La crise nationale s’ajourne continuellement?

Publié le 2020-03-19 | Le Nouvelliste

                                                  (Première partie)

Par Jean-Marie Beaudouin

Des faits historiques:

Des clés de l’ajournement

Il fut un temps que l’être nègre d’Haïti n’était pas libre. La liberté était pour lui une denrée dont il ignorait les vertus d’émancipation, à savoir les valeurs, les talents, les capacités et la dignité qui sont des facteurs cognitifs propres à la condition humaine. Des qualités et valeurs qu’il exerçait pourtant avant d’être arraché de sa terre natale et déporté dans Saint-Domingue (1503) pour y être soumis au travail forcé, d’après l’Évangile de l’époque. L’Haïtien, dans sa grande majorité, n’était pas libre, avons-nous dit; il était encore retenu dans les liens infects de la servitude coloniale esclavagiste: fatal destin auquel l’Église de Rome le prédestina et le livra aux puissantes mains des têtes couronnées d’Europe, dans le cadre de l’économie de plantation naissante.

En récompense, les princes catholiques accordèrent à la Sainte Église l’exclusivité de religion aux Antilles comme dans les autres territoires occupés (voir Code Noir en ses articles 2 @ 5). Mais on constate que les textes d’ « autorité », qui constituent désormais l’histoire officielle des esclaves haïtiens, évitent d’imputer à l’Église sa responsabilité morale dans cette boucherie humaine qu’a été l’esclavage des Noirs. Peut-être que le décret papal du 8 janvier 1454 et la Controverse de Valladolid (1550 – 1551) n’ont jamais eu lieu.

Le sort de l’espèce nègre fut pourtant scellé dans ces deux évènements ecclésiastiques: à la suite du siège et de la chute de Constantinople (mai 1453), le pape Nicolas V promulgua la bulle Romanus Pontifex dans laquelle il déclare officiellement la guerre sainte contre l’Afrique noire. Et, quand le père Bartolomé de Las Casas gagna la dispute face au théologien Juan Gines de Sepulveda, le légat du pape Jules III, en l’occurrence le cardinal Salvatore Roncieri, décida que les Indiens devaient être remplacés par les Noirs.

C’est-à-dire l’Église a été convaincue que les Amérindiens/Indiens possèdent une âme comme l’Européen; que l’homme noir est plus proche « des animaux ». Cette conception raciste du cardinal a pourtant été reprise par Voltaire dans « L’Essai sur les Mœurs et L’Esprit des nations » (1756). Quoique, pour les besoins de la cause, l’eurocentrisme tente d’expurger les anciens textes aux fins de blanchir les blancs racistes.

Mais alors l’auteur, qui ose jeter son regard critique sur le cas d’espèce, s’était laissé dire que dans un procès criminel, le juge comme les jurés doivent entendre le criminel et l’auteur intellectuel du crime s’ils veulent prononcer un verdict équitable et impartial. Néanmoins, toucher à l’Église c’est se mettre le doigt dans l’œil: le billet pour le Paradis reste une perspective à laquelle les plumes célèbres de la bourgeoisie ne concèdent absolument rien, et elles ne négocient pas non plus le purgatoire. Ainsi voler l’histoire des esclaves de Saint-Domingue ci-devant Haïti est une honnête transaction procédurale favorable au salut éternel. « Hors de l’Église, point de salut » ; en latin « Extra Ecclesiam nulla salus ». Amen.

Après trois siècles (300 ans) d’ignominies et d’ensauvagement, une lueur d’espoir se fait jour que votre fidèle serviteur la situe dans le sillage de l’automne 1790 avec la rébellion du Nord sous la conduite d’Ogé et Chavannes. Rébellion armée qui allait avoir une incidence positive sur le mental des esclaves, dont la force de travail eut permis la durable prospérité des bourgeoisies européennes et de la Curie vaticane. Prise de conscience nouvelle qui de fait se cristallisa dans la tenue du Congrès historique de Bois-Caïman (août 1791), d’obédience boukmanienne. S’ouvre en effet la période révolutionnaire haïtienne, qui vit l’irruption des esclaves sur la scène domingoise. Trois leaders jadis esclaves prirent la tête de l’insurrection : Boukman (Dutty), Toussaint (Louverture) et Dessalines (Jean-Jacques).

Puis, vint la guerre de Napoléon Bonaparte pour le rétablissement de l’esclavage, monstrueux système qui a été aboli par le décret de la Convention du 4 février 1794. Décidée par le pouvoir mortifère de l’Empire colonial français, cette guerre s’échelonna sur plus de deux ans (6 février 1802 – 1er janvier 1804). Elle eut lieu en deux phases : la guerre de Toussaint et la guerre de Dessalines. On le sait, Toussaint Louverture fut lâchement arrêté et déporté en France (7 juin 1802), dans le Jura, où il mourut de froid le 7 avril 1803.

Dessalines continua la guerre qu’il transforma en guerre totale, en guerre de révolution caractérisée par le patriotisme et l’internationalisme du leader révolutionnaire. Dessalines la gagna, cette guerre, le 18 novembre 1803, et proclama l’indépendance des Haïtiennes et des Haïtiens le 1er janvier 1804. Bilan: plus 200 000 victimes haïtiennes, pour la plupart des esclaves, et environ 50 000 victimes du côté de l’Hexagone.

Dessalines a été capable de supporter une telle saignée, lorsqu’il autorisa le général abdicataire, Rochambeau (Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur: Juillet 1725 – mai 1807) à regagner la France avec le reste de son armée, y compris l’escadre française. « Le massacre des Français » n’a qu’une valeur de fiction dans l’imaginaire de l’auteur qui en a fait état: Dessalines n’a pas assassiné les militaires français, et pourquoi assassinerait-il la population civile française restante qui n’avait même pas un « fistibal » pour se défendre? Mais il arrive que les boniments servent la cause des néophytes de la foi chrétienne; que Dessalines fut un chef d’État particulièrement gênant ; que sa conception de l’État ne se conjugait pas avec la religion: il admet son existence légale, mais n’est point redevable envers elle. (Voir la Constitution de 1805, articles 50 à 52).     

L’avènement d’une société égalitaire et inclusive est une perspective bien convenable à la condition humaine; idem pour l’égalité humaine, idem pour l’égalité de genre. Mais, dans les conditions de la domination du capitalisme, pour pertinents qu’ils soient, ces objets ne sont pas possibles quant à leur matérialisation concrète. Et qu’en ces lieux où dominent la propriété privée et l’économie de marché, le patriotisme collectif s’apparente à un argument/ou un concept fictif; à moins de réinventer la roue.

Il nous semble cependant que même une société équitable qui respecte la dignité humaine n'est pas possible dans les conditions du capitalisme marchand, commercial et, aujourd’hui, industriel qui est sa pointe la plus développée et la plus rentable dans l’économie de marché. Alors que Dessalines en avait pris l’option, c’est-à-dire il croyait avoir une chance de construire la nouvelle société par la justice sociale et de créer les conditions matérielles pour l’équité des chances et des opportunités. Aussi dit-il : « Prenez garde à vous, nègres et mulâtres, vous avez tous combattu contre les Blancs ; les biens que nous avons tous acquis en versant notre sang appartiennent à nous ; j’entends qu’ils soient partagés avec équité. » Cité par Louis Joseph Janvier dans « Les Affaires d’Haïti: 1883 – 1884 »

Quand on regarde le parcours ensanglanté de l’être nègre haïtien, sinon l’Africain que les experts en géographie et en démographie ont manu militari déplacé et dépaysé sur l’île des Indiens, renommée « Hispaniola », dont la concession féodale de la partie Ouest est nommée « Saint-Domingue » en mémoire de saint Dominique de Guzman, fondateur de l’Ordre des Frères pécheurs ou des Dominicains.

Encore que l’Africain se trouva transplanté dans un pays dont il ignore tout ce qui relève de sa civilisation et de culture, ignorance qui allait marquer cruellement sa nouvelle condition de vie; et qu’il devait tout inventer, en vue de s’adapter et de frayer une porte de sortie de l’enfer esclavagiste dans lequel il était enfermé. Sous ce bref rapport, on peut donc affirmer que Saint-Domingue, que Dessalines renomma Haïti en souvenir de la civilisation indienne, représente une page de l’histoire universelle; elle fut écrite avec le sang des esclaves d’Haïti. Mais l’histoire officielle, qui est enseignée dans les écoles haïtiennes, est pour le moins nombriliste. Elle ignore Dessalines qui a rendu possible la civilisation haïtienne, mais encore ignore les esclaves qui ont fait la révolution sous le leadership du généralissime Dessalines, dont nous saluons ici l’immense talent.

Dans le réquisitoire définitif que la faction bourgeoise à dominante religieuse a dressé contre Dessalines, il y a plusieurs chefs d’accusation sans aucune notion de cause qui les soutient; il a donc été décidé à l’avance que la bête doit être abattue sans tenir compte des conditions sanitaires requises. En tout cas: pour les juges partiaux qui sombrent dans leur conformisme bourgeois-religieux, le leader national vient de faire une intervention dont la nature objective et impérative peut être considérée comme l’une des causes principales de sa disparition brutale. Une fois que le Chef déclare: « … J’entends qu’ils soient partagés avec équité », la conspiration ou la théorie du complot est mise en marche pour ne s’arrêter qu’aux tripes tombantes de Dessalines: cette scène monstrueuse, cet acte de cannibalisme eut lieu le 17 octobre 1806.

Que s’est-il passé après le cautionnement de la forfaiture du Pont-Rouge par l’international? On n’est pas sans savoir que la Révolution haïtienne triomphante avait créé une conjoncture internationale à l’effet océanique: de telle sorte que si le leader révolutionnaire a été tué par les siens, un évènement impensable qui permet aux  têtes couronnées de reprendre leurs esprits pour peaufiner des accommodements selon les exigences de l’époque. Édifier une digue contre l’expansion de la révolution, adoucir le climat social par l’Abolition, établir un cordon prophylactique pour contenir le pays de la Révolution et le sommer d’indemniser les colons ayant perdu leurs propriétés et commerces; voilà donc des accommodements auxquels les souverains catholiques et protestants cogitaient tant bien que mal. Sans oublier que l’État d’Haïti n’est pas présent au premier Congrès panaméricain au Panama (1826) à cause de son isolement diplomatique; il était alors une peste qu'on devait éviter coûte que coûte. C’était l’état des lieux en matière de politique étrangère contre le nouvel État d’Haïti.

A suivre ….

Jean-Marie Beaudouin

Février 2020; coifopcha@yahoo.fr

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