"Kafe Negro, l’immigration haïtienne à Cuba" sous la loupe

PUBLIÉ 2020-02-06
Quelque quatre ans après "De Kiskeya à Haïti, où sont passés nos arbres ?" , Mario Delatour nous revient avec Kafe Negro qui relate l’immigration haïtienne à Cuba par le prisme de la culture du café. Comme d’habitude, le maître des documentaires historiques allie rigueur et poésie, historicité et ressenti pour retracer ce périple qui s’étend sur plusieurs siècles entre notre pays et l’île castriste. Un film que l’on recommande vivement à tous nos lecteurs.


Mario Delatour l’a dit lui-même à la fin de la projection de ce 6 février à la Fokal : "Ce n’est pas un documentaire sur le café. C’est plutôt une mise en lumière de l’immigration haïtienne à Cuba qui est très liée au café." Bien installé dans notre siège, on l’a compris avant qu’il le dise lui-même.

Avec adresse, le réalisateur fait succéder des dates et des faits qui retracent l’histoire de l’immigration haïtienne à Cuba avec bien sûr des éclairages de spécialistes dont archéologues, historiens, experts en patrimoine des deux pays concernés, c’est-à-dire Haïti et Cuba. Tout démarre en effet à partir de 1791. Saint-Domingue est en ébullition parce que les esclaves se révoltent contre un système oppressant dont ils sont le moteur. Beaucoup de colons paniqués fuient vers le Nord en entraînant avec eux des esclaves de maison. Le principal foyer de cette immigration est bien Santiago, une ville de Cuba, selon le narrateur, qui serait plus proche du nord d’Haïti que de La Havane qui est-elle-même la ville d’à côté de Miami.  

Au fur et à mesure que la révolte s’intensifie au point de déboucher sur l’indépendance haïtienne, le nombre d’immigrants vers Cuba se décuple. Deux noms, entre autres, à retenir dans ce flux migratoire sont Prudens Casa Mayor, un colon qui deviendra là-bas Prudencio Casa Mayor, et Ursula Lambert, une femme noire libre qui a inauguré avec son mari allemand une plantation de café sur le nouveau territoire dans lequel ils s’installent.

Le couperet tombera sur cette immigration massive quand La France et l’Espagne qui possédait plus grande île des Caraïbes à l’époque se fâchèrent. Les Français seront chassés et se dirigeront vers les Etats-Unis dans l’espace qui s’appelle la Louisiane dès lors. Les esclaves noirs sont plutôt tolérés.

Un siècle plus tard, le sucre devient la denrée qui prend de l’expansion dans le monde. C’est alors que le gouvernement à Cuba en appelle à l’immigration de travailleurs de la Caraïbe qui peuvent se contenter d’un salaire misérable. La plupart de ces travailleurs proviennent d’Haïti et notamment de la partie sud. Eux, ils décident de cultiver le café en parallèle dans les montagnes. Puisque l’idée ce n’est pas de raconter toute l’histoire en détail, il convient de souligner que dans le reste, il s’agit d’évocations historiques mais aussi de ressenti.

"Kafe Negro" a quelque chose de « prométhéen » en ce sens qu’il souligne cette force de l’homme (l’Haïtien dans ce contexte) à écrire une histoire bien différente de ce que les vicissitudes lui imposent. L’Haïtien sera maltraité à Cuba voire chassé par un gouvernement. Au lieu de s’enfuir, certains préfèrent se cacher, préférant mourir à Cuba selon l’un des intervenants. Mais certains Cubains dont Fidel Castro dès sa jeunesse vont contribuer à endiguer la déroute. Quand ce dernier devient chef il fera en sorte que les Haïtiens aient le même traitement que les Cubains. Une décision politique qu’attestent des descendants d’Haïtiens nés à Cuba qui apparaissent dans le film. « Yo trete nou isi a tankou Kiben », confie l’un d’entre eux.

Ils ont beau avoir un accent, un parler ponctué de mots espagnols ou qu’ils ne parlent que la langue de Cervantès, tous restent viscéralement attachés à Haïti. Ils pratiquent le vodou au pays de la Santeria et dont le gouvernement est communiste depuis des lustres. La plupart des visages qu’on montre témoignent d’un profond métissage opéré au fil des siècles.

Le documentaire, qui a coûté trois années de travail, a entraîné l’équipe à pas moins de sept allers-retours entre les deux pays. Le film a donné à parler également des anciens travailleurs à Cuba qui sont retournés s’installer au pays. L’un des hommes qui interviennent explique que les habitants de Port-Salut, dont lui-même, sont redevables de beaucoup à cette immigration cubaine. Parmi les personnes à qui le réalisateur a rendu hommage en fin de la projection, il y a Laurence Magloire pour son travail colossal au niveau du montage, Alex Bellande qui a travaillé avec lui sur le texte, Fayolle Jean pour la narration, Gregory Allen et Jean François Chalut pour les images… La conception de la maquette et de l’affiche est réalisée par Chevelin Pierre. L’artiste a utilisé du café pour esquisser le profil.

Mario Delatour, en attendant d’aller faire la promotion de son film dans la sphère des festivals, se propose de continuer à faire découvrir "Kafe Negro" à travers quelques projections locales qui seront communiquées via la presse en temps et lieu. Le documentaire se referme avec un chant d’une rare intensité d’Odilia Solo Soyé dans lequel l’artiste d’ascendance haïtienne chante son espoir de retrouver notre terre qui est pour elle celle de ses plus grands espoirs.



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