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Cancer : 17 lits, 1 hôpital et 2 spécialistes pour les enfants en Haïti

L'hôpital Saint-Damien est le seul centre à disposer d'un service d'oncologie pédiatrique. Les deux spécialistes en oncologie pédiatrique en exercice en Haïti y travaillent également. En tout, 17 lits pour une population dont environ 35% moins de 15 ans. Malgré tout, du diagnostic à la prise en charge, cet hôpital arrive à faire des miracles.

Publié le 2020-02-07 | lenouvelliste.com

L'hôpital Saint-Damien structure fille de «Nos petits frères et soeurs» est le seul hôpital en Haïti disposant d'un service d'oncologie. Ce service est né des efforts laborieux du Dr Pascale Yola Gassant qui, après sa spécialité en pédiatrie, a insisté pour que l'hôpital Saint-Damien accompagne les petits patients cancéreux. 

«A chaque fois qu'on acceuillait un cas, on les référait à l'HUEH. Là-bas, il n'y a pas de service d'oncologie, on ne peut rien faire pour ces enfants issus de familles qui ont une petite bourse», se souvient le Dr Pascale Yola Gassant.

Ainsi l'hôpital a développé un partenariat avec «St. Jude Children's Research Hospital» aux États-Unis qui a facilité la formation de deux sous-spécialistes en oncologie pédiatrique, dont l'actuel chef de service Pascale Yola Gassant. 

Cancer infantile : un problème mondial

Comme pour toutes les pathologies, à chaque fois que les solutions s'attardent, ce sont les pays à faible revenu qui en paient le prix. Le cancer infantile est un défi mondial chiffré par l'OMS de 0,5 à 4.6% de l’ensemble des cas de cancer. «80% des enfants atteints de cancer vivent dans des pays à faibles et moyennes ressources économiques», relate le Dr Pascale Yola Gassant. 

Le problème avec le cancer des enfants, souligne le Dr Gassant, ce n'est pas le nombre de cas répertoriés, mais la difficulté de diagnostiquer les enfants. 
« Pour les adultes, on peut faire le dépistage parce qu'il y a des moyens de prévention, il y a des cellules précancéreuses qu'on peut identifier d'emblée, il y a des étapes dans lesquelles le cancer peut être prévenu. Chez l'enfant, on parle d'emblée de diagnostic précoce, pas de dépistage généralement ».

Haïti faisait face à cette incapacité de diagnostic avant l'hôpital Saint-Damien. C'est pourquoi quand on me dit qu'il y a beaucoup de cas de cancer maintenant, j'ai dit que le cancer était toujours là, mais nous ne pouvions pas le diagnostiquer », avance le Dr Pascale Yola Gassant. 

À cet effet, le chef de service d'oncologie pédiatrique rappelle une étude qui estime à 3.4% les enfants vivant avec le cancer en Amérique latine et dans la Caraïbe, pourtant seulement 1% est diagnostiqué. Les autres meurent avant que les parents n'obtiennent une réponse.

Cancer infantile et la négligence des autorités 

Il n' y a que 17 lits pour assurer la prise en charge du cancer des enfants en Haïti, cette prise en charge est sous la responsabilité d'un seul hôpital et de deux spécialistes en oncologie pédiatrique, dont une Cubaine.

« Le matériel destiné à établir le diagnostic du cancer coûte cher; le diagnostic se fait tardivement et les enfants arrivent à un stade avancé », constate le Dr Gassant. À cela s'ajoutent ceux qui font le «shopping médical» passant d'un endroit à un autre sans solution, ceux qui n'ont pas de moyens économiques, ceux qui voient la maladie sous un angle surnaturel, etc.

Il n'y a aucun centre de radiothérapie en Haïti, l'ultime recours des patients cancéreux. Malgré la pose, il y a longtemps, d'une première pierre pour la construction de l'Institut national de cancérologie.
«Généralement, les patients sont envoyés en République dominicaine où ils passent 3 mois environ de radiothérapie avec la mère ou le père, ce qui provoque une dislocation dans les familles », se désole le Dr Gassant, qui pense que les jeunes pédiatres doivent manifester beaucoup plus d'intérêt pour l'oncologie pédiatrique.

En République dominicaine, il y a 30 hémato-oncologues pour les enfants. En Haïti, il y a 2 oncologues pédiatriques et zéro hématolo-oncologue pédiatrique. Il y a environ 20 centres de radiothérapie alors qu'on est au stade de pose de première pierre pour un centre dont personne ne sait quand il sera mis en chantier.

Malgré tout, des progrès 

À force que le problème prend de l'ampleur, les ressources se raréfient et les autorités restent dans l'expectative, la bienfaisance des femmes qui dirigent le service d'oncologie pédiatrique à Saint- Damien est devenue un acte héroïque. 

Déjà, dans le diagnostic beaucoup d'efforts ont été faits pour identifier les cas.

«En 2004, on a eu 6 cas; 5 en 2005, 10 en 2006. Ça passe de 61 en 2012 à 87 cas en 2018. En 2019, on avait déjà recensé 89 cas provenant des dix départements géographiques d'Haïti, sans les turbulences sociopolitiques, on aurait eu au moins 100 cas d'enfants avec une pathologie cancéreuse quelconque», dénombre le Dr Pascale Yola Gassant. 

Ce qu'il faut retenir de ces chiffres, c'est que chaque année la capacité de diagnostiquer ces cas augmente, il y a plus de références des autres hôpitaux et plus de parents à venir très tôt avec les enfants. Autrement dit, l'hôpital Saint-Damien gagne en reconnaissance dans la prise en charge des pathologies cancéreuses chez les enfants. Beaucoup plus de vies sont donc sauvées.

Le service d'oncologie de l'hôpital Saint-Damien est passé d'un lit à 13 lits pour les hospitalisations et 4 lits pour les soins palliatifs, soit 17 lits au total. Il y a également un service psychosocial pour accompagner parents et enfants.

«On n'a pas tous les tests disponibles en Haïti; ceux qui nécessitent une technologie plus poussée pour diagnostiquer le cancer chez l'enfant nous font défaut. Or, on ne peut pas juste regarder un enfant et dire que cet enfant a une leucémie; il y a des examens spéciaux à faire avant même d'initier la prise en charge. C'est pourquoi on prenait autrefois en charge trois types de cancer, on ne prenait pas de leucémie, par exemple.
C'est à ce niveau qu'on peut apprécier les progrès effectués en Haïti. Malgré les difficultés, on prend à présent tous les cas, y compris la leucémie. Nous avons une expertise pour faire le diagnostic morphologique », a fait savoir le Dr Gassant, qui souligne, par ailleurs, que l'hôpital Saint-Damien engage un partenariat avec un centre au Guatemala pour envoyer la moëlle osseuse en vue de déterminer les sous-types de leucémie. C'est un progrès énorme et les résultats arrivent en une semaine. Le test coûte 350$us pour chaque examen, mais l'enfant ne paie pas, c'est l'hôpital qui s'occupe de tout.

Sous le leadership du ministère de la Santé publique et de la Population, l'hôpital Saint-Damien participe actuellement à un projet visant à élaborer une politique nationale en matière de cancer.

« Avant 2010, on envoyait les spécimens en République dominicaine pour diagnostiquer les tumeurs solides, aujourd'hui, on a des partenariats avec des anatomopathologistes haïtiens pour faire le diagnostic ».

L'hôpital Saint-Damien dépense environ 200 000$us en anticancéreux, sans tenir compte des autres médicaments tout aussi exorbitants.

« Avant 1987, à l'hôpital Saint-François de Salles, il y avait la radiothérapie. Aujourd'hui, on en est loin. Dès qu'un cas nécessite des séances de radiothérapie, nous faisons tout pour envoyer la personne et un de ses parents en République dominicaine. L'hôpital Saint-Damien prend en charge le coût de l'acte de naissance, du passeport, des préparatifs du voyage jusqu'au coût du séjour. Cela coûte environ 40 000$ us par année et 17 enfants ont bénéficié de ces séances en 2019 », se réjouit le Dr Pascale Yola Gassant, qui ne pratique pas en privé pour rester au service de ces enfants des plus démunis.

Si les défis sont énormes, le travail effectué à l'hôpital Saint-Damien mérite admiration et respect.



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