Seize ans après le départ forcé du président Aristide, la sécurité demeure encore l’urgence de l’heure

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Publié le 2020-03-16 | Le Nouvelliste

J’ai relu ce week-end mon premier article de presse intitulé « La sécurité nationale : l’urgence de l’heure» que j’avais publié au journal Le Matin le 10 mars 2004. C’était exactement 10 jours après le départ forcé du président Jean-Bertrand Aristide. La priorité nationale était sans conteste la sécurité. À la fin du règne du président Aristide, des hommes armés imposaient leur volonté à la population, particulièrement au quartier du Bel-Air et dans la commune de Cité Soleil.

Avant même le départ du leader lavalas, des hommes armés proches du pouvoir rendaient la vie dure aux paisibles citoyens des bidonvilles. On se rappelle l’épisode tristement célèbre de la Faculté des sciences humaines où le recteur Pierre Marie Paquiot et le vice-recteur Wilson Laleau ont été sauvagement battus.

Parallèlement, il y a eu l’insurection armée conduite par l’ex-commissaire de police Guy Philippe qui était supporté par des anciens militaires. Il y avait deux groupes armés antagoniques qui s’affrontaient, sans oublier les citoyens qui s’armaient en vue de se protéger contre ces deux groupes. La sécurité a donc été l’ultime priorité durant toute la période de transition post-Aristide dirigée par le président Boniface Alexandre et le Premier ministre Gérard Latortue.

Durant cette période de transition, l’insécurité allait connaître un pic à travers les nombreux cas de kidnapping. Une fraction de cette insécurité était de  toute évidence d’ordre politique.

Seize ans plus tard,  la sécurité demeure encore l’urgence de l’heure. Elle s’est même aggravée à bien des égards. Aujourd’hui, elle est généralisée. Les groupes armés revendiquent leur territoire à travers le pays. À bien analyser, le gouvernement Jouthe ne devrait avoir qu’une priorité : la sécurité.

En relisant le contenu de mon article du mois de mars de 2004, je me rends compte que je pourrais le publier quasiment in texto en 2020 en changeant seulement les noms de quelques acteurs. En 2004, la création d’un climat stable, sécuritaire, favorable au bon fonctionnement de toutes les activités socioéconomiques, était la seule préoccupation du simple citoyen de l’aire métropolitaine.

Opinant sur les faits de l’actualité politique après le départ du président Jean-Bertrand Aristide, cambistes, chauffeurs, petits marchands et simples citoyens souhaitaient voir le calme régner dans le pays afin de pouvoir entamer un nouveau départ. Ils admettaient tous que la sécurité était l’urgence de l’heure. Comme aujourd’hui.

Pour mon reportage sur la reprise des activités de l’ère post-Aristide, j’avais aussi rencontré un groupe de fonctionnaires publics qui, outre la sécurité, réclamaient le paiement d'arriérés de salaire. En mars 2020, d’autres fonctionnaires sollicitent également le paiement d'arriérés de salaire.

Les interviewés étaient unanimes à déplorer l’inefficacité de la force multinationale qui n’aidait nullement à résoudre le problème de l’insécurité. « Les militaires étrangers ne font rien pour nous protéger », précisaient-ils. D’autres, plus hostiles, réclamaient le départ pur et simple des forces étrangères. Ils ne savaient pas encore que 15 ans plus tard, les militaires étrangers allaient laisser le pays toujours dans l’insécurité en plus d’y intégrer le choléra. Ils ont aussi laissé derrière eux un nombre significatif d’enfants sans pères. 

« Il nous faut le désarmement », espérait Tony, un chauffeur de minibus qui assurait le trajet Pétion-Ville/Bourdon/Centre-ville. Seize ans plus tard, la problématique du désarmement reste plus préocupante que jamais. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) a cédé sa place à la Mission des Nations unies pour l'appui à la justice en Haïti (Minijust) qui, elle, a passé le maillet au Bureau intégré des Nations unies (Binuh). Avec toujours peu de résultats en termes de sécurité nationale. La Police nationale d’Haïti (PNH) devient davantage impuissante, affaiblie et incapable de faire face au phénomène d’insécurité. Les policers figurent parmi les grandes victimes du climat d’insécurité. Comme jamais auparavant.

Le problème se pose avec beaucoup d’acuité pour l’insécurité. Mais il n’est pas différent pour les autres secteurs. Au cours de ces 16 dernières années, les autorités haïtiennes n’ont résolu aucun problème majeur. Il faut quand même reconnaître que le président René Préval avait fait un grand effort en termes de pacification du pays avec la création d’un climat plus ou moins sécuritaire et stable, sans arriver à désarmer les gangs. On a par contre créé un tas de problèmes, les uns plus graves que les autres. Il y a davantage d’armes à feu en circulation en Haïti aujourd’hui. Beaucoup plus de poches d’insécurté avec des chefs de gang un peu partout à travers le pays. 

Pour ne rien arranger, on a subi la foudre du tremblement de terre du 12 janvier 2010 avec toutes les conséquences humaines et économiques qui en découlent. Le pays est devenu beaucoup plus pauvre sans attirer plus de clémence de la nature et de la communauté internationale. Le cyclone Matthew a ravagé le grand Sud en 2016. Deux ans plus tard, le pays connaîtra des catastrophes politiques à répétition. Les 6 et 7 juillet 2018 resteront gravés dans la mémoire des entrepreneurs qui ont vu leurs entreprises partir en fumée. L’année 2019 allait être pire avec quasiment deux mois de paralysie complète (peyi lòk).

Outre l’insécurité et la prolifération des gangs armés, l’économie nationale est aujourd’hui en lambeaux. La situation est pire qu'en 2004. C’est comme cela que l’on reconnaît un pays qui s’enfonce dans le sous-développement : à chaque année, on devient beaucoup plus pauvre. Cela dit, rien ne laisse croire que cela allait être mieux si le président Aristide avait terminé son deuxième mandat. Tellement la mauvaise gouvernance était flagrante.

Qui pis est, la conjoncture politique actuelle, marquée par la crise politique, et la pandémie du coronavirus ne laissent pas l’option d’être très optimiste pour l’avenir d’Haïti. Même si les autorités haïtiennes indiquent qu’elles n'ont pas encore détecté de cas d’infection au coronavirus dans le pays, les conséquences sur l’économie mondiale et sur les pays amis d’Haïti vont avoir des impacts graves sur Haïti. 

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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