Note sur la conjoncture aux camarades de l’opposition

Publié le 2020-02-05 | Le Nouvelliste

Cette note se veut  un éclairage théorique pour discuter avec les militants de l’opposition du déficit de consensus et l’absence de toute stratégie efficace au niveau des structures de l’opposition dans la conjoncture actuelle. Nous devons  tirer les leçons de l’histoire, bien appréhender la situation et surtout déterminer les  décisions à prendre. L’absence de toute lecture politique et d’analyse cohérente alimente la confusion sur la politique et l’extrémisme, l’inélégance, la tromperie, l’absence de dialogue et de souplesse. Certains camarades se trompent de bonne foi et c’est un devoir de les aider et de les orienter. Cependant, il nous faut surveiller les opportunistes qui considèrent la politique comme un espace d’accumulation de richesses au profit de leurs familles et de leurs clans. Ces derniers tiennent un discours politique populiste, simpliste pour tromper la vigilance des uns et des autres et récolter ensuite les fruits  de la lutte du peuple haïtien.

Après le départ des Duvalier en 1986, l’implication active du peuple haïtien sur la scène politique a redonné l’espoir pour un changement profond. Malheureusement ce mouvement a connu un déficit d’organisation, d’orientation et de direction au niveau de ce vaste mouvement. Ce mouvement était scindé en deux grandes tendances non articulées : d’une part, une ligne institutionnelle, de l’autre, une ligne de masse. Le socle de cette  ligne institutionnelle a reposé  sur les partis politiques comme le Parti unifié des communistes haïtiens de René Theodore, le Parti national des révolutionnaires haïtiens (PANPRA) de Serge Gilles, le Congrès national du mouvement démocratique (CONACOM). L’expression de la ligne de masse était multiple, elle a évolué  à travers les structures du Mouvman Ti Legliz d’une frange de l’Église catholique avec des figures comme Jean Mary Vincent, Jean-Bertrand Aristide, etc. ; les organisations populaires, notamment l’Assemblée populaire nationale (APN) et l’Alliance nationale des organisations populaires (ANOP) ; les productions intellectuelles et artistiques respectivement de personnalités comme Gérard Pierre-Charles et Manno Charlemagne. Le déficit d’articulation et de communication entre ces deux lignes était visible et a fait perdre au pays d’immenses opportunités pour amorcer le processus de changement de l’époque.  Au moment où le mouvement de 1986 était obligé de prendre le train des élections en 1990, l’articulation de ces deux lignes s’était réalisée dans le plus vaste désordre, la division, sans aucune capacité à orienter le pouvoir de 1991 issu de la matrice populaire et démocratique du mouvement de l’époque. Quand Gérard Pierre-Charles et Jean-Bertrand Aristide ont créé respectivement  l’Organisation Politique Lavalas (OPL) et Fanmi Lavalas pour construire la dynamique institutionnelle de ce mouvement de masse, il était évident que  cette vision était galvaudée. L’histoire a toujours démontré que les partis nés sur les cuisses de Jupiter à l’intérieur de l’exercice du  pouvoir accusent toujours de grandes faiblesses stratégiques. Ces derniers ont un réflexe de pouvoir qui les rend prisonniers d’un ensemble de pratiques arrogantes, suffisantes, monopolistes et clientélistes.

Si les camarades de l’époque avaient compris au moment opportun  la nécessité d’une bonne articulation entre ces deux voies, ils se seraient accommodés à la conjoncture internationale dans le contexte du nouvel ordre mondial du capitalisme triomphant de l’époque après la tombée du mur de Berlin en 1989. Les aventures populistes auraient été évitées, les leaders auraient été beaucoup mieux préparés et pourvus pour assurer la gestion du pouvoir dans l’adoption de meilleures politiques publiques au profit des masses populaires. 

Certains faits de l’Histoire universelle contemporaine montrent que la politique constitue surtout un exercice d’intelligence stratégique. Elle ne peut se réduire à la mobilisation et à la force brute et brutale comme elle se fait au niveau de l’opposition actuelle. Par exemple, pour mettre fin à la participation de la Russie à la Première Guerre mondiale, Lénine et Trotski ont négocié le Traité de Brest Litovsk. Cette décision n’était pas populaire à l’époque, car l’URSS à peine sortie de la révolution de 1917 perdait des pans entiers de son territoire comme la Finlande et l’Ukraine. Pourtant ils ont été obligés de l’adopter pour stabiliser l’économie de l’Union et maintenir les acquis de la Révolution. Dans le dernier testament de Lénine avant sa mort en 1924, il fait état de ses regrets de n’avoir pas adopté certaines positions de ses adversaires de la minorité Menchevik au sein du parti communiste. Il avait plutôt priorisé les thèses de la majorité Bolchevick qui prônait des solutions beaucoup plus radicales avec Staline. Ce faisant, il aurait empêché Staline de confisquer le pouvoir durant plus d’une trentaine d’années et de commettre tous ces crimes et ces malheurs irréparables. Des cinq camarades intégrant le Polit Bureau au début de la Révolution, Staline les a tous assassinés, sauf Lénine qui était déjà mort. Trotski fut assassiné durant son exil au Mexique. La femme de Lénine a été aussi menacée du même sort (Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa). La leçon de l’histoire est qu’il est important de toujours se méfier des extrémistes et de ceux qui se prétendent être des puristes révolutionnaires. Un autre exemple à rappeler est l’alliance de Mao Tsé Toung avec son ennemi de toujours Chang Kai Chek pour mettre fin à l’occupation de l’Empire nippon en Chine en 1945. Le dernier en date, tout pétri d’élégance et de souplesse politique est celui du Chili Post Pinochet. En ce sens, une grande partie de la gauche s’est alliée aux Démocrates chrétiens qui défendaient traditionnellement des valeurs de droite pour conquérir le pouvoir.

Cette réflexion historico-politique est une critique de l’attitude de quelques acteurs de l’opposition face à la conjoncture qui font montre de peu d’organisation, de diplomatie, de consensus avec d’autres acteurs dans la lutte, et qui réduisent surtout l’exercice de la politique aux manifestations de rue. Dans le contexte actuel, l’opposition doit faire preuve de souplesse, de plus de diplomatie et d’organisation en vue d’un dialogue constructif et responsable avec l'international, la seule et la vraie force qui maintient le président Jovenel au pouvoir après plus de trois mois de manifestations et de contestations. Il est urgent que cette opposition se structure de plus en plus pour être plus stratégique et plus intelligente, pour se libérer de l’influence néfaste de quelques entrepreneurs politiques dans son sein. Devant l’absence de réponse efficace aux problèmes sociaux, la gabegie administrative,  la maladresse et la répression politique du pouvoir en place, la mobilisation populaire demeure la seule réponse. Cette mobilisation devra être entreprise sur la base des revendications fondamentales et doit aboutir à  un changement véritable de système.

Jean Garry Denis

Directeur Exécutif de l’Institut haïtien d’observatoire de politiques publiques (INHOPP)

Membre du directoire de l’Initiative des Patriotes du Marien (IPAM)

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