux, de cliniques, de dispensaires, de centres de santé dans des endroits où l’État même n’arrive pas encore à être présent. Et qui ne connaît pas les capacités de sensibilisation de l’Église qui dispose d’un réseau bien organisé de communications, allant de l’Évêque dans les chefs-lieux départementaux, par les prêtres dans les communes aux directeurs de chapelle dans les sections communales ?

Partout dans le pays, l’Église accompagne, sans distinction de religion ou d’origine, toutes les personnes qui ont besoin d’être aidées et d’être aimées.

7- Entre le président Jovenel Moïse et l'Église Catholique, ce n'est pas le parfait amour. Il y a un malaise. Comment sont les relations entre L'État haïtien et l'Église catholique ?

Le Concordat est au-delà des relations de personnes. L’Église a une mission prophétique qui relève de l’Évangile, donc du Christ, et qui est au-delà de tout Traité. Au nom de cette mission, l’Église encourage tout ce qui mérite de l’être et dénonce, souvent en guetteur, tout ce qui représente une menace pour les enfants du Bon Dieu. À la suite du Christ, l’Église établit toujours une différence entre le mal, le malheur et le malheureux. L’Église s’attaque au mal sous toutes ses formes. Elle cherche à délivrer le peuple de ce qui fait son malheur et se doit d’accompagner tout malheureux. Car l’Église aime toute personne humaine pour qui le Christ a donné sa vie. Il n’y a donc aucune position irréconciliable. Il suffit d’accueillir l’appel à la conversion. L’église n’a qu’une seule volonté, celle du Christ : « Ne perdre aucun de ceux que le Père lui a donnés. » (Jn 6,39)

Source : ALEXANDRE H, La Réorganisation de l’Église d’Haïti, 1820 – 1872, Rome 2009, PP. 105-130.

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