Des lendemains pleins de promesses

Publié le 2020-02-28 | Le Nouvelliste

Henri Piquion

27 février 2020

Lorsque l’on tient entre ses mains

Cette richesse

Avoir vingt ans, des lendemains

Pleins de promesses

Il faut boire jusqu’à l’ivresse

Sa jeunesse.

Charles Aznavour

La poésie est tout autant datée qu’atemporelle. Ainsi ces paroles de la chanson de Charles Aznavour s’adressent aussi bien à ceux qui aujourd’hui ont 20 ans qu’à ceux qui les ont eus à l’époque où la chanson a été écrite. La différence est qu’on ne pourrait pas l’écrire aujourd’hui car le poète ne pense pas en dehors de son temps, c’est-à-dire de son expérience et de ses observations. De nos jours, les jeunes n’ont pas « de lendemains pleins de promesses ».

S’ils boivent leur présent « jusqu’à l’ivresse », ce n’est pas pour en jouir ni pour en profiter, mais pour le brûler et l'oublier au plus vite. À 20 ans en 2020, les jeunes s’enivrent de l’innommable, de l’irrespect de soi et des aînés, du mépris de l’effort, de la connaissance et du beau. Ils s’enivrent de l’argent facile, de la violence débridée et encore une fois de l’innommable, car comment nommer le dégoût de l’insanité vernaculaire et la nausée que donne l’odeur de la chair humaine qu’on brûle. C’est qu’ils sont eux aussi dégoûtés et en éprouvent eux aussi de la nausée. Mais ils préfèrent dire que c’est de l’émotion, qu’ils sont envahis de sentiments indéfinissables quand un ancien président dit des saletés en se déhanchant et qu’un autre vante l’efficacité et la puanteur de « l’instrument qui sent bon » parce qu’il a la capacité de déshumaniser l’être humain dans son âme et dans sa chair.

Comment pouvons-nous en vouloir à ceux pour qui avoir 20 ans aujourd’hui n’est pas une richesse ? mais un malheur, une source de désespoir, une porte grande ouverte sur un avenir vide de promesses alors que nous n’avons su leur donner comme modèles, guides de leur destin et responsables du pays que des individus dont l’existence même dénonce l’imperfection de la création.

Notre génération était plus chanceuse, bénie même car nos guides et maîtres s’appelaient Pradel Pompilus ou Jean Claude Pierre (Pierrot) Richer, Cassiodor Volcy ou Parnell Marc. Ils s’appelaient aussi René Piquion, Leslie Manigat ou encore Max et Marie-Lucie Chancy. Je dois ajouter Lemaire (prénom oublié) qui m’a fait découvrir des poètes comme Nicolás Guillén, Pablo Neruda et les poètes de la guerre d’Espagne. Grâce à lui, j’ai su que la poésie ne sert pas seulement à dire l’amour mais aussi la liberté. Nous aurions voulu être des cancres que nous n’aurions pas réussi. Ils étaient là.

Et la dictature arriva!

Ce fut le désarroi, l’errance, l’exil, le découragement, les luttes aussi, les échecs, les morts à 20 ans, mais aussi le souvenir que la veille encore nous avions des lendemains dont il fallait convertir les promesses en connaissances, en compétences, en projets et en engagements pour le pays. En devenant notre présent, cet avenir en engendra un autre dont les promesses se résument en une seule : redonner au pays un peu de ce que nous en avions reçu. D’où le retour après le 7 février. D’où l’enthousiasme, la disponibilité. D’où les sacrifices aussi.

Et la dictature arriva, puis s’installa!

Ce fut une fois de plus l’errance et l’exil. Ce fut aussi la question : notre pays va-t-il résister à tant de turbulences ? Quand les 20 ans préfèrent l’esclavage en République dominicaine, le racisme au Brésil, au Chili, chez Donald Trump et ailleurs à un lendemain sans promesses, peut-on raisonnablement croire qu’Haïti va survivre ? Quand ceux dont la mission est de trouver les sentiers qui mènent hors de la jungle de l’illégalité déclarent par opportunisme que l’Etat doit se taire et se courber devant la violence et l’indiscipline des délinquants armés, peut-on blâmer les désespérés qui réclament publiquement une occupation à visage découvert ? Quand le Président de la République lui-même semble disposé à céder au chantage des chimères en uniforme, et à attendre passivement son renversement au lieu de gouverner, d’administrer et de diriger le pays, maintenant qu’il en a les moyens, peut-on dire que le pays est en de bonnes mains? Quand ceux qui s’opposent à l’actuel exécutif sont pires, vraiment pires, d’abord moralement pires, que ceux qu’ils veulent renverser; quand leurs uniques objectifs sont de continuer à s’enrichir et de s’abriter sous le toit de l’état, qu’ils fragilisent d’ailleurs, afin d’éviter d’être  pénalisés par la justice au nom du peuple haïtien, peut-on croire que nos fausses élites peuvent conduire le pays au-delà des tempêtes qui se suivent depuis 1957, depuis 63 ans, et s’accentuent depuis 1986, c’est-à-dire depuis 34 ans déjà?

Cette question m’est quotidiennement posée par des Haïtiens qui aiment leur pays au point de préférer sa disparition comme entité souveraine plutôt que d’assister impuissants à sa déchéance morale et physique. Ma réponse ne se fait jamais attendre : notre pays a des « lendemains pleins de promesses ». Nous n’avons pas inventé la liberté ni les droits de l’homme pour être aujourd’hui à la merci d’une engeance de «san-manman». Nous n’avons pas construit un royaume où le pain faisait la concurrence à la culture et la grandeur à la discipline pour nous contenter de ce programme de gouvernement : «najé pou soti». Nous n’avons pas été les pères fondateurs de la négritude et les forgerons du panaméricanisme pour continuer à subir impuissants et résignés les diktats et le mépris manifeste des ONGs, de certains voisins et des pays dits «amis d’Haïti» (sic).

Si nous sommes Haïti, nous allons nous reprendre, donner un présent d’efforts, de discipline, de convictions à nos jeunes de 20 ans. Bientôt ils diront qu’ils ont des « lendemains pleins de promesses. » Vive la jeunesse d’Haïti! Vive Haïti!

Note :  En écrivant ce texte, à part ceux que j’ai nommés, j’ai pensé à Kethly Millet, ma sœur pour toujours, Cary Hector, Émile Ollivier, Georges Anglade, Gérard V. Étienne, Henri Bazin, Henri-Claude Daniel assassiné tout jeune, Karl Lévêque, Luc (Luco) Morin, Max Péan, Roland Morisseau qui a décidé un jour de m’appeler Baudelaire (je n’ai jamais su pourquoi), à Yves Flavien. J’ai aussi pensé à Mirlande H. Manigat qui a encore beaucoup à donner, Michel-Ange (Micky) Momplaisir, Pierre A. Simon et à Déjean Bélizaire qui depuis le lycée porte le pays dans son cœur et dans son esprit. J’ai partagé avec eux toute une vie d’espérance, parfois de luttes et souvent d’amitié.

Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".