Face à la Pandémie COVID-19 : Quoi Faire en Haïti?

Publié le 2020-03-27 | Le Nouvelliste

La pandémie de COVID-19 suscite beaucoup de débats à travers le monde. En Haïti, les mesures prises par le gouvernement sont très critiquées et on se demande si le pays ne va pas vers la catastrophe.

Avant de parler des stratégies qui pourraient être adoptées pour lutter contre la maladie, il me semble opportun de faire, dans un langage profane, certaines considérations scientifiques d’ordre général.

Tout d’abord, il convient de rappeler que les virus sont des parasites; leur développement dépend d’autres êtres vivants dont ils doivent pénétrer les cellules vivantes pour pouvoir activer leur propre métabolisme et remplir certaines fonctions vitales comme la reproduction. Cette particularité explique que le développement des antimicrobiens est plus difficile contre les virus (antiviraux) que contre les autres agents pathogènes comme les bactéries (antibactériens). En effet, certaines composantes du virus sont tellement intriquées avec celles de son hôte qu’il est difficile de différencier celles qui véritablement appartienne au virus et celles qui appartienne à l’hôte. En conséquence, les antiviraux, pour être efficaces et sûrs, doivent avoir un fort degré de spécificité pour pouvoir cibler le virus sans causer de dommages importants à l’hôte. Un autre élément qui complique encore la situation, c’est le fait que les souches d’un même virus changent constamment par mutation; le virus sur lequel vous avez travaillé il y un an n’est pas nécessairement le même que celui qui prévaut actuellement. En fait, les mêmes considérations expliquent les difficultés à trouver un vaccin efficace pour plusieurs maladies virales

Ensuite, il faut souligner que, comme corollaire de son statut de parasite, du point de sa survie et de sa propagation, le virus a toujours besoin de son hôte. En conséquence, les virus qui causent des maladies à très forte létalité ont moins de chance de survie et leur rayon de propagation est souvent limité. C’est le cas de l’ébola qui a un taux de létalité variant entre 25% et 90 %; de simples mesures de confinement et de prise en charge des cas vont résoudre le problème. Par contre, les virus qui occasionnent des maladies à taux de létalité bas vont persister et se propager rapidement; c’est le cas des virus qui causent les grippes saisonnières dont la létalité, selon les estimations de l’OMS en 2018, se situent autour de 0.1%.

Le Covid-19 dont la létalité est autour de 3.4% se situe entre les deux extrémités : il tue et se propage rapidement; c’est cette particularité qui explique sa dangerosité.

Alors, dans le contexte haïtien, qu’est-ce qu’il faut faire pour contrer l’épidémie du Covid-19? Il y a trois stratégies possibles.

On peut choisir de ne pas faire grand-chose et laisser enter la maladie dans le pays. Le raisonnement derrière cette approche est que le Covid-19 est dangereux parce qu’il est nouveau. Une fois introduit dans le pays, avec le temps, il ne sera plus nouveau. La population va développer une immunité naturelle et la propagation de la maladie va s’estomper. Les partisans de cette approche vous diront que, en Haïti, compte tenu des déficiences du système de santé, des limitations de ressource et des faiblesses institutionnelles dans le pays, on ne peut pas espérer de faire mieux. De plus, on est en présence d’une maladie où près de 80% des personnes atteintes seront asymptomatiques; parmi celles qui tomberont malades, très peu présenteront des formes graves et les décès concernent surtout  les personnes de plus de 65 ans. Or en Haïti, la pyramide des âges est structurée de telle manière que la population est très jeune; plus de 95 % de la population est âgé de moins de 65 ans.

Au mieux, à travers cette stratégie, l’État peut mettre en place un système de surveillance pour détecter et prendre en charge les cas les plus graves. En fait, la grippe espagnole qui avait causé la grande pandémie de 1918, nonobstant les mesures prises par les autorités sanitaires de l’époque, s’est arrêtée parce que fondamentalement les survivants avaient développé une immunité naturelle contre la maladie. De même, sans vouloir minimiser les efforts accomplis par le MSPP pour lutter contre le choléra en Haïti, en définitive, l’épidémie s’est arrêtée parce que la population, naïve sur le plan immunitaire jusqu’à la fin de 2010, a fini par développer  une immunité naturelle  qui a fondamentalement contribué à freiner, à partir de 2018, la progression de l’épidémie.

Cette stratégie pose certainement des problèmes d’ordre éthique; mais elle est une parmi tant d’autres qui pourraient être  évoquées. Les récentes déclarations du président du Brésil, Jair Bolsonaro, concernant la pandémie de Covid-19, nous laissent croire que, s’il était le seul à décider pour son pays, il adopterait cette stratégie pour éviter que son pays subisse les conséquences économiques dévastatrices qui découleraient des mesures classiques pour lutter contre la maladie.

Le deuxième scénario se rapproche du modèle classique proposé par l’OMS et qui est mis en application dans la plupart des pays du monde, dont Haïti. Il est basé sur le confinement à outrance et vise à aplanir la courbe  de progression de la maladie pour éviter une surcharge au niveau du système de santé.

Les graphiques ci-dessus tentent d’expliquer le raisonnement derrière cette stratégie : d’une part, si on ne prend pas rapidement les mesures de confinement, la propagation sera telle que les cas vont arriver dans un délai  très réduit et à rythme  très élevé; en conséquence,  le système de santé sera complètement dépassé et beaucoup de gens vont mourir faute de soins. C’est ce qui serait arrivé en Italie et en Espagne où les autorités sanitaires ont sous-estimé la contagiosité de la maladie; elles ont  tellement cru aux capacités de leur système de santé qu’elles n’ont pris pas  à temps les mesures  de confinement appropriées. D’autre part, si on prend rapidement des mesures de confinement total, la propagation va prendre plus de temps et les cas vont arriver à un rythme plus lent et il sera plus facile pour le système de santé d’en assurer la prise en charge.

Ainsi, dans le cadre du confinement, on ferme les écoles, les restaurants, on interdit toute activité impliquant les rassemblements publics,  on ferme les frontières, etc. De plus, on renforce la surveillance épidémiologique et on met en place un programme de communication et de mobilisation sociale portant notamment sur le renforcement des mesures d’hygiène et la distanciation sociale. Néanmoins, il faut indiquer que, dans le cadre de l’application de cette stratégie, les activités économiques seront réduites à néant; dans un délai très court, on risque d’avoir une situation de récession.

La troisième stratégie se base sur le modèle sud-coréen; il n’implique pas un confinement aussi agressif que le scénario précédent où les déplacements de la population sont limités aux activités strictement essentielles. Dans ce cas particulier, le confinement est partiel, changeant et indexé sur les données épidémiologiques recueillies quotidiennement. Cette stratégie repose sur les piliers suivants(1): L’intervention rapide, la surveillance épidémiologique,  la réalisation systématique de test pour les cas suspects, l’isolation des cas confirmés et des personnes vulnérables, la prise en charge des cas graves, la recherche systématique des contacts et la participation communautaire. Cette stratégie suppose un État fort,  disposant d’institutions bien structurées et  de ressources importantes tant sur le plan matériel que sur le plan humain. Elle suppose également une confiance de la population dans les autorités étatiques. Le modèle sud-coréen est aussi adopté par la Suède qui, en dépit du fait que l’épicentre de la pandémie est passé de la Chine à l’Europe, a réussi à contrôler jusqu'à présent la progression de la maladie. Jusqu’au 25 mars dernier, la Suède, contrairement à ses voisins européens consternés par les images de désolation résultant du nombre de morts causés par le Covid-19, n’a enregistré que 36 décès.

En Haïti, le scénario # 2 choisi par le gouvernement est difficilement applicable, en raison de la précarité des conditions de vie de la population et des conséquences économiques qu’il engendre. En fait, partout où il est appliqué, cela suppose que l’État apporte un soutien considérable à tous les secteurs de la vie nationale. D’ailleurs, même dans les pays très riches comme les USA, les conséquences du confinement total sur l’économie sont telles qu’après 15 jours d’application, on commence à se demander s’il n’est pas nécessaire d’assouplir les restrictions. En Haïti, il n’y a pas beaucoup de mesures de soutien à la population qui vivait déjà dans des conditions socio-économiques très difficiles et dont une large partie  se trouve face à un véritable dilemme : Mourir de faim en respectant les consignes du confinement ou mourir de la maladie. Le scénario # 3 est encore plus difficile d’application dans le contexte haïtien, en raison, entre autres, des déficiences liées à l’absence de l’autorité de l’État et de la méfiance de la population face aux gouvernants. En définitive, sans que les autorités étatiques le disent, en dépit de la bonne foi de certains acteurs du système de santé, c’est le scénario # 1 qui va être pratiquement mis en ouvre en Haïti. Il n’est que d’attendre les conséquences, espérant qu’elles ne seront pas aussi dévastatrices qu’on le prédit.

Jeannot FRANCOIS

drjfrancois42@gmail.com

(1)How South Korea Flattened the Curve? New York Times, 24 mars 2020. https://www.nytimes.com

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